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Luiz Eduardo Prado de Oliveira


« Je ne peux pas t’aimer dans ta langue »
ou l’inquiétante étrangeté de la femme[*]



Mystères et paradoxes de la femme étrangère, plus que de l’étranger. Suprême étrangeté des femmes aux yeux de l’homme, mais peut-être aussi entre elles.

« Tiens-toi éloigné de la femme du dehors,
De celle que l’on connaît pas dans sa ville.
Ne la regarde pas comme si elle était supérieur à ses pareilles,
Ne la connais pas physiquement :
Elle est semblable à une eau très profonde,
Dont on ne connaît pas les remous. »

Cet extrait de la Sagesse d’Ani, figurant parmi les Enseignements au sujet des femmes[1]où la sagesse déguise mal sa stupeur et son ignorance, est une des plus anciennes réflexions sur la femme étrangère. Stupeur, en effet : conseiller de se tenir éloigné car l’attirance est la règle, enjoindre de ne pas la considérer comme supérieure, alors qu’elle est déjà tenue comme telle.
La femme étrangère enfante l’élu, est à l’origine de la fondation des nations. Ruth de Moab, et Tamar de Kena’ân. Leurs histoires sont parallèles. « Dans les deux cas il s’agit d’une veuve, d’une renonciation à un lévirat, d’une femme étrangère, d’une rencontre passagère où la femme s’offre à l’homme de son choix, et enfin d’un résultat vital pour la vie de la maison. Elohim conduit les peuples et les rois, et c’est ainsi qu’il prépare la naissance de son élu, David »[2]. Dans les deux cas également il s’agit de la rencontre d’un homme âgé et d’une jeune femme. Comme si la différence d’âge venait inscrire et renforcer toutes les autres différences, redoublement d’étrangetés.

« ...la jeune Franque regarda Nour avec des yeux où flambait l’or des tentations...elle ne manquait pas de faire voir une partie considérable des dons qu’elle possédait et des merveilleuses aptitudes qui étaient en elle : car elle unissait la volupté des Grecques aux amoureuses vertus des Egyptiennes, les mouvements lascifs des filles Arabes à la chaleur des Ethiopiennes, la candeur effarouchée des Franques à la science consommée des Indiennes, l’expérience des filles de Circassie aux désirs passionnées des Nubiennes, le coquetterie des femmes du Yamân à la violence musculaire des femmes de la Haute-Egypte, l’exiguïté des organes des Chinoises à l’ardeur des filles du Hedjza, et la vigueur des femmes de l’Irak à la délicatesse des Persanes[3] ».

Bien plus qu’une sorte d’anthropologie érotique qui ne peut que faire pâlir d’envie devant l’ampleur des connaissances du poète, il s’agit ici de grâces de la femme étrangère transformées en moyen privilégié de connaissance du monde.
La femme et l’homme sont l’un pour l’autre les médiateurs privilégiés de leurs rapports au monde. Forte pensée de Karl Marx. Il est ainsi permis de conclure que l’un pour l’autre réciproquement viennent à représenter toute l’étrangeté du monde. En ce sens, une réflexion sur le couple est une réflexion sur le devenir de l’humanité.
Il est entendu possible d’affirmer que ce n’est pas seulement la femme étrangère, mais que l’homme l’est aussi pour la femme. Booz l’est pour Ruth, Iehouda l’est pour Tamar, et peut-être ces Grecques, ces Egyptiennes, ces filles arabes, ces Ethiopiennes, ces Franques, ces Indiennes, ces Circassiennes, ces Nubiennes, ces femmes du Yamân et de la Haute- Egypte , de Chine, du Hedjza, de l’Irak et de Perse, n’auraient pas déployé autant de grâces et de charmes s’il ne s’agissait pour elles d’un poète, étranger parmi les étrangers ?
A l’origine des civilisations, la rencontre d’étrangers, la formation de couples d’étrangers. »...Le récit du mariage d’Abraham et de Sarah fait état de l’union entre une tribu araméenne patriarcale dirigée par un chef sacerdotal et une autre, proto-arabe et matriarcale, menée par une princesse-prêtresse[4] ».
La thèse selon laquelle un couple est formé par définition d’éléments étrangers l’un à l’autre, la différence des sexes clivant définitivement en deux l’espèce humaine, doit obéir à quelques remarques. D’abord Freud a nommé la bisexualité foncière de l’être humain, érigeant ainsi en haut postulat psychanalytique les légendes qui couraient le monde depuis au moins Platon. Deuxièmement, Mélanie Klein a signalé que la recherche compulsionnelle de partenaires étrangers cachait mal la force des désirs incestueux. Finalement, il est possible de dire que l’étrangeté de la femme et de l’homme à l’intérieur du couple ne peut pas suffire à elle seule dans le couple à établir la différence sexuelle. La clinique montre souvent comment la dominance d’une culture sur une autre brouille les différences sexuelles, au contraire. Le redoublement de l’étrangeté peut aussi renvoyer chacun à son narcissisme, intensifier en chacun une élaboration narcissique peu résolue, renvoyer au soubassement narcissique de toute homosexualité.
Impossible de discerner d’avance les positions que l’étrangeté peut occuper entre les joies d’improbables rencontres et le renvoi au narcissisme. Impossible de connaître d’avance le point où les contraires se rejoindront. Tel est le sens de la démarche de Freud dans l’Inquiétante Etrangeté[5].


