La psychanalyse est une manière de penser. Freud a compris que le fait qu’il pense à ses patients ne leur était pas d’une grande aide. Il a commencé à penser sur lui-même. « Connais-toi », dit le vieil adage. Il a pensé sur lui-même de manière assez singulière : il a pensé à ses rêves, ses désirs, ses souvenirs, et il les a mis en rapport les uns aux autres. Il a vu que cela l’aidait avec ses patients. Cette manière de penser sur sa propre vie est le fondement de la psychanalyse. Les difficultés de ceux que nous rencontrons sollicitent notre capacité de jouer, de garder un esprit rêveur, de suspendre nos jugements. À la place, nous devons développer un humour discret, mélanger la poésie et la science, apprendre la surprise et le rire avec ceux qui s’adressent à nous. La psychanalyse est une manière de penser à sa propre histoire personnelle et à y retrouver le désir, le rêve, le langage et l’humour. Entre désir et rêve, la poésie se love. Entre désir et langage, la science bourgeonne. Ce qui autrefois a été de l’histoire inconsciente devient récit conscient, à la suite de la remémoration et de la reconstruction liées au transfert. Pendant tout cela, les psychanalystes n’arrêtent pas d’échanger entre eux, toutes sortes d’échanges, mais surtout à travers la lecture et l’écriture. La psychanalyse implique le transfert, le contre-transfert et toute sorte de transmission. Elle est une façon de penser sur la vie qui n’oublie jamais la possibilité du rêve, l’ambiguïté du désir, qui se donne entre ambivalence et séduction, ainsi que la certitude de la mort. Elle n’oublie pas non plus que nous sommes dominés par les signifiants, plus que les mots, ni que nous sommes au-delà du langage, mais amarrés à eux. Nous le savons tous : l’idéologie vient souvent remplir le vide entre la sagesse ou les connaissances, d’une part, et l’étourderie ou l’ignorance, d’autre part. La connaissance de l’histoire ¾ la nôtre, celle de notre discipline, celle de l’humanité ¾ peut nous prémunir contre les dangers de l’idéologie, depuis que la psychanalyse s’y est plongé à travers ses institutions supposées de formation, ses unfree association[2].
Le secret est un des pires entraves à la transmission d’une pensée qui s’envole avec sa curiosité.
L’exposé de cas est une partie du travail clinique. J’expose ici une manière de travailler qui prend en considération les plus larges variables de la dynamique de la cure psychanalytique.
La rencontre avec Jérémie
Je commence par la description des cadres successifs du traitement de Jérémie. Je ne partage certainement pas le point de vue qui rendl’immobilité géographique et la rigidité temporelle lesconditions impératives de la psychanalyse. Mon expérience montre que la seule condition essentielle à une analyse est la capacité qu’a l’analyste de penser, de rêver en présence de son patient et à partir de sa créativité, et de le lui communiquer, établissant avec lui un entretien singulier.
J’ai commencé le traitement de Jérémie dans un Centre Médico-Psycho-Pédagogique d’une banlieue riche de Paris. Ses parents venaient de s’y installer. Lors de l’inscription de leur enfant dans l’école locale, on leur a conseillé de venir consulter un psychiatre de notre centre. Ce psychiatre l’a adressé à un psychologue. Ensemble, les deux ont décidé d’un diagnostic et de l’orientation à proposer à la famille. Après que j’ai quitté ce centre pour travailler dans un autre, plus proche de mon domicile et de mon cabinet dans le centre de Paris, la famille de Jérémie a décidé de me suivre, après que le choix leur ait été proposé soit de continuer le traitement avec un autre analyste du centre, soit de l’interrompre momentanément, soit en effet de le poursuivre avec moi. Les parents de Jérémie avaient l’habitude des voyages lointains en voiture, en avion ou en bateau. De leur domicile au nouveau centre, ça leur faisait vingt minutes en voiture, comme je leur ai proposé un horaire convenable. Plus tard, nous avons décidé que la meilleure solution pour Jérémie était de venir à mon cabinet. Le payement de cette cure est alors apparu comme un problème majeur. Malgré leurs revenus importants, les parents de Jérémie ne souhaitaient pas dépenser de l’argent avec la cure de cet enfant, même s’ils reconnaissaient ses progrès. Jérémie, pour sa part, était fermement décidé à poursuivre sa cure. Je lui ai donc demandé de m’apporter à chaque séance quelque chose de son propre choix. Au début, il m’apportait des noix, des cailloux ou de coquillages de son jardin. Plus tard, il m’apportait de l’argent que ses parents lui donnaient avant chaque séance. Nous avions convenu encore qu’ils n’accompagneraient pas leur fils jusqu’à ma porte, mais qu’ils le laisseraient parcourir seul ma rue. Tout cela constituait le cadre du traitement.
Mon expérience du travail clinique en santé mentale publique est très différente de celle du travail à mon cabinet. Dans les institutions publiques, je reçois tous ceux qui sollicitent une aide, comme le font psychologues, assistantes sociales et psychiatres ou toute autre personne travaillant dans le domaine. Ceux qui demandent de l’aide à ces services viennent d’horizons extrêmement variés par rapport à ceux qui s’adressent directement à mon cabinet. Dans le service public, l’expérience clinique est par définition bien plus large que dans le travail en privé. A mon cabinet, je suis protégé par des murs épais et par d’invisibles barrières culturelles, sociales et économiques. Dans le service public, ce sont les équipes infirmières, médicales ou paramédicales qui participent des possibilités de penser le cas clinique, selon les transferts qui s’y développent. Mais, je le répète, jamais, d’aucune façon, il ne m’a semblé que le travail psychanalytique était déterminé par ce cadre général, plutôt que par la rencontre entre le patient et moi, rencontre qui constitue le véritable noyau de tout cadre à définir. La stabilité du cadre n’existait pas aux débuts de la psychanalyse, et cette stabilité n’a été pas non plus été offerte toujours et partout. Après des années de réflexion comparative entre mon travail dans le secteur public et dans le secteur privé, je peux affirmer que le besoin de la stabilité du lieu, de l’heure de la séance et des modalités de payement découle beaucoup plus des illusions particulières à chaque psychanalyste que d’un souci réel quant au dispositif technique le plus adéquat à chaque situation. Pour l’essentiel, la psychanalyse est une manière de penser qui prend constamment en considération une approche métapsychologique du monde. Si une distinction doit exister entre psychanalyse et psychothérapie, distinction que ne faisait pas Freud, elle réside en ceci que la psychanalyse est une manière de penser sur nous-mêmes et nos mouvements contre-transférentiels de manière à créer un espace pour accueillir l’étranger, celui ou celle qui nous aidera à lui venir en aide, alors que la psychothérapie est une manière de penser l’autre et d’essayer de comprendre ses mouvements transférentiels dans l’oubli du contre-transfert, en essayant de lui venir en aide sans prendre en considération son propre besoin de s’aider, dans la croyance que l’autre a essentiellement besoin de notre aide. Je pense que l’absence de prise en considération de la permanente articulation entre transfert et contre-transfert est propre aux psychothérapies, alors que le psychanalyste s’efforce de toujours reconnaître la mince ligne de crête sur laquelle il déplace sa pensée, entre transfert et contre-transfert.
Jérémie avait quatre ans quand je l’ai rencontré pour la première fois. Les collègues qui me l’ont envoyé m’avaient écrit ne pas savoir au juste s’il était plus schizophrène qu’autiste ou le contraire. Une telle présentation suppose une position théorique risquée, qui écarte l’autisme de la schizophrénie tout en les liant dans une mutuelle opposition. Les dessins de Jérémie qui accompagnaient la lettre de mes collègues m’ont fait penser aux “formes” décrites par Tustin [3] . L’un d’entre eux pourtant montrait une tentative d’écriture des premières lettres de son prénom. C’étaient des traces imbriquées de différentes couleurs, bien différentes des “formes” ou “contours”. Son prénom me rappelait celui d’un enfant victime d’un meurtre dans un pays voisin, en particulier parce que la presse européenne en avait fait beaucoup de publicité à l’époque de la naissance de mon petit patient. C’était une première indication de l’importance de la mort dans la vie de cet enfant. Mon expérience avec des enfants autistiques m’a montré que la mort est absolument envahissante dans leur vie. Ce n’est pas seulement que leurs parents aient pu connaître des dépressions sévères, mais aussi qu’ils n’ont pas eu les conditions nécessaires à l’élaboration d’importantes expériences de deuil. L’autisme correspond largement à un moi condamné à l’ombre des objets parentaux.
Peu après la lettre de mes collègues, j’ai reçu une lettre de la mère de Jérémie. Elle m’y disait que les problèmes de son fils duraient depuis toujours, qu’il se refusait de se nourrir ou de s’habiller seul, qu’il ne disposait d’aucune autonomie et que ses doigts étaient flasques. Elle me racontait que, suivant les conseils de son institutrice, elle lui apprenait à l’aider à cuisiner, ce qu’il faisait bien et qui semblait le réjouir. Il préparait des petits gâteaux une fois qu’elle lui avait massé les doigts. Quant au reste, écrivait-elle, il était « complètement dingue ». Il battait sa tête par terre et contre les murs, il se grattait et se mordait les mains jusqu’au sang.
Ma première réaction a été de faire l’hypothèse d’un trouble sévère du développement, mais non d’une véritable psychose infantile, puisque son institutrice le gardait en classe et sa mère semblait se satisfaire de ses gâteaux. Par ailleurs, même si se heurter la tête contre les murs ou par terre était sans doute un symptôme psychotique, il demandait à être articulé aux différentes manifestations de ce garçon, plutôt que de servir à un diagnostic aussi hâtif que souvent invalidant. Je me préoccupais plutôt de l’angoisse terrifiante capable de porter un enfant à de telles extrémités.
Quand j’ai vu Jérémie pour la première fois dans ma salle d’attente, l’angoisse m’a saisi. Il marchait sur la pointe des pieds, d’une démarche aussi incertaine que celle d’un petit poulain, et latérale, “en crabe”, comme l’a signalé Haag [4] . Sa main était flasque. Je ne pouvais pas fixer son regard, qui ne semblait pas pouvoir se concentrer sur quoi que ce soit. Sa tête semblait trop grande par rapport à ses épaules ou par rapport au reste de son corps. Sa mère montrait une certaine hésitation à me le laisser, mais elle a vite replongé dans sa lecture, l’abandonnant avant même qu’il ne quitte la pièce. Dans le couloir, Jérémie m’a pris la main, puis l’a laissée et m’a devancé, en courrant sur la pointe des pieds et en bougeant les bras dans l’effort d’un improbable envol. A son âge, il ne parlait pas, mais s’exprimait en piaillant comme un oisillon. Parfois, j’avais l’impression de comprendre l’ébauche d’un mot. Je reviendrai à la question de la représentation de Jérémie en oiseau.
Dans mon bureau, Jérémie a plaqué son dos contre le mur dans un coin de la pièce. Le dos et le placage sont d’une importance particulière. Le dos est un élément dur du corps, comme l’a signalé Deleuze dans ses commentaires sur Melanie Klein [5] . Il constitue une paroi et protège ou réassure autant que les murs. Il indique une modalité de la présence parentale. Se plaquer peut constituer l’indication d’une identification adhésive, mode de fonctionnement signalé par Meltzer[6] . Néanmoins, ce que j’entends ici par ce terme correspond à mon expérience d’enfants ou d’adultes qui manifestent le besoin d’être collés à moi, physiquement, leur tête ou leur corps contre moi, de quelque manière. Le plus souvent, ils expriment le besoin de tenir mes mains ou bien, quand leur régression est un peu moins sévère, ils me fixent du regard ou regardent fixement mes mouvements. Regarder de manière fixe semble une forme fondamentale d’identification adhésive. Nous avons tous un besoin permanent d’évaluer l’oscillation entre l’altérité et l’identité, d’abord à travers le regard.
Les travaux de Melanie Klein ont montré comment tout signifie, en nous et pour nous, même si elle ne disposait pas du concept de signifiant, introduit par Lacan. Chaque geste, posture, mouvement, regard ou bruit est un signifiant. Le séminaire de Lacan sur la logique du fantasme souligne que le corps de l’enfant lui-même est le premier signifiant et que le sens qu’il peut acquérir est fonction de ce qu’il signifie pour sa mère et pour son entourage, notamment le père, et pour leurs familles respectives, dans leur histoire et dans leur inconscient.
Je me suis assis et j’ai regardé le regard de Jérémie glisser de manière erratique sur les choses dans la pièce, les fenêtres, les derniers éclats de lumière d’un soleil hivernal, le miroir où ils se réfléchissaient. J’ai pensé ne pas exister pour cet enfant. Il pouvait peut-être entrevoir mon ombre ou une ébauche de moi, mais pas plus. Lui, cependant, existait pour moi. Comme une grande douleur, comme celle qui émane des carcasses de bateaux naufragés ou d’animaux morts. Jérémie s’accordait tout son temps pour mesurer la pièce, la comparant peut-être à d’autres pièces de son existence, avec ses sentiments passés ou actuels. Pendant ce temps, je m’efforçais de songer à lui, de transformer la douleur en rêverie. Mes collègues avaient eu raison, de toute évidence. J’étais en présence de tous les signes de l’autisme tels que l’avaient décrit mes prédécesseurs.
Je devais me préparer à d’autres manifestations psychotiques de Jérémie, avec des éléments schizophréniques plus accentués. L’idée de devoir contrarier mes choix théoriques m’était désagréable. Je suis allé vers le tas de jouets à un coin de mon bureau. Jérémie m’a suivi des yeux et il a vu les jouets. Il s’est précipité sur eux, se mettant à quatre pattes de manière maladroite. Il a pris chaque jouet et l’a élevé jusqu’à ses yeux. Ce faisant, il penchait sa tête en arrière, comme si le plafond était la toile de fond contre laquelle il pouvait examiner le jouet. Il a répété ce mouvement à plusieurs reprises, vite, pour chaque jouet : plongée et contre-plongée. Ce sont des mouvements propres à certains types de transfert psychotique, comme je l’ai décris auparavant au sujet de Schreber[7] .
Les fantasmes de toute-puissance semblent correspondre à un regard qui plonge, qui observe de haut le monde et les êtres humains, divin, alors que les fantasmes de chute, d’abandon ou de rejet semblent correspondre à un mouvement contraire, qui voit l’autre s’envoler dans l’infini du ciel. Les Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken, les célèbres Mémoires d’un névropathe, le meilleur livre jamais écrit dans l’histoire de la psychiatrie, selon Freud, présente une seule illustration, où Schreber voit de très haut son hôpital psychiatrique. Cependant, alors qu’il décrit sa crainte permanente d’être abandonné par Dieu, pour l’illustrer, il donne en exemple un tableau où des femmes et des anges montent vers les cieux, alors que celui qui les contemple reste cloué au sol.
Jérémie semblait s’approprier les jouets de manière toute-puissante et, peu à peu, de s’abaisser de plus en plus, comme s’ils pouvaient l’abandonner. Plus tard, je viendrais à croire que ce mode de relation était celui que sa mère entretenait avec son entourage et, notamment, avec son père et avec lui-même. Pour l’instant, j’étais loin de l’imaginer. Je regardais ce garçon, fasciné et triste. Ce jeu a duré longtemps. Alors, à ma surprise, Jérémie a commencé à organiser les jouets en familles ¾ la famille éléphant, la famille ours, la famille lion, la famille gorille, les humains, et ainsi de suite. J’ai senti la joie monter en moi et je me suis dit que nous avions gagné la partie, que nos jeux s’orientaient dans le bon sens. Jérémie pouvait présenter de nombreux éléments psychotiques, y compris des traits autistiques, mais il ne se montrait jamais soumis à une identification projective excessive ou destructrice, ni à une identification adhésive envahissante, avec le besoin de contact corporel que j’ai pu éprouver de la part d’autres enfants ou adultes.
Au cours de cette séance, j’ai cru encore percevoir un bourgeon d’élaboration œdipienne prêt à fleurir. A la fin de la séance, je lui ai dit : « Parfois nous pouvons vouloir être des grands tout de suite, alors que nous nous sentons si petits, tellement petits, comme si nous pouvions être aussi petits que nous nous imaginons, d’autant plus petits que nous voulons être grands. » Je pense aujourd’hui que cette remarque impliquait l’existence d’un monde en plusieurs dimensions, même si je ne pense pas qu’elles correspondent aux définitions de Meltzer, qui se réfère essentiellement à la perception de l’espace, alors que j’insiste sur la temporalité. Il est vrai par ailleurs que spatialité et temporalité se confondent parfois .
Ce que j’ai dit à Jérémie impliquait une distinction entre ce qu’il était et ce qu’il aimerait être, comme l’a souligné Freud au sujet du narcissisme . Cette distinction, pour sa part, suppose une claire différenciation temporelle. Ce que j’ai dit alors, en outre, impliquait une distinction entre ce que nous voulons et ce que nous imaginons, ainsi qu’une autre, entre ce que nous pensons et ce que nous sommes. Ces différences pouvaient s’articuler du fait que nous étions ensemble, lui et moi. Toutes ces distinctions et notre présence commune impliquaient la temporalité, dont le sens réside dans la métapsychologie freudienne. Dans mon texte cité auparavant, je souligne que la théorie kleinienne, comme celles de ses élèves, s’appuient fortement sur des références spatiales, notamment quand elles s’expriment à travers le corps. Néanmoins, elles négligent complètement la temporalité.