« Je ne peux pas t’aimer dans ta langue »

Je la vois encore traverser le couloir qui mène à mon cabinet. Sa figure, son allure, sa démarche me rendaient songeur. Le collègue qui me l’envoie m’a dit de Fatima qu’elle était « psychotique ». J’ai oublié le reste de l’exercice nosographique. Il me semble toujours si peu important. Fatima est d’une élégance rieuse. Elle s’avance vers moi en dodelinant la tête, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche. Elle fait de larges pas pour son corps menu et svelte. Quand elle me tend la main et me regarde souriante, je pense à quelque personnage de lutine ou farfadet, sortie d’un album ou dessin animé. Elle s’adresse à moi en brésilien et je sais qu’elle ne vient pas de ma région. Elle a l’accent gracieux des pays du Nordeste. Elle s’enquiert de moi avec un tendre regard, vraiment intéressé, et je sais qu’elle ne peut pas être vraiment « folle », sinon elle ne pourrait pas témoigner une telle sollicitude.
Je l’invite à s’asseoir, à me raconter ce qui la fait venir. Son silence douloureux, ses mains qui se tordent, ses larmes et ses sanglots me font quelque peine, mais il est vrai que je ne fais pas un métier où l’on vient me voir pour me raconter de bonnes nouvelles, du moins au premiers entretiens.
Et puis, dès qu’elle commence à parler, je sais que je me suis trompé encore une fois. Elle s’adresse à moi dans un insupportable français et brésilien, dans ce qu’il faut appeler du « frantugais ». Ces morceaux de mots agglomérés, ces débris de phrases soudées les unes aux autres par des spasmes de sanglots et de larmes ne permettent aucune compréhension : il y a de la « folie ». Fatima est envahie par quelque chose, elle est noyée par des flots d’une telle force qu’elle ne peut pas les supporter et encore moins les communiquer, elle est possédée par une telle violence que tout ce qu’elle peut transmettre est l’irritation. Et plus ça dure, plus je me sens effectivement irrité.
Quand j’estime qu’elle a suffisamment pleuré, sangloté et tordu ses mains, quand je ne supporte plus d’entendre cette espèce de brésilien ou de français entièrement morcelé et congloméré, je suggère avec une certaine force que peut-être cela lui ferait du bien de me parler dans une seule langue. J’ajoute : « Pourquoi ne me parlez-vous pas brésilien, comme lorsque vous êtes arrivée ? » Certainement je manifeste mon souhait qu’elle ne soit pas « folle », qu’elle soit comme je l’avais imaginée peu avant.
Elle entendra la première partie de mon intervention, mais pas la deuxième. Elle ma parlera brésilien, tout en sanglotant, en essuyant des larmes et en se tordant les mains. Et elle se plaindra de sa belle-mère qui la persécute, qui l’épie, qui détourne son courrier grâce à son amitié ancienne avec le facteur, qui envoie des filles aux cheveux longs la photographier chez elle, qui lui dérobe sa carte de sécurité sociale, qui l’appelle au téléphone et qui reste en silence, qui l’accuse d’être « hors d’elle » alors qu’elle est « en elle », qui ne voulait pas de ce mariage et qui fait tout pour le détruire. Et encore mille autres plaintes pendant les séances qui suivront. Fatima fait preuve d’une remarquable capacité d’observation. Elle est attentive aux plus infimes détails de la façon d’être de sa belle-mère pour dépister des preuves supplémentaires de persécution.
Le délire est un piège. Il n’est pas « folie » elle-même, sa correspondance avec la désorganisation psychique qui fait souffrir la personne est problématique. Il est tentative de reconstruction de ce qui a été détruit lors du choc entre les éléments refoulants et ceux qui obéissent au retour du refoulé, il est tentative de guérison. Croire au délire en tant que « preuve » de la « folie » est la plus banale erreur du travail psychiatrique +, le pain rassis mangé chaque jour par les passionnés de nosographie. Je tombe dans ce piège que me tend Fatima. J’écris « délire de persécution ». J’aurai perdu quelques séances avant de convoquer le mari de Fatima.