Cependant, je m’étais adressé à Jérémie essentiellement pourme rassurer, tout en sachant que cela me rendait présent auprès de lui d’une autre manière. Il pouvait au moins entendre le son de ma voix ¾ élément dont l’importance s’accroît avec les troubles du patient. Le simple fait de parler est souvent bien plus important que ce qui se dit. D’autres approches de la voix ont montré que son importance provient du fait qu’elle signifie le passage du temps .
Quand j’ai raccompagné ce garçon à la salle d’attente, sa mère s’est agrippée à moi. Elle voulait savoir comment s’était déroulée la séance et ma réponse que tout allait bien ne l’a pas satisfaite. Elle avait énormément de choses à me raconter au sujet de son fils : il lui fallait m’expliquer les détails de son éducation, un accident qui lui était arrivé, et ainsi de suite. Je me suis senti dépassé. Je me souviens encore des idées qui me venaient. J’ai d’abord pensé que Jérémie devait beaucoup souffrir d’une mère si envahissante. J’ai pensé ensuite, tout aussi banalement, que c’était là un bel exemple d’une mère psychotique, capable d’être aussi envahissante qu’elle s’était sentie elle-même envahie tout au long de sa vie. Cette idée a été suivie d’une autre : voici une femme qui transmet sa schizophrénie à son fils à travers ses défenses hystériques envahissantes. Jusqu’à ce que je parvienne à formuler : cette femme souffre tellement d’être séparée de son fils qu’elle l’amène à souffrir tout autant. Je lui ai suggéré que nous devrions nous rencontrer ensemble tous les trois la fois suivante, ce qu’elle a immédiatement accepté, avec soulagement. J’ai évité de mentionner le père cette première fois. Cela me semblait d’autant plus important que je tenais beaucoup à l’inviter à nous joindre dans l’avenir et je voulais être sûr qu’elle n’essayerait pas d’éviter qu’il vienne, comme il arrive si souvent. Il est important d’inscrire le père dans des configurations où la mère et l’enfant sont prêts à établir une alliance contre le reste du monde. En fait, l’expérience montre que lorsqu’un un couple solide s’établit entre la mère et l’enfant, cela correspond à une difficulté du père et de la mère à créer leur propre couple, à une attaque menée par la mère et l’enfant contre le père similaire à l’attaque dont la mère s’est estimée victime lors de la conception de l’enfant et de la grossesse, ainsi qu’à un absentéisme du père. L’expérience montre que nos patients avec une capacité de sublimation appauvrie ou avec une perlaboration réduite du complexe œdipien ont besoin, à un moment ou à un autre, d’une forme de thérapie conjointe. « Penser à cela en termes d’une “psychothérapie intensive de caractère psychanalytique”, plutôt qu’en termes de “psychanalyse proprement dite”… risque d’être une différence sémantique plutôt que de constituer une différence réelle . »
Comme lors de notre premier entretien, Jérémie sautillait sur la pointe des pieds dans le couloir devant nous, en essayant de s’envoler de ses bras. Sa mère a commencé à parler de lui en utilisant un barrage de clichés et de dénis plein d’anxiété, de joie et de mépris. Je ne parvenais pas à placer un seul mot. Elle parlait à un interlocuteur imaginaire. Dans mon cabinet, nous nous sommes assis et Jérémie a plaqué son dos contre le mur, ce qui a plongé sa mère dans un grand trouble. « Il me fait toujours ça », a-t-elle dit, gênée et méprisante. J’ai essayé de la rassurer, sans l’être moi-même. Le mépris à l’égard de ceux envers qui nous clamons notre amour est une caractéristique constante des psychoses. Je lui ai dit « que c’était comme ça que Jérémie s’approchait du monde. Il est vraiment très timide. La dernière fois, quand nous nous sommes vus, il est resté comme ça un bon bout de temps et ensuite il a bien joué. » Et je pensais que « ce n’était pas à elle qu’il faisait ça. » Tout en pensant que je me trompais et que d’une certaine façon elle avait raison. Je craignais mes pensées, car elles supposaient que je commençais à m’apercevoir que, pour chacun d’eux, il existait si peu de différence entre eux. Et aussi que je me sentais divisé. Tout cela montrait aussi que j’étais soumis à un double transfert, d’après mon expérience avec des couples mère-enfant, auquel je répondais en me sentant soumis à un contre-transfert clivé. Je pensais aussi que ma seule possibilité de conduire cette situation à bon port était d’harmoniser ces transferts de manière à créer un espace où ils pourraient s’articuler, plutôt que de se mélanger. Je ne disposais que d’une manière pour le faire : penser au clivage de mon contre-transfert de manière à le lever et à pouvoir l’harmoniser à mon tour.
Ces quelques mots que j’ai adressés à la mère de Jérémie ont semblé la calmer. Elle m’a dit que son fils était un faux timide, ce qui m’a semblé très compliqué : s’il était un faux timide, il n’y avait aucune raison de se soucier ou de s’énerver, comme elle venait de le faire. Cette affirmation invalidait ainsi mouvement analytique façon d’essayer de la réassurer et le réconfort que j’avais tiré de mon entretien avec son fils.
Sa façon d’invalider mes affirmations a changé plus tard, lorsqu’elle a développé ce que nous avons appelé « argument du point de vue théorique » et qui nous a fait rire quand nous l’avons compris comme sa façon de chercher une relation privilégiée avec moi, tout en refusant mes conseils pour qu’elle entreprenne une analyse. Par exemple, en affirmant que nous discutions du besoin de trois séances par semaine pour son fils, même si je n’étais pas conscient de discuter avec elle, elle pouvait me dire que « j’avais absolument raison d’un point de vue théorique », mais que d’un point de vue pratique, je devais me plier à ce qu’elle voulait. En pratique, j’avais donc tort.
Elle est venue à accepter ma proposition une fois que je lui ai expliqué que je ne discutais pas avec elle et que je ne soutenais aucune théorie en particulier, mais que je cherchais une certaine consistance et une certaine stabilité affectives.
Habituellement, Jérémie écoutait ce que je disais et se remettait à jouer. Une relation thérapeutique mère-enfant s’établissait. Pendant quelques mois, je me suis entretenu avec la mère de Jérémie, pendant que le garçon jouait avec ses jouets ou avec l’eau de l’évier, parfois entre nous, parfois à un coin de la pièce. Parfois aussi il venait se blottir contre sa mère ou la câliner et, de toute évidence, cela éveillait son ambivalence à l’égard de son fils, que tantôt elle serrait dans ses bras, tantôt elle repoussait, tantôt elle caressait, tantôt elle méprisait, parfois les deux en même temps. En d’autres occasions, quand mes questions semblaient troubler sa mère ou les déranger tous les deux, il me menaçait avec un de ses animaux. Je prenais alors un autre animal et les deux luttaient aussi longtemps qu’il fallait pour que sa mère et moi rétablissions la paix ou jusqu’à ce que Jérémie décide de revenir à ses jeux à lui. Je crois que, tout en jouant, il faisait très attention à ce que disait sa mère et à sa manière de le dire.
Une fois par mois, le père de Jérémie nous rejoignait. Même si ce rythme me semblait précaire et insuffisant et même s’il n’était pas toujours respecté, c’était ce qu’il nous était possible d’établir et cela me semble important. Ainsi, chaque fois qu’il était rompu, nous pouvions essayer de réfléchir au rythme, à son importance et à sa rupture. Je souligne que je n’impose jamais des contraintes lourdes aux séances et que je laisse les patients ou leurs familles, quand elles viennent, décider de leur propre rythme, qui obéit toujours aux jeux de leurs mouvements transférentiels à mon égard, ainsi qu’à leur propre organisation.
Bien plus tard, j’ai compris que nos entretiens avaient servi à Jérémie pour qu’il perlabore son identification adhésive, la transforme en identification projective et parvienne enfin à l’identification œdipienne, en établissant une identité propre et définie.
La pratique qu’avait ce garçon de se coller contre le mur, mais aussi sa manière de se plaquer contre ses parents, sont des exemples de l’identification adhésive. Un exemple de transformation de celle-ci en identification projective est sa pratique d’essayer de coller ses yeux aux miens comme une forme de me menacer au cours de nos batailles par jouets interposés. Ces deux mécanismes ont commencé à se dissiper après une séance particulière que Jérémie a passée essentiellement aux toilettes. Comme je lui ai demandé ce qu’il y avait fait pendant si longtemps, il m’a expliqué qu’il avait rencontré des difficultés à se nettoyer. Le risque de se salir au cours d’une séance avait été longuement perlaboré pendant une certaine période de sa thérapie. Il est à peine nécessaire d’ajouter que cette période a aussi servi à la perlaboration de la violence extrême parue dans les familles de nos jouets. La saleté et la violence gardent en général une relation étroite.
Souvent les séances avec Jérémie et sa mère étaient épuisantes. Cette femme était fermement décidée à m’anéantir et, pourtant, en même temps, elle m’idéalisait. Elle parlait tellement que parfois j’avais du mal à placer un mot et il me fallait élever le ton de ma voix. Le plus souvent, elle ne me regardait pas lorsqu’elle parlait, et puis, soudain, elle plongeait son regard dans le mien, comme si elle attendait de moi un miracle. Souvent, j’ai cru devenir fou et je me suis demandé si je ne devais pas l’interrompre et ordonner qu’elle se taise.
A cette époque, j’ai commencé à douter des fondements de ma démarche. Le jeu de Jérémie m’a semblé régresser et il ne parvenait plus à organiser les animaux en familles. Il a commencé à les empiler et, ensuite, à détruire ses piles ou à les faire détruire par un autre de ses jouets. J’en étais découragé. Parfois, il organisait ses animaux comme des totems, ce qui me réjouissait. Pendant cela, sa mère continuait à pérorer de sa voix nasale, ce qui me rappelait les piaillements de Jérémie. Son regard n’arrêtait pas de se déplacer, comme celui de son fils, mais alors que celui de l’enfant glissait sur les choses, le sien semblait plonger et se détourner à toute vitesse.
Et elle parlait très vite, de tout et de rien, de ses courses, de ses voisins, sa voiture, de sa solitude avec Jérémie et des voyages fréquents de son mari, de comment sa maison était grande et difficile à gérer, ses problèmes avec l’une des institutrices de son enfant qui lui avait conseillé de chercher quelqu’un à qui parler d’elle-même, sa préférence pour une autre institutrice qui lui aurait dit que toute démarche de la sorte était inutile. Parfois, j’avais l’impression qu’elle voulait me dire quelque chose, qu’elle avait commencé à le faire, mais que sa confusion et son désir extrêmes de le faire l’en empêchaient et qu’elle perdait le fil de ses pensées. Peu à peu, cependant, j’ai eu l’impression qu’elle commençait à parvenir à le récupérer et reprendre ce dont elle voulait me parler.
D’une manière ou autre, les séances se terminaient régulièrement par une demande de réassurance de sa part, ce à quoi je répondais avec un encouragement discret. Elle m’idéalisait et me méprisait en même temps, me croyant tout-puissant et en essayant de me réduire à l’impuissance. Cependant, les totems de Jérémie me réassuraient, tout comme sa mère, lorsque parfois elle montrait sa capacité à ne pas perdre complètement le fil de ses pensées. Tustin a montré autrefois comment des enfants utilisaient de la pâte à modeler pour créer des formes. Je pense que ces formes, lorsqu’elles sont superposées, acquérant ainsi une certaine organisation et devenant un ensemble, deviennent des petits totems. Les réflexions de Freud au sujet des totems indiquent que leur construction correspond à la perlaboration de notre agressivité envers ceux qui nous ont été chers ou envers nos aînés. Les totems sont aussi liés à la perlaboration du deuil imposé par leur mort et de l’agressivité ainsi déclenchée. Les petits totems de Jérémie me semblaient constituer des signifiants de son agressivité et de ses deuils.
Ma première rencontre avec le père et mari m’a beaucoup surpris. Il s’est présenté comme un homme d’affaires de premier plan, ce qu’il était. Sa femme s’était toujours présentée de manière plus modeste. Il s’est excusé de ne pas avoir pu venir plutôt, mais en tant que directeur d’un groupe industriel, il avait beaucoup à faire et des voyages l’attendaient en permanence. Comme je lui ai dit que je ne pourrais pas beaucoup pour son fils sans son aide et sans l’aide de sa femme, il m’a promis d’essayer de faire de son mieux.
Une importante mesure psychanalytique à prendre, plus tôt ou plus tard, est de laisser clair à nos patients, de manière discrète mais ferme, qu’il sera impossible de les aider sans qu’ils nous aident à penser à eux.
Ce qui m’a le plus surpris avec ce père a été qu’il semblait garder envers le couple formé par sa femme et son enfant la même relation confuse et clivée que gardait la mère par rapport à leur fils. Sa manière de parler, un mélange d’onomatopées en provenance de dessins animés, de gestes abracadabrants et d’explosions gutturales, le rendait souvent aussi incompréhensible que sa femme et leur fils, quoique plus drôle. Il bougeait beaucoup ses bras de manière désordonnée en parlant, ce qui me rappelait les efforts de Jérémie pour s’envoler. Amusé, je finissais par croire qu’il ne s’agissait pas du tout pour ce garçon d’un cas de psychose ou d’autisme, vu que tous dans sa famille s’exprimaient d’une façon si bizarre, mais plutôt d’une sous-culture familiale particulière. Ce qui m’amusait moins était l’idée que très souvent différentes pathologies obéissent aux lois de sous-cultures familiales très particulières.
Plus tard, j’apprendrai que ce couple venait de s’installer dans la région parisienne juste avant de venir me voir. Leur enfant était né dans une autre grande ville française. La profession du père les avait amenés à beaucoup voyager tant en France qu’à l’étranger. Ils avaient essayé à des nombreuses reprises d’avoir un enfant, mais différents accidents de grossesse les en avaient découragés. Ils avaient décidé de mettre fin à ce projet et l’épouse avait commencé à prendre la pilule. Dès qu’elle a commencé à le faire, elle a été enceinte. « N’est-ce pas drôle, Docteur ? » ‑ m’a-t-elle demandé. « La pilule m’a rendu enceinte plutôt que de m’empêcher de l’être ! » ‑ s’est-elle exclamée avec une certaine joie. Je ne trouvais pas ça drôle. Tout au contraire, je trouvais cela catastrophique aussi bien pour cette femme, dans son rapport à sa propre mère, mais aussi dans son rapport à l’enfant qu’elle avait amené au monde. Le comble aurait été d’imaginer qu’il était un enfant de la pilule !
Je remarquais un nœud de problèmes autour de la naissance de cet enfant, qui s’est produite à l’ombre de la mort. Le concept de structure ne se réduit pas en psychanalyse à des oppositions binaires, mais s’applique à l’approche transgénérationnelle, c’est-à-dire à la prise en compte de l’incidence pour un sujet donné des histoires des familles dont il est issu et des positions respectives assignées et occupées ou rejetées par chacun de ses membres, ainsi qu’au repérage du mode de fonctionnement de la compulsion de répétition dans ces histoires. La venue de Jérémie au monde a baigné dans un deuil interminable imposé par les graves maladies et la mort imminente de ses deux grands-pères. Ce garçon a été en outre le seul survivant de multiples fausses couches, ce qui l’assigné à la place du rédempteur. N’oublions pas les particularités de son prénom.
Ainsi, l’ombre de l’objet tombait sur le moi, selon la définition séminale de Freud au sujet de l’identification narcissique . Cette même métaphore apparaît plus tôt dans ses écrits, pour indiquer la différence entre les générations, comme j’ai pu le discuter . En effet, Freud écrit au sujet du deuil et du tabou dont les morts sont l’objet : « immanquablement il serait frappé de maladie, si l’ombre d’un individu en deuil tombait sur lui . » En clinique, l’objet dont l’ombre tombe sur le moi est le plus souvent un fantasme familial d’un ancêtre mort, dont le deuil n’a jamais été accompli. Ce fantasme, bien entendu, est individuel, mais sa résonance auprès des autres membres de la famille lui confère un caractère groupal. L’expérience montre une relation intime entre les troubles mentaux de l’enfant et les difficultés à parfaire un deuil de ses parents ou d’autres membres de sa famille proches. Ce que je souligne ici est que l’identification narcissique n’est pas seulement une relation spéculaire, mais aussi une relation entre générations, ce qui implique au moins trois personnes, de manière telle que l’une d’entre elles identifie une autre à une troisième personne, morte celle-ci, dont le deuil n’a jamais été accompli. Cette identification mérite bien le terme de « meurtre d’âme », auquel Freud à été si attentif . Je pense même que la partition de la pensée en inconscient, préconscient et conscient gagnerait à être envisagée à partir d’une approche transgénérationnelle, ce qui lui apporterait une consistance toute nouvelle. L’histoire de nos ancêtres, et plus particulièrement de nos grands-parents, joue un rôle important dans la constitution de notre pensée inconsciente.