Eléments des théories des couple. Les théories systémiques : impasse sur le malentendu essentiel

L’approche systématique de la constitution et de la dissolution des couples et des familles débute avec les travaux de Bateson, Jackson, Haley et Weakland, en 1956. Elle se poursuit l’année d’après, avec les travaux de Lidz, Cornelison, Fleck et Terry. Elle continue une dizaine d’années plus tard, avec les travaux de Ferreira, Bowen, Alanen, Rekola, Stewen, Takala, Tuvinen, Mishler, Waxler, Spiegel et Wynne. Sans prétendre être exhaustive, cette liste couvre l’essentiel des travaux qui vont apporter ses principaux concepts à ce qui plus tard sera appelé théorie systématique.
Ces travaux, par les titres des revues ou œuvres où ils paraissent, se définissent comme appartenant aux champs des recherches comportementalistes ou psychiatriques. Plus tard, la théorie systématique ne pourra se définir en tant que telle que dans la mesure où elle cherchera à constituer un champ discursif ayant comme base l’interdisciplinarité entre ces deux champs, auxquels viendront s’ajouter ceux de théories de la communication, et , dans une mesure variable, ceux des théories psychanalytiques. L’articulation entre les divers concepts issus de chacune de ces disciplines à l’intérieur de la théorie systématique est loin d’être faite et reste largement problématique.
Le concept qui a immédiatement attiré l’attention de tous a été celui de contrainte paradoxale ou de double lien. D’autres ont suivi : celui de séisme conjugal, d’obliquité conjugale, de pseudo-mutualité ou pseudo-hostilité, de disqualification ou, plus largement, de disconfirmation. Très tôt ils ont été appliquées à la compréhension des troubles survenant dans les couples ou dans les familles en tant qu’inducteurs de la pathologie d’un ou plusieurs membres des ces groupes. Or, cette application laisse intact le problème de savoir de tels groupes, le couple et la famille, indépendamment du fait d’être pathologiques, pourraient seulement exister sans la mise en œuvre des modes de fonctionnement décrits par de tels concepts.
Prenons trois théories qui cherchent à rendre compte de l’existence et du mode de fonctionnement du couple. Je les choisis pour leur caractère exemplaire, en tant que paradigmes des diverses analyses qui nous sont proposées de ce thème. Il s’agit des thèses de P.-L. Berger et H. Kellner[6], de J. Lemaire[7] et D.Anzieu[8][9]



P.-L. Berger : le couple, une conversation à deux pour soutenir la réalité du monde

Pour les deux premiers de ces auteurs[10], «  la reconstitution du monde dans le mariage a lieu principalement au cours de la conversation... ». « Le problème implicite de cette conversation est d’harmoniser deux définitions individuelles de la réalité. Par la logique même de la relation, on doit arriver à une définition générale commune ; sinon, la conversation deviendra impossible et, ipso facto, la relation sera mise en péril... » « Chaque partenaire apporte continuellement ses conceptions de la réalité qui sont alors « discutées », habituellement plusieurs fois plutôt qu’une, et , dans ce processus, elles sont objectivées par le procédé de la conversation. » (p.15)
La démarche est la suivante : d’abord, établir la conversation comme principal mouvement d’organisation de la subjectivité individuelle et de construction de la réalité ; ensuite, établir le mariage comme le lieu de l’édification de l’existence dans le domaine privé. Qu’il soit la plus instable de toutes les relations sociales possibles et que , de toute façon, le projet de construction d’un univers commun soit voué à être abandonné, puisqu’ impossible, sont des reconnus et acceptés. Mais cela n’invalide pas l’hypothèse que le « moi conjugal » et la « conversation conjugale » sont les principaux facteurs organisationnels de la vie privée ou intime. Nous pouvons déjà voir les impasses dans lesquelles se trouve le couple si nous confrontons ces thèses aux principaux concepts systématiques.
Pour l’instant, contentons-nous de formuler une question rendue possible par les articulations de Berger et Kellner. Ils considèrent les membres du couple moderne comme étrangers par définition, puisqu’en provenance de « zones conversationnelles » différentes. Mais qu se passe-t-il lorsque cette étrangeté est doublée par celle de la différence de langues ou de cultures ?



J. Lemaire : refoulement et retour du refoulé

Les thèses de J. Lemaire quant au « moi conjugal »[11] sont beaucoup plus nuancées. Il postule en effet une oscillation permanente entre le « Je » et le « Nous », entre lesquels pourra se trouver un « On ». Il fait entrer d’autres coordonnées en jeu quand il remarque la fréquence de réactions agressives lorsque la possibilité d’un plus grand plaisir ou d’un dépassement de la satisfaction vers le bonheur se profilent à l’horizon. C’est que le mode de relation symbiotique ou fusionnel est en permanente opposition aux besoins d’individualisation à l’intérieur de l’oscillation indiquée auparavant.
Cet auteur bâtit ailleurs, dans son livre « Le couple, sa vie, sa mort »[12], véritable théorie d’ensemble du couple, dès le moment du choix du partenaire jusqu’au-delà de la séparation. Sa démarche, si riche et éclairante soit-elle, est tout entière organisée autour du concept central et fondateur de refoulement.
Ainsi, par exemple , le choix du partenaire en fonction de « caractéristiques telles qu’elles ne réveilleront pas la pulsion et même qu’elle contribueront à mieux la réprimer »(p.65-66). Ou bien en ce qui concerne le début le début de la vie de couple, où » le plus remarquable est l’annulation, l’exclusion par chaque partenaire de tout élément agressif à l’égard de l’autre »,mouvement suivi par l’idéalisation concomitante (p.160) et par la « tentative régressive » (p.165) qui donnent lieu à « l’organisation des défenses personnelles se construisant en grande partie grâce à la répression des pulsions prégénitales » (p.167). La conclusion sera que le couple « distribue les rôles de telle manière que chaque partenaire doit s’opposer au retour du refoulé chez son conjoint »(p.241-242).
Ce qui va sans dire—mais qui irait encore mieux en le disant, et très souvent Freud est plus explicite que Lemaire—est que tout ce travail de renforcement du refoulement ne saurait être conçu sans l’intensité du mouvement de retour du refoulé. Ainsi la passion amoureuse qui mène au mariage (concédez-moi que celui-ci est fonction de celle-là, pour ne pas tomber dans le cynisme ou l’hypocrisie) est la conséquence d’une levée du refoulement chez les deux membres du couple, et toute leur histoire par la suite correspondra à un réaménagement réciproque de leur défense et de leur refoulement en tant en considération le retour du refoulé chez chacun d’eux. Le noyau de ce que nous appelons « amour » est justement la levée de tout refoulement et le débordement du moi par les pulsions perverses[13].
Ces thèses ne sont pas différentes de celles de Lemaire. Simplement, il privilégie le refoulement dans la constitution du couple, alors que j’attribue davantage d’importance à la capacité de chacun de ses membres de reconnaître et d’aménager le retour du refoulé, d’accueillir et de laisser s’épanouir la « toute-puissance de l’amour »et ses égarements pervers.
Quoiqu’il en soit, nous comprenons que la contrainte paradoxale ou le double lien travaille ici de toutes ses forces. Plus : le projet et l’existence du couple seraient inconcevables sans cela.



D. Anzieu et le travail de désillusion

D. Anzieu[14] également se pose la question des raisons de la vie en couple. Il en envisage le spectre le plus large, depuis les fonctions pratiques de la vie conjugale (assurance de relations sexuelles régulières, reproduction de l’espèce, mettre en commun ressources et projets), en passant par le heurt et la complémentarité entre ces deux névroses, pour aboutir aux raisons proprement psychanalytiques. Celles-ci se résument ainsi : »peur de la solitude, besoin archaïque d’un étayage des fonctions psychiques sur un objet primordial, nécessité de parer l’angoisse d’un retour à l’état de détresse lors des frustrations, des échecs, des stress de l’existence » (p.203).
La possibilité de rencontrer un objet capable de satisfaire ces conditions relève bien entendu d’une illusion, «  à ajouter à la liste établie par Freud et Winnicott des illusions nécessaires à la vie psychique et à la condition humaine » (idem), ajoutera Anzieu. Il établit un grand nombre de traits caractéristiques propre à cette illusion, à partir desquels il peut faire l’inventaire de ceux qui annoncent le constat de désillusion. Ce sont les accusations : « tu n’es jamais là ; tu m’empêches de disposer de toi à ma guise ; tu me fais perdre tout sens à la vie ; tu ne supportes pas que j’ai besoin de toi ; je prends trop de place ; tu ne me comprends pas ; tu ne sais pas me deviner ; tu ne me parles pas de toi ; tu ne me parles pas de moi ; tu es différent de moi ; tu as encore oublié ma fête, ou mon anniversaire, ou la date de notre rencontre, ou le premier ceci ou le premier cela, notre mariage » (p.204-205).Le lecteur avisé pourra déduire de chacune de ces accusations quelle était l’illusoire déclaration qui la précédait quand l’autre était encore idéalisé.
Anzieu s’étendra et déduira les destins possibles du couple une fois le travail de désillusion installé.