Les parents de Jérémie étaient bien loin de partager mes soucis au sujet de tous les signes d’une catastrophe liés aux fausses couches qui avaient précédé la naissance de leur fils. Le père de Jérémie l’appelait “ma biche”, ce qui provoquait en moi une grande irritation. Selon eux, si Jérémie avait quelques problèmes, mineurs pour sûr, c’était parce qu’il avait écrasé son doigt dans la porte de leur ancienne maison ou parce qu’ils avaient visité plus d’une centaine de maisons avant de prendre la décision d’en acheter une. Le comble a été qu’ils n’ont même pas pu déménager immédiatement ! « Tout cela n’a pas aidé à ce que notre fils soit sûr de lui », concluaient-ils. Et, même d’un point de vue psychanalytique, ils avaient raison. En ce qui me concernait, plus d’une centaine de maisons, des déménagements permanents, plusieurs fausses couches, étaient des signifiants d’un univers fragmenté, où les capacités sensorielles et perceptives de Jérémie se démantelaient, tout comme sa motricité. Un père qui appelle son fils “ma biche”, pour le moins, perturbe ses possibilités d’identification masculine.
Ces clivages sont loin de résumer tous ceux que nous avons travaillés. Au cours de nos conversations, j’ai appris que la vie des grands-parents maternels de Jérémie avait déjà été elle-même soumise à de puissantes divisions. Pour différentes raisons, leur mariage avait été interdit par les deux familles. Le jeune couple a enfreint cette interdiction et a été bannis de la vie familiale par leur famille, dont aucun membre ne les a plus jamais contactés, les condamnant ainsi à s’exiler dans leur couple, dans une sorte d’autisme conjugal.
D’après mon expérience, il est extrêmement important que les deux parents deviennent capables de raconter aux enfants les histoires de leurs familles, de manière que les enfants puissent les entendre. Ce n’est pas seulement le récit qui garde cette importance, mais aussi le mouvement transférentiel qui l’accompagne et le contre-transfert qu’il suscite. Encore une fois, je cite Freud : « L’amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature . » La psychanalyse montre que les enfants ne s’identifient pas avec ce qu’il y a de conscient chez leurs parents, mais plutôt avec ce qu’ils portent d’inconscient. Très probablement, le narcissisme parental qui réapparaît chez les enfants prend source dans la réapparition de ce narcissisme chez les parents eux-mêmes au cours de leur propre enfance. D’où l’importance des grands-parents pour les enfants et le caractère impératif d’une approche transgénérationnelle .
Ici, les familles grand-parentales du côté maternel appartenaient à des groupes traditionnellement opposés et qui entendaient le rester, au point de projeter leur farouche désir d’opposition sur leurs descendants. Cette opposition est devenue le signifiant de clivages qui se sont multipliés en cascade de génération en génération, en atteignant Jérémie.
Par exemple, quand la mère de Jérémie était adolescente, son père a commencé à développer un Alzheimer. À la fin de l’adolescence, la jeune femme ne pouvait plus supporter la situation à la maison et elle a quitté sa famille pour venir s’installer à Paris et poursuivre ses études universitaires. Avec un bon diplôme et un bon travail, elle a décidé que le moment était venu de découvrir l’amour. Elle n’a pas eu de chance. Peu après, une tumeur cérébrale s’est déclarée. Malgré une intervention chirurgicale réussie, elle a dû rentrer au foyer familial pour récupérer. Sa mère devait s’occuper d’elle et de son père. La maladie avait créé un couple père-fille, sur lequel veillait la mère ! Tout semblait se passer comme si sa première de découverte de l’amour érotique s’était soldée par l’incorporation d’un père malade. Cette incorporation a fini par prendre la forme d’une naissance imaginaire par moyens chirurgicaux, où l’organe incorporé avait généré un bébé-tumeur, précurseur de ses fausses-couches ultérieures.
Ce martyre fini, après une intervention chirurgicale annonciatrice des fausses-couches, elle s’est mariée une première fois. Son mari ne voulait pas d’enfant et elle s’est si fort révoltée contre cette situation que, révolté contre la révolte de sa femme, il est parti avec celle du meilleur ami du couple. Contre mauvaise fortune, bon cœur ! Ce meilleur ami et elle se sont bien consolés et ont fini par se marier à leur tour, et par s’établir dans un pays lointain où ils rêvaient d’avoir beaucoup d’enfants et de vivre heureux pour le restant de leurs jours. Comme les enfants avaient du mal à venir, ils ont décidé de rentrer en France pour suivre un traitement adéquat. De retour, une épilepsie s’est déclarée chez elle, peut-être comme une séquelle tardive de l’ancienne tumeur. Les fausses couches et les crises épileptiques ont alterné. Après la naissance de Jérémie encore, et malgré tous les soins dont elle bénéficiait, elle demeurait effrayée à la pensée d’une crise inattendue qui pourrait la saisir alors qu’elle serait seule avec son fils dans leur grande maison. Ces crises survenaient en anticipation des visites de la famille ou des amis, ce qui était un paradoxe, puisqu’ils avaient acheté une telle maison justement pour les recevoir.
Ses soucis à ce sujet, et à bien d’autres, ne la lâchaient jamais. Elle se préoccupait de la taille de la tête de son fils ou du caractère héréditaire de ses problèmes, conséquents aux maladies familiales, de son père à elle ou d’autres familiers. Si seulement le père de Jérémie pouvait rester un peu plus auprès d’eux !
« C’est incroyable ! Le jour de l’an, mon mari était au Japon et Papa, Maman et moi attendions son appel téléphonique dans la salle. À minuit pile Jérémie s’est réveillé et a été vers son grand-père en l’appelant “Papa” ! Pensez-vous que son père lui manque beaucoup trop et que c’est ça son principal problème ? »
Je pensais certainement que son père lui manquait beaucoup trop. Je pensais aussi que cette famille était parfois prise dans un fantasme de procréation incestueuse qui laissait peu de place aux élaborations œdipiennes.
Plus tard, quand l’analyse de Jérémie était déjà bien avancée, sa mère m’a soudain demandé un rendez-vous urgent. Sa belle-mère, grand-mère paternelle de Jérémie, avait pris des rendez-vous pour son petit-fils avec un neurologue, un neuropsychiatre et un neurobiologiste, l’un après l’autre, un même après-midi. « Elle reste seule depuis la mort de son mari est, » m’a-t-elle expliqué. « Elle croit que Jérémie a une grave maladie vu que ses deux grands-pères ont été sérieusement malades. » Et elle a commenté : « Si seulement il était une fille ! » Je lui ai conseillé de ne pas laisser sa belle-mère envahir sa relation avec son fils. « N’était-elle pas satisfaite de nos progrès ? » J’ai insisté sur ce « nos », de manière à l’inclure.
Je souligne ici quelques points : premièrement, son fantasme selon lequel il serait mieux que Jérémie soit une fille s’inscrit dans une large palette d’inversion de signes, si commune dans des formations très problématiques, comme celles qui impliquent la proximité et la confusion entre la naissance et la mort, entre les grands-parents et les petits-enfants, entre masculin et féminin, entre la chaleur et le froid, l’amour et la haine, et ainsi de suite. La position autistique paralyse ou atténue ces confusions ou ces inversions, qui peuvent par ailleurs être déplacées vers d’autres expériences motrices ou corporelles. Un enfant autistique touchera du bout des doigts plutôt que de prendre ou de saisir, il marchera sur la pointe des pieds plutôt que de fouler la terre. Deuxièmement, « être une fille » est aussi un fantasme particulier décrit par Fenichel dans son texte séminal sur l’équation entre la petite fille et le phallus . En obéissant à une approche métapsychologique, le style drôle et dramatique de Jérémie en marche vers un improbable envol, qui me faisait penser à un oiseau, obéit à une surdétermination. Il correspond au surinvestissement d’expériences qui se démontent, dans un effort de les tenir ensemble. C’est aussi sa manière d’exprimer à la fois son expérience d’être le phallus pour sa mère et le fantasme commun aux deux parents selon lequel il aurait pu être une fille. Dans son texte sur les Mémoires d’un névropathe, Freud signale ce phénomène de l’inversion des signes et la correspondance entre les signifiants d’oiseau et de jeune fille.
Je signale enfin, d’un point de vue théorique, que « l’arrière-fond perceptif » du sujet, décrit par Haag mais aussi par des poètes comme Michaux comme « un arrière-fond d’ondulations », selon l’approche ici présentée, inclue toujours une dimension transgénérationnelle. Tout signifiant ou groupe de signifiants au long de la chaîne des générations peut apparaître à tout moment perceptions ou sensations. “Père”, “mère” ou “grands-parents” sont des signifiants qui peuvent inclure les organes du corps, leurs fonctions ou des sensations . Cette approche de la spatialité lui apporte une dimension temporelle. Les corps ne sont pas seulement des organismes naturels, mais aussi des condensés d’identifications et de significations. La motricité, les sensations et les perceptions, les fonctions du corps, le corps lui-même, sont ancrés dans l’histoire du sujet et dans sa pensée inconsciente. Toute représentation spatiale est simultanément une représentation temporelle. Les premières représentations du temps portent sur le rythme et impliquent l’espace, tout comme les premières représentations d’espace impliquent une expansion et donc le temps.