Ce qui est dit « pathologique » par la théorie systématique est la norme de l’existence des couples

Je me contenterai de souligner que , pour chacune des théories examinées, ce qui était postulé ou supposé mode de communication pathologique par la théorie systémique se révèle être la norme même de l’existence des couples. En effet, comment imaginer un effort de construction d’un univers commun ou de soutien d’une même illusion ou encore d’oscillation entre le « Je » et le « Nous » sans que la disqualification ou la disconfirmation soient enjeu ?sans que pendant des périodes plus ou moins longues la mutualité ou l’hostilité ne deviennent des simulacres ?sans l’organisation de séismes ou d’obliquités conjugaux, sans que la contrainte paradoxale ou double lien ne devienne une forme radicale de communication ?
Faudrait-il alors penser le couple d’une autre manière, et poser les conditions minimales d’une pensée érigée en couple, comme le veulent Klossowski et Deleuze ?[15] Il est impossible de le faire ici. Contentons-nous de dire que si nous ne sommes certes pas condamnés à vivre en couple, nous sommes sans doute voués au fantasme du couple et de famille pour la simple raison que jusqu’à l’heure actuelle nous sommes issus nous-mêmes d’un couple, et que nous devons élaborer sans cesse nos fantasmes de scène primitive, ainsi que nos fantasmes oedipiens. Le couple et la famille constituent encore le cadre le plus économique pour cette élaboration.
En outre, dans que nous sortons de la position narcissique, le premier pas vers une pensée sur l’altérité de l’univers est une pensée sur la différence des sexes et le passage du temps représenté par la constitution des générations.
Nous reviendrons maintenant à la question que nous posent les thèses de Berger et Kellner. Si les membres du couple moderne sont par définition étrangers, puisque provenant de « zones conversationnelles » différentes, que passe-t-il lorsque cette étrangeté se double d’une différence de langues et de cultures ?
Pour ébaucher une réponse à cette question, on pourrait superposer les théories relatives au bilinguisme à celles relatives au couple. Rien ne semble avoir été fait, ni du côté de la psychanalyse ni du côté de la linguistique. J’ai essayé de souligner les questions portant sur une problématique de la différenciation sexuelle à l’intérieur du couple mixte[16] . P. Delaunay a pu essayer d’élargir ces questions à celles relatives à la naissance et à la mort[17]. M. Tran Van Khai a indiqué l’articulation possible entre l’extrême intimité et la radicale altérité de l’étranger[18]. La question demeure difficile et aucun aperçu de l’ensemble des problèmes impliqués n’a été fourni, du moins dans le champ qui nous intéresse maintenant.[19]


Un couple si différent

Fatima m’amène son mari comme si elle venait me montrer sa bête domestique préférée. En l’occurrence, un coq. En fait, il a le même cou élancé, le même regard aigu qu’a le coq avant de chanter, la même tête tournée tantôt vers la droite tantôt vers la gauche en de rapides mouvements, reproduisant avec énergie le mouvement paresseux de sa femme. Rien de commun entre lui et le coq altier qui annonce l’aube. Non. Il est un petit coq d’un poulailler banal, régnant à peine et de temps en temps sur sa seule poule, elle aussi très loin d’être poule de luxe, malgré sa drôlerie.
Je leur laisse choisir leur place dans le cabin,et avant de choisir la mienne et, comme ils se mettent presque parallèle, je me mets en face d’eux. Je les invite à parler. Fatima prend l’initiative. Il est vrai que son « frantugais » me semble toujours fou, mais elle réagit de bonne humeur à mon invitation de choisir une langue. Elle parle donc en brésilien.
Elle me raconte comment son mari, lui aussi, veut la rendre folle. Ne voilà-t-il pas que la semaine dernière il a invité un ami d’enfance à déjeuner avec eux ? Et qu’après le repas celui ci s’est adressé à elle pour lui demander quand elle se déciderait à prendre un amant, car il est évident que son mari n’était pas « assez mâle » pour elle ! Et que Claude, son mari, n’a rien fait, rien. Qu’il n’a pas eu un brin de réaction. Que ç’a été à elle d’inviter cet ami gênant à sortir immédiatement de chez eux. Claude, lui, intervient mollement, se voulant pacificateur, pour lui explique que c’était une blague, que ce n’était pas sérieux. Fatima ne l’entend pas de cette et lui interdit de la toucher. Après les avoir laissé faire pendant un moment, j’arrête la séance. Je signale que nous avons tous besoin de réfléchir et je leur fixe un nouveau rendez-vous . Quant à moi, j’ai surtout besoin de me secouer la tête.

Je n’entrerai pas dans les détails de cette prise en charge d’un coulpe vivant sur la base d’un séisme conjugal et d’une pseudo-hostilité, tant les plaintes mutuelles étaient répétitives, tant les accusations étaient monotones, sans que jamais une séparation de décide. Je donnerai seulement quelques éléments de son histoire et le canevas des problèmes où il se débattait.
Claude fait parti d’une fratrie de cinq enfants, nés d’un père français et d’une mère franco-italienne, elle-même fille unique d’un italien et d’une française. Nous pouvons nous faire une idée de l’intensité et de l’extension des enjeux dans cette famille à l’aide de données : les cinq enfants sont marié(es) à des étranger(ères), et même une berichonne est considérée telle, puisque dans leur définition une « Française » est une « parisienne » ; après chaque mariage, le nouveau couple fait un voyage rituel en Italie, pays du grand-père maternel, comme pour lever l’interdit dont serait frappé ce mariage. C’est dans ce contexte que Claude va chercher Fatima au Brésil. Selon lui, si quelques-unes des plaintes et accusations de Fatima contre ses beaux-parents et en particulier sa belle-mère sont fondées, c’est largement compensé par l’accueil qui lui a été fait en Italie.
La famille de Fatima ne semble pas si complexe. Elle fait partie d’une fratrie de treize enfants, dix garçons et trois filles qui ont toujours été très protégées, chouchoutées, dorlotées par tous les hommes et par la mère. C’est une famille traditionnelle de Bahia. Le père régente la vie de ce groupe en véritable patriarche. La famille s’entraide à la moindre difficulté. Le départ de Fatima pour la France, quoique douloureux, correspond aussi à la réalisation d’un rêve, Paris étant traditionnellement très valorisée par des Brésiliens. Les festivités du mariage ont duré une semaine. Très souvent quelqu’un de la famille de Fatima vient séjourner à Paris. La séparation de son entourage d’origine, douloureux ressentie du point de vue de l’environnement ( une banlieue de Paris, même riche, n’a pas un décor de cocotiers et de palmiers), l’est moins du point de vue familial, la présence de membres de la famille et l’organisation de conversations téléphoniques hebdomadaires pouvant suppléer la distance.
En fait, le conflit avec la belle-mère est vite remplacé avec un conflit plus direct avec le mari. Fatima est prise dans un paradoxe qui lui est imposé par la définition que Claude donne de leur couple. Il se résume de la manière suivante : « Notre amour est parfait. L’amour prend corps en nous et dans notre couple. Il est tout-puissant et peut tout résoudre. Aucune effraction en provenance de l’extérieur ou de l’intérieur ne peut le détruire. Tu n’as pas le droit de dire ce que tu dis de ma mère ou de mes amis, et encore moins de chercher de l’aide chez un psychothérapeute, surtout si c’est un autre brésilien, qui peut comprendre ta langue ».
A cette définition et au paradoxe qu’elle implique, la réponse latente de Fatima, source de ses conflits, est la suivante : « Pour cet amour dont tu parles avec de si belles paroles, j’ai quitté mon pays et les miens, alors que toi, tu es dans ton pays et auprès des tiens. Tu introduis ta mère et tes amis dans notre couple. Les aimes-tu donc plus que moi ? Si c’est le cas, alors laisse-moi chercher secours auprès d’un autre Brésilien. »
La seule prescription qui m’aurait paru sensée par rapport à ce couple aurait été un déménagement. Libre à eux de choisir s’il devait s’effectuer directement vers la maison des beaux-parents ou parents, vers le pays du grand-père italien ou vers un endroit quelconque entre France et Brésil. Cette prescription me semblant problématique, j’ai choisi des interventions d’inspiration plus résolument psychanalytiques, visant l’éclaircissement des enjeux entre les deux partenaires et des messages qu’ils échangeaient.
A un certain point, par inadvertance plutôt que par mûre réflexion, comme c’est fréquemment le cas, à la remarque souvent répétée par Fatima de tout ce qu’elle avait abandonnée, j’ai ajouté qu’il me semblait qu’elle luttait beaucoup pour ne pas abandonner sa langue, que c’était peut-être cette lutte qui la faisait parler en « frantugais » pour que je lui dise de choisir une langue.
A partir de là j’aurai devant les yeux et dans les oreilles un couple qui communique d’une manière particulière au moins dans notre aire culturelles[20]. Elle lui parle en brésilien, il lui parle en français. Je les laisse faire quelques séances. Ils discutent d’une manière qui devient de plus en plus exaspérée. Juste avant un point qui me semble très proche de rupture, j’interviens pour leur demander s’ils sont sûrs de bien se comprendre. « Bien sûr », me répond Fatima. Claude, d’un léger mouvement de la tête, confirme. Et Fatima poursuit : « Je comprends tout en français, je ne suis pas française. Il me le reproche tout le temps, d’ailleurs. Pourtant il m’aime parce que je suis brésilienne. Mais, lui aussi, il pourrait parler brésilien. Après tout je l’ai connu au Brésil, pas en France ». Puis elle se lève de son fauteuil, comme pour bien marquer l’importance de ce qu ‘elle va dire. »Je ne peux pas t’aimer dans ta langue , et tu ne peux pas m’aimer dans la mienne . »
Il est impossible d’imaginer l’existence d’un couple où chacun parlerait une langue différente. Nous pouvons même nous dire que, d’un certain point de vue, c’est cela qui se passe tout le temps. Il suffit d’admettre que les femmes et les homme, de par la simple différence des sexes, parlent des langues différentes.
Le paradoxe supplémentaire pour ce couple, assez bien situé par Fatima à deux niveaux, est que parler veut dire être, d’une part, et d’autre part, investir la langue par la sexualité.
S’ils ne peuvent pas s’aimer dans leur langue, c’est qu’ils ne peuvent pas s’aimer dans leur différences de sexes. Effectivement, non seulement ce couple présente de fortes difficultés d’identification sexuelle, mais une problématique particulière de cette identification semble être le lot de couples— comme dire ?—« mixtes » ( comme si un couple, sauf être homosexuel peut-être, pouvait ne pas être mixte). Si la langue est la demeure de l’être, en niant la langue de l’autre, chacun exposait son être à la détresse originaire. Et pourtant s’ils étaient aimés, même si ce ne fut qu’un court instant, dans la fascination de la musique de la langue de l’autre.