J’ai essayé de montrer l’établissement et le déroulement d’une cure psychanalytique d’un enfant menacé par une interaction schizophrénique familiale qui l’amenait à un retrait autistique comme manière d’autoprotection. Ce serait intéressant de questionner Meltzer, Tustin ou Haag au sujet des familles des enfants qu’ils ont traité ou qu’ils traitent, ainsi que sur le travail qu’ils ont entrepris auprès de ces familles. Je ne crois pas que des enfants menacés par la psychose peuvent commencer à résoudre leurs problèmes sans aucune collaboration de leur famille, quelle que soit la force de l’appareil théorique dont se servent leurs analystes, le courage de leurs interprétations ou leur charisme personnel.
Jérémie n’a jamais manqué de participer aux conversations avec sa famille, ce qui suppose à la fois un moins une trace de désir de ses parents qu’il le fasse et ses propres possibilités. Quand le discours de sa mère ne me semblait pas clair, je lui demandais s’il avait compris. Au début, il ne semblait pas m’entendre. Ensuite, il a commencé à répondre, d’abord en grognant, puis en grommelant et enfin avec des signes de tête. Plus tard encore, il se mettait débout et se tournait vers moi en me disant fermement “oui” ou “non”, avant de retourner à ses jouets.
Au fur et à mesure de la maturation de Jérémie, la participation de son père aux entretiens est devenue plus régulière. J’ai déconseillé l’appel à un orthophoniste, à moins que toute la famille ne se décide à suivre un tel traitement. Un jour, j’ai demandé à Jérémie ce qu’il pensait du fait que son père l’appelle “ma biche”, juste quand il devenait un garçon grand et fort. Cela a été trop drôle ! Jérémie s’est jeté dans les bras de son père, le noyant de caresses manifestement exagérées. Depuis, son père semble réfléchir deux fois plutôt qu’une avant de s’adresser de la sorte à son enfant. Il évite de le faire. Un enfant qui se décide à ne pas se barricader dans l’autisme n’a pas d’autre issue que d’intégrer la constellation de signifiants de ses parents avant de pouvoir s’en débarrasser pour en créer une autre, qui lui soit propre et qui marque son autonomie. C’est long, comme processus ! Le mutisme schizophrénique signifie l’impossibilité de se débarrasser de la constellation parentale et d’un amour catastrophique.
Ces conversations à trois ou quatre ont été une partie intégrante de l’analyse de Jérémie. Leur but était de lui permettre de prendre connaissance de l’histoire de ses parents et de leur famille de manière à pouvoir se débarrasser de leur poids et de pouvoir commencer à penser tout seul à sa propre vie. Les parents de Jérémie ont toujours collaboré avec moi, dans la mesure de leurs possibilités. Ils n’évitaient pas mes questions et, en général, ils étaient sincères et attentifs, avec leurs drôles de manières. Ce n’est pas toujours le cas au cours de ces analyses difficiles. Je me demande encore si leur participation était consciente et délibérée ou s’ils suivaient les conseils d’un des maîtres de leur fils, à leur propre manière nonchalante. Souvent le père me laissait croire qu’il ne cherchait pas vraiment à comprendre ce qui se passait et qu’il ne faisait que suivre un des caprices de sa femme.
J’indique maintenant ce que je considère comme proprement psychotique au sujet de Jérémie et de sa famille : d’abord, sans aucun doute, Jérémie présentait des symptômes autistiques liés à ses mouvements schizophrènes les premiers temps de sa cure. Ces symptômes ont été assez importants pour que son institutrice s’en préoccupe, pour qu’un psychiatre d’expérience pose un diagnostic et pour qu’un psychanalyste tout aussi expérimenté le confirme. Ces symptômes impliquaient des problèmes moteurs lourds, l’incapacité de parler ou de gérer sa vie quotidienne élémentaire, comme sa propreté ou son habillage. Une qualité de jeu extrêmement bonne et l’utilisation aisée et créatrice des jouets venaient contrebalancer de telles caractéristiques. Néanmoins, certains adultes schizophrènes avec des symptômes principalement autistiques peuvent exceller dans des tâches répétitives même lorsqu’elles se révèlent complexes, comme la résolution de problèmes abstraits. La capacité d’apprendre avec l’expérience leur fait pourtant défaut . Heureusement, ce n’était pas le cas avec Jérémie.
Ensuite, sa mère gardait et garde encore, à beaucoup d’égards, une ambivalence certaine dans son contact avec lui et en général. Elle est capable, presque en même temps, de le tenir et de le rejeter. Elle parle de lui à la fois comme d’un miracle et d’un objet de mépris. L’histoire familiale et personnelle de ses parents, ainsi que la constellation signifiante sous laquelle cet enfant a vu le jour ont été peu communes. En fait, c’était sa mère qui m’a averti de ne pas confondre le prénom de Jérémie avec celui de l’enfant victime d’un meurtre. Cette mère surchargeait son fils de signifiants mortifères, ce qui est très souvent en rapport avec une psychose. Néanmoins, elle tient à lui. Elle a été, et elle l’est toujours, prête à prendre conseil, désireuse de le faire, ne serait-ce que pour le contester, quitte à le suivre ensuite, même sans en être tout à fait convaincue.
Enfin, la qualité de la présence du père de Jérémie n’a pas été d’une complète réassurance. Il ne semble pas prendre les choses au sérieux. Il semble toujours prêt à tout tourner en dérision, tout en niant le faire, quitte à déclarer soudain qu’il prend les choses beaucoup plus à cœur qu’on ne le croit. Sa manière de le faire me permet de croire qu’il s’en moque. Soudain, il a l’air ennuyé, sans se sentir vraiment concerné par notre conversation, comme si sa présence se devait à une accumulation de coïncidences.
Toute la famille essaie d’aider Jérémie, mais ce que ce garçon signifie pour chacun de ses parents, pour leur couple ou pour leurs proches n’est pas clair. Si Kanner a pointé le caractère obsessionnel fréquent des parents des enfants autistes, il convient de préciser que c’est l’ambivalence obsessionnelle qui est plus particulièrement nocive . Jérémie aura à trouver lui-même sa propre manière de se dégager de tant de contradictions. Jusqu’à maintenant ses recherches ont plutôt réussi et je pense qu’il continuera sur cette voie, sans courir de rechutes majeures, du moins jusqu’à l’adolescence, la découverte de l’érotisme et une plus grande séparation d’avec ses parents. Je dois encore signaler que, même si sa famille présente des nombreux signes de psychose, ils sont intelligents et sensibles. Nous oublions souvent que les psychotiques sont plus ou moins intelligents, plus ou moins sensibles, qu’ils possèdent les mêmes qualités ou imperfections humaines que nous tous, qui contribuent à tracer nos vies et nos destins et qui apportent l’opportunité plus ou moins grande de trouver des solutions aux difficultés. Au-delà d’un diagnostic clinique toujours discutable et d’une maladie, la psychose est aussi une façon d’être et de développer une certaine expérience du monde. Avant de relever de la psychiatrie, elle appartient au domaine des folies humaines banales.
Exemples de séances avec Jérémie
Je présente maintenant le récit de certaines de mes expériences avec Jérémie. Ce garçon me rassurait au sujet de ses impulsions dangereuses. La qualité de son jeu n’a jamais cessé de se transformer. Mes interventions directes pendant cette période étaient plutôt rares et visaient surtout à marquer la qualité ludique de nos conversations. Ses totems m’étaient d’un grand réconfort. D’autres enfants les construisent en pâte à modeler ou en dessinant des cercles superposés. Comme je l’ai déjà indiqué, dans Totem et tabou Freud suggère que les totems expriment les éléments paranoïdes du deuil, ce qui implique l’existence d’un certain effort d’organisation de l’expérience de la perte. Mon expérience clinique montre que des patients schizophréniques peuvent élaborer un deuil autistique accompagné de fantasmes de conservation d’un ou plusieurs cadavres embaumés dans l’inconscient.