Questions

Comment penser un couple sans penser le mélange de langues[21] ? Et comment s’aventurer à parler sans être immédiatement pris dans le paradoxe de la parole, qui cache alors qu’elle est censée dévoiler et qui trompe alors qu’elle est censée servir ? N’y a-t-il pas un « séisme » entre la parole dite et ce qu’on « aurait voulu dire » ? L’ « obliquité » n’est-elle pas l’une des rares ressources dont nous disposions pour pallier à ce « séisme ». Toute croyance dans les vertus de la communication ne relève-t-elle pas de manœuvres « pseudo-mutuelles » ou « pseudo-hostiles » ? La parole n’a-t-elle pas inscrite dans sa nature de «  disqualifier » ce sur quoi elle porte, et, en nous interdisant de décrire la mort, ne nous « disconfirme »-t-elle pas dans notre plus secrète intimité ?
Tous ces jeux entre parole et l’être parlant sont bien exemplifiés par Schreber, dans ses Mémoires d’un Névropathe, lorsqu’il décrit ses rapports aux « voix ». Elles lui imposent de parler sans cesse, ne serait-ce qu’à soi-même ou en pensée, pour témoigner de son existence. « Parle ou cesse d’être », nous dit la parole, au moins dans certaines théories déployées à son sujet[22].
La théorie systématique, comme le signalait jadis Freud de la psychiatrie, semble préjuger de la nature des troubles en employant pour les désigner des caractères qui n’appartiennent pas à ces seuls troubles et qui , à la lumière d’autres considérations, ne sauraient être regardés comme leurs caractères essentiels.
« Mais il importe au fond assez peu que nous appelions d’une façon ou d’une autre[23] » des modalités conversationnelles d’échange. La question essentielle, à mon avis, est de savoir si les entités « famille » ou « couple » ont encore des raisons d’être et de survivre, ou si nous devons choisir entre la banale anomie et la dangereuse «  pensée célibataire » décrite par Deleuze à partir d’Artaud.
La simple possibilité de poser ces questions indique l’horizon de la fin de la famille et de couple[24]. L’impossibilité d’aimer dans une langue étrangère, dans la langue de l’étranger, dans l’attention à son silence, annonce la cacophonie et le mutisme. Car quelle langue ne nous est-elle pas étrangère ? Et qui ne nous est-il pas étranger ?


[*] Paru dans Recherches en psychanalyse, n° 4, L'Esprit du Temps, Paris, 2005, pp. 53-68.
[1] Schott (S.), : Les Chants d’Amour de l’Egypte Ancienne ; L’Orient Ancien Illustré, vol. 9 ; Librairie A. Maisonneuve, Paris, sans date.
[2] Chouraqui (A.), : La Bible, Desclée de Brouwer, 1985,p01334. Il est curieux de remarquer ceci : alors que la judéité se transmet par les mères, ce sont les femmes étrangères au judaïsme qui sont à l’origine de ses plus puissantes lignées.
[3] Les Milles et Une Nuits : Trad. J.-C Mardrus, Robert Laffont, 1985 ; p.274-275, vol.II.
[4] Graves (R.) et Pataï (R.) : Les Mythes hébreux, Fayard, Paris, 1987, p.170
[5] Freud (S), : « L’innquiètante étrangeté », Essais de Psychanalyse Appliquée, Gallimard, Paris, 1971, p.204-205
[6] Berger (P.-L) et Kellner (H.), : « Le mariage et la construction de la réalité ». Un drôle de Je, le Moi conjugal. Dialogue, n°102. Association française des centres de consultation conjugale.
[7] Lemaire (J.), : « Du Je au nous, ou du Nous au Je ? Il n’y a pas de sujet tout constitué ». Idem. Et aussi, plus amplement : Le couple : sa vie, sa mort. La structuration du couple humain. Payot, Paris, 1979.
[8] Anzieu (D.), : » La scène de ménage ». L’Amour de la haine. Nouvelle Revue de Psychanalyse , n°33, Printemps 1986, Gallimard, Paris. Et aussi : «  Le transfert paradoxal. De la communication paradoxale à la réaction thérapeutique négative ».La Psyché. Nouvelle Revue de Psychanalyse ,n°12,Gallimard, Paris, 1975.
[9] Bien entendu, à lire ces auteurs, quelle que soit l’importance et l’intérêt de leurs contributions, nous comprenons qu’ils raisonnent comme si F. Engels n’avait jamais écrit L’Origine de l’Etat, de la famille et de la propriété privée.
[10] Lemaire (J.), : « Du Je au nous, ou du Nous au Je ? Il n’y a pas de sujet tout constitué ». Idem. Et aussi, plus amplement : Le couple : sa vie, sa mort. La structuration du couple humain. Payot, Paris, 1979.
[12] Lemaire (J.-G), Le couple, sa vie, sa mort. Paris, Payot, rééd. 1989.
[13] Christian David, L’état amoureux : essais psychanalytiques, Paris, 19971, Payot,. Notamment p.160-161. L‘auteur s’appuie fortement sur Freud.
[14] Anzieu (D.), : » La scène de ménage ». L’Amour de la haine. Nouvelle Revue de Psychanalyse , n°33, Printemps 1986, Gallimard, Paris. Et aussi : «  Le transfert paradoxal. De la communication paradoxale à la réaction thérapeutique négative ».La Psyché. Nouvelle Revue de Psychanalyse ,n°12,Gallimard, Paris, 1975.
[15] Deleuze (G.), : Logique du Sens. Les éditions de Minuit, coll.10/18, Paris, 1969, notamment p.303.
[16] Prado de Oliveira : «  Du fonctionnement psychique de l’étranger ». Institut Universitaire de Science Psychoogue-Sociales et Neurobiologiques, Cahier n°34, Ethnopsychannalyse (t. II), Université de Médecine de Bobigny, 1984/1985 et Dialogue n°113, 3éme trimestre 1991.
[17] Delaunay (P.), : « L’Air du Temps ». L’Etranger, Crise-Représentation. Collectif Evènements Psychanalyse, 1984, p.132.
[18] Tran Van Khai (M.),: “Traduction terminée, traduction interminable: le maternel de l’étranger “. Psychanalyse à l’Université,1984, 9, 35.
[19] Avec beaucoup de profit seront lus les sociologues qui ont étudié le thème des couples mixtes. Voir A. Barbara : Mariage sans frontière. Ed. Le Centurion, Paris, 1985. Aussi : M. Muller : Couscous, pommes frites. Ramsay, Paris, 1987.
[20] Plus tard j’ai appris que la différence de langue entre hommes et femmes sont très communes en Afrique noire et aussi au Japon. Luce Irigaray signale que même chez nous les hommes et les femmes ne se servent pas de la même batterie lexicale disponible. Malheureusement, j’ai perdu la référence de ses remarques.
[21] Benjamin (W.), : « Die Aufgabe des Übersetzers ».Illuminationen Suhrkamp, Frankfort, 1977. Pour Benjamin, la langue défaite après Babel sera reconstituée à la fin des temps, comme résultat du travail de mélange de langues auquel nous assistons déjà. Horizon messianique.
[22] Prado de Oliveira : »Les voix de la haine », L’ Amour de la Haine, Nouvelle Revue de Psychanalyse , n° 33, printemps 1986, Gallimard, p.185-200.
[23] Freud (S.), :Cinq Psychanalyse . P.U.F., Paris, 1975, p. 319.
[24] Si nous nous appuyons sur le travail d’Engels précédemment mentionné, nous comprendrons comment le développement du travail intérimaire ou celui de l’amplification du marché locatif des biens divers peut donner lieu à des modalités analogues de couples ou de familles. Non plus des espaces conversationnels ou des échanges sexuels ou affectifs mais des corps intérimaires, des affects en location.

 

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