Je relate une brève expérience qui le montre. Tôt un matin de printemps, ensoleillé et joyeux, je reçois un enfant de sept ans qui me donnait beaucoup de soucis. Il m’adresse un bonjour chaleureux, entouré de commentaires sur la chaleur agréable du printemps, sur les oiseaux qui recommencent à chanter, les fleurs qui réapparaissent, la beauté du ciel. Puis, il ajoute : « Un ciel si beau ! Et penser que là haut, derrière tout ce bleu rayonnant, c’est tout plein de cadavres, des momifiés, des qui pourrissent. »
Certes, cette remarque représente une attaque directe contre moi et une manœuvre de déception après une première manœuvre de séduction, opérations si communes chez les schizophrènes. Elle représente aussi un effort d’élaboration d’un deuil à l’ombre d’une représentation inversée du déroulement du temps. Elle signifie, enfin, qu’il a pris à la lettre ce qu’on lui a raconté au sujet des morts qui montent aux cieux, en y apportant une touche d’humour macabre.
Pendant longtemps le jeu de Jérémie a obéit à une stricte compulsion de répétition : il faisait des piles de jouets et, ensuite, il faisait exploser ses piles. L’origine de cette explosion était pouvait varier, mais une fois les jouets éparpillés partout dans la pièce, nous les reprenions et reconstruisions la pile. Je l’aidais en cela, j’exprimais mon désarroi avec ces explosions et j’essayais d’établir un lien entre elles et d’autres scènes violentes, ou des mots et des sentiments de la même nature, dont ses parents m’avaient parlé. Parfois, Jérémie prenait un jouet et le mettait sous l’eau. Je lui ai dit qu’il essayait de soigner des blessures consécutives aux explosions. Il m’a semblé accepter cette idée. Peu à peu, les explosions se sont transformées en combats entre deux ou plusieurs personnages. J’ai pris la famille gorille pour moi et je lui ai communiqué, très sérieusement, que les gorilles n’entrent pas dans des combats, mais qu’ils réfléchissent et s’échangent des idées entre eux. Ainsi, deux scènes au moins se sont créées : l’une, celle de notre jeu, l’autre, où les personnages se rencontrent, je dois dire, dans un sens, « nos objets ». La diversification des scènes à l’intérieur de l’espace de la séance est une variante complexe de la technique du squiggle game employée par Winnicott lorsqu’il dessinait avec ses enfants. Cette multiplication des espaces à l’intérieur d’un même espace global et contenant mérite la désignation de squiggle theater.
Les personnages de Jérémie se livraient toujours à des combats extrêmement violents, animés par toute sorte de bruits explosifs et par des cris, alors que les miens réfléchissaient et commentaient ces combats. Tout cela se passait à l’intérieur des espaces diversifiés contenus par celui de la séance. L’identification projective destructrice de Jérémie était canalisée vers le jeu et la représentation. Quand il voulait m’attaquer, il s’attaquait au papa gorille, à la maman gorille, aux petits gorilles ou à toute la famille gorille en même temps. Ensuite, nous parlions au sujet de ce qui s’était passé et notre conversation l’intéressait beaucoup. Il était rare qu’il s’attaque physiquement à moi et, dans ces occasions, je le prenais dans mes bras, de manière à le contenir.
Ces séances étaient souvent fatigantes. À la fin de l’une d’entre elles, j’ai entendu Jérémie dire de manière très distincte que les animaux étaient épuisés et que maintenant ils allaient dormir dans un endroit bien chaud jusqu’à la prochaine séance. Lors de la séance que je veux maintenant décrire, Jérémie arrive malade et abattu. Depuis quelque temps, la famille dinosaure était sa préférée. Il y avait le papa-saure, la maman-saure et le bébé-saure, encore a moitié dans son œuf. La solidité de ces jouets leur a permis de résister aux attaques de Jérémie, en particulier contre le bébé-saure, qu’il jetait régulièrement contre les murs ou qu’il piétinait avec violence. Je suis intervenu pour dire à Jérémie que peut-être ce bébé l’irritait tant à cause de sa difficulté à naître et qu’il essayait de l’aider à sortir une bonne fois pour toutes de sa coquille, mort ou vif. Sa curiosité m’a semblé avivée par cette idée.
Une autre fois, je lui ai dit que tous ces bébés qui n’étaient pas nés avant lui l’agaçaient beaucoup et qu’il aurait mieux aimé qu’ils soient morts pour de bon, plutôt que de rester traîner, vivants dans le cœur de sa mère.
Encore à une autre occasion, je lui ai dit qu’il voulait vraiment tuer tous ces bébés que sa mère n’aurait plus de toute façon et que lorsqu’il se cognait la tête contre les murs, il essayait de réfléchir à comment faire pour les tuer, ou il essayait de se blesser pour se sentir vivant, parce que tous les bébés que sa mère gardait après les avoir perdus le rendaient très triste et lui faisaient croire que lui aussi aurait pu mourir.
Quand j’ai fini de lui parler, le papa-saure a quitté la scène et la maman-saure s’est tournée vers son bébé en s’exclamant : « Fais gaffe ou je t’écraserai les cacahuètes ! » Nous nous sommes étonnés d’une telle expression, qui pourtant faisait rire Jérémie aux éclats. Le mot de “cacahuète” implique le caca et les testicules. Nous en avons discuté, alors que la famille gorille tenait une autre conversation au sujet de ce que pouvait vouloir dire l’expression “écraser les cacahuètes” de quelqu’un, mais surtout de ce que voulait dire le fait qu’une mère puisse menacer son enfant de la sorte. Les enfants gorilles questionnaient leurs parents quant à savoir si une mère pouvait vouloir tuer ses enfants ou si un enfant pouvait avoir l’impression que sa mère voulait le tuer. La maman gorille a répondu que si le papa-saure s’absentait beaucoup trop souvent et pendant trop longtemps, la maman-saure pouvait s’en attrister tellement que l’idée pouvait lui venir que ses petits et elle-même ne survivraient pas à une telle épreuve. C’était à peu près ce qui se passait entre Jérémie et sa mère.
Le papa gorille a ajouté qu’il n’était pas rare que les enfants soient tristes quand ils sont laissés longtemps seuls avec leurs mères et qu’il est dans l’ordre des choses que les enfants se fassent des soucis pour leurs parents ou pour ce qui se passe entre eux. Les enfants se demandent même si leurs parents ne sont pas morts quand ils s’absentent longtemps et souvent. Jérémie écoutait avec une curiosité grandissante. Ensuite, il m’a demandé si pour une fois je lui permettrais de jouer avec mes personnages et j’ai souligné mon accord, pour une fois. Il a couché le papa gorille sur la maman gorille. Je lui ai dit que toute la conversation du papa gorille avec ses enfants avait été très intéressante, mais que je me demandais si ce qui l’intéressait vraiment n’était pas plutôt de savoir ce qui se passait entre ses parents au lit la nuit, quand son père rentrait de voyage.
Jérémie m’a répondu d’une voix incertaine, mais assez compréhensible : « Absolument pas, pas du tout même. Je veux savoir comment on fait les bébés. »
J’ai imaginé que j’étais devenu pour ce garçon un contenant d’une relation parentale sans danger, impliquant une scène archaïque, et je lui ai dit quelque chose dans ce sens. Jérémie est devenu de plus en plus curieux.
*** Cinq années se sont passées. Jérémie poursuit toujours son traitement analytique. Dernièrement, il a construit un bateau en pâte à modeler. Il l’a appelé « l’étrange bateau des étrangers qui partent à la découverte de nouveaux mondes ». Il l’a caractérisé comme « un bateau très bizarre » tout en le trouvant « très beau ». Tous les animaux viennent le visiter. Parfois il ressemble à une arche de Noé. Il y a peu, le père de Jérémie était parti dans un long voyage professionnel. Il a parcouru le monde de l’Inde au Mexique. Il a certainement raconté ses aventures à son fils. Par ailleurs, Jérémie m’a aussi posé des questions sur le pays d’où je viens. Beaucoup de patients me choisissent comme analyste justement à partir de leur questionnement sur leur propre relation à l’étranger, lorsqu’ils se décident enfin à se confronter à « l’épreuve de l’étranger » . La question de l’étranger mérite toujours une analyse du transfert et du contre-transfert. Elle marque aussi un tournant particulier dans nombre de mes cures analytiques. Que « bizarrerie » et « beauté » puissent être conjointes, comme l’a proposé Jérémie, plutôt que « bizarrerie » et « laideur », est un signe sûr de la disposition du sujet à affronter « l’épreuve de l’étranger ».
Je veux maintenant présenter une séance analytique inauguratrice d’une séquence très créatrice au cours de cette cure. À un coin de mon cabinet se trouve un ordinateur. Il est en permanence en état de marche, même si l’écran est éteint. Des motifs de veille apparaissent dès que l’on touche le clavier. Jérémie est allé vers l’ordinateur et il l’a touché. Mon ordinateur dispose aussi d’un programme qui change les écrans de veille toutes les quelques minutes, de manière que Jérémie a pu observer une succession de ces écrans. Il a voulu que j’arrête ce déroulement à un écran particulier, où une camera court au long de couloirs remplis de monstres. Au début, j’étais plutôt hésitant à le laisser jouer avec l’ordinateur et j’ai essayé de le ramener vers nos jouets, mais il était assez décidé à s’occuper de ce nouveau jouet et je n’ai pas insisté pour le contrer. Il a longtemps observé l’écran et il m’a demandé finalement si je savais qui s’enfuyait. En fait, il n’y avait aucune raison particulière d’imaginer que quelqu’un s’enfuyait. J’ai pensé que je pouvais utiliser ce matériel pour ses associations libres et je lui ai répondu que je ne le savais pas, mais que peut-être lui-même avait quelque idée à ce sujet. Jérémie m’a répondu qu’il croyait que c’était un petit garçon qui prenait la fuite. Je lui ai demandé les raisons de ce petit garçon de fuir ainsi et il a répondu qu’il fuyait ses parents. Je lui ai demandé ses raisons de le faire et il a rétorqué que les parents de ce petit garçon finiraient par le rendre fou avec leurs idées, disputes et conversations, que c’était tellement terrible que le garçon préférait affronter les monstres. Je lui ai demandé si ce n’était pas à peu près pareil, d’avoir à affronter de tels parents ou d’avoir à affronter des monstres. Il m’a répondu un « non » assez ferme : le garçon pouvait lutter avec les monstres, mais il lui serait très difficile de lutter avec ses parents. Nous pouvons voir ici comment un jeune patient s’intègre dans le squiggle theater game, finissant par jouer son propre rôle fantasmatique.
Je lui ai dit que je voyais ce qu’il voulait dire et je lui ai demandé s’il connaissait un petit garçon dans cette situation. Jérémie a hésité et, puis, très vite, a répondu « oui » et ensuite « non », et encore « oui » et « non » dans une succession rapide. Je lui ai dit qu’il pouvait imaginer ce à quoi ressemblerait ce petit garçon et il m’a montré son accord. Je lui ai demandé de me le décrire et il m’a répondu qu’en fait le petit garçon lui ressemblait assez.
Je lui ai demandé s’il se souvenait de notre conversation sur les bébés morts et les cacahuètes écrasées et il s’en souvenait. Je lui ai dit que n’importe qui sur terre serait effrayé si les choses en venaient là et il l’a convenu avec moi. J’ai ajouté que je pensais que le petit garçon en fuite était lui-même et que c’était de tout ça qu’il avait peur. Il m’a demandé comment je l’avais deviné. Nous nous sommes fait des grimaces en jouant et je lui ai demandé s’il se moquait de moi. Nous en avons éclaté de rire.
Il me semble que dans toute analyse qui se déroule bien un moment arrive toujours où le sujet élargit sa capacité de parler et d’associer librement. Parfois, nous devons vérifier si cette capacité existe et éventuellement nous devons la reconstruire ou en élargir les bases, avant qu’une association libre ne soit possible. La capacité de libre association de nos patients conditionne notre capacité de garder une attention rêveuse. En revanche, vouloir imposer une théorie, plutôt qu’une rêverie, lorsque le patient n’est pas capable d’associer librement, constitue une erreur majeure qui induit invariablement des ruptures de cures. La seule réaction thérapeutique négative véritablement dangereuse est celle de l’analyste qui ne parvient pas à avoir l’intuition des difficultés de son patient et qui essaye de lui imposer ses propres préjugés idéologiques relatifs à la psychanalyse, à sa technique ou à sa théorie, forgés dans l’institution où il s’est formé ou se forme.
L’analyse commence à se conclure lorsque les souvenirs du patient se transforment en histoire au moyen de sa capacité d’établir des liens entre eux et ses désirs actuels.
Les scènes de violence de Jérémie ont connu beaucoup de transformations, dont la conséquence a été l’atténuation de sa propre violence, ce qui a rendu possible sa sublimation. Pour cet enfant, il n’est plus question d’un démantèlement violent de ses perceptions, de ses sentiments ou des parties de son corps. Il n’est plus non plus question d’avoir à subir la violence insupportable d’identifications projectives croisées des membres de sa famille ou en provenance de son histoire familiale. Comme Jérémie le dit, d’une manière presque mondaine, il s’agit maintenant de la violence imposée par les chasseurs aux animaux ou, quand son esprit hyperbolique le saisit, « que tous les chasseurs de la planète exercent contre tous les animaux de la Terre. » Autrement dit, la violence qui a toujours caractérisé la relation entre les êtres humains et la nature, de part et d’autre. Jérémie insiste sur le fait que les êtres humains menacent la planète et, en dernière instance, eux-mêmes. Nous pourrions traduire et considérer que “l’être humain” en question correspond à lui-même et “la planète” à sa mère ou, plus justement, au couple de ses parents. La distance entre notre construction théorique et les formulations réalistes de Jérémie correspond au travail de sublimation accompli. Ce garçon est très drôle quand, d’un air professoral, il me raconte les films écologistes qu’il a vus. Son « étrange bateau des étrangers » est autant contemporain que mythologique.
Les êtres humains doivent se protéger contre ce qu’ils portent d’inhumain en eux-mêmes. Les symptômes autistiques de Jérémie étaient un effort pour constituer une telle protection et, dans ce sens, ils n’étaient pas différents des nôtres. Ils visaient à protéger Jérémie contre le fait que l’homme soit un loup pour l’homme, c’est à dire qu’ils visaient à le protéger contre sa paranoïa, qui se confond avec la notre. Andron paranoïa, le malentendu humain, si commun à nous tous, dont nous nous protégeons en nous retirant dans nos coquilles, de manière à mieux nous protéger contre nous-mêmes. C’est là que tout a commencé.
Ce texte a été écrit grâce à une invitation du Dr. Paul Williams, de la Société britannique de psychanalyse, à ce que j’expose certaines de mes vues sur la psychanalyse. Il a été publié une première fois en anglais, traduit par Lyn réconfort, dans l’International Forum for Psychoanalysis, Scandinavia University Press, 1999, n° 8, pp. 171-188 ; une deuxième fois en portugais, grâce à la traduction de Monica Seincman dans la Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental, São Paulo, Editora Escuta, vol. III, n° 3, 2000, pp. 73-102 ; et une troisième fois, dans A language for psychosis : the psychoanalysis of psychotic states, ed. P. Williams, Whur Publishers, 2001, 126-148. Il a bénéficié des commentaires et des questions successivement de Paula plutôt, Simone Bateman, Murray Jackson, Paul Williams et, pour la traduction française, de Corinne Daubigny et Simone Gerber. Il a été ici quelque peu remanié pour tenir compte de mon travail actuel.
Voir le très beau travail de D. Kirsner, Unfree Associations : Inside Psychoanalytic Institutes, Process Press, Londres, 2000. Les résumés de ce livre, ainsi que d’autres contributions de différents auteurs se trouvent à www.pradodeoliveira.com, dans « La formation des analystes et leurs institutions » dans La violence des psychanalystes.
F. Tustin, Le trou noir de la psyché :barrières autistiques chez les névrosés, Seuil, 1986, trad. P. Chemla.
G. Haag, “Autisme infantile précoce et phénomènes autistiques : réflexions psychanalytiques”, Psychiatrie de l’Enfant, 1984, 27 (2) : 293-354 ; “Nature de quelques identifications dans l’image du corps : hypothèses”, Journal de Psychanalyse de l’Enfant, 1991, 10 :73-92 ; “Grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité”, Psychiatrie de l’Enfant, 1995, 38 (2) : 495-517.
A. Wilson, « A conjoint phase of treatment involving a severely disturbed adolescent boy and his father », Psychoanalytic Quarterly, 1999, 68:1:21-51. L’auteur aborde cette question de différents points de vue et d’une manière très riche.
S. Freud, “Deuil et mélancolie”, Œuvres complètes, XIII, PUF, 1988, psychopathologie. 259-278, trad. J. énerver, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy.
L. E. Prado de Oliveira, “Être seul avec un mort : solitude et identification narcissique”, Dialogue, n° 129, 1995, pp. 69-79.
S. Freud, “Pour introduire le narcissisme”, La Vie Sexuelle, pp. 81-105, PUF, 1970, trad. D. Berger, J. Laplanche et coll., p. 96.
K. Abraham et E. Jones avaient déjà indiqué cette importance, que les psychanalystes ont trop tendance à négliger. Cf. : K. Abraham, “Quelques remarques sur le rôle des grands-parents dans la psychologie des névrosés” (1913), Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, Payot, 1965, pp. 129-132, trad. I. Barande avec la collaboration d’E. Grin ; E. Jones, “Le fantasme du renversement de l’ordre des générations” (1913), Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, 1969, pp. 372-377, trad. A. Stronck.
O. Fenichel, « The Symbolic Equation Girl = Phallus », Int. Zeitschr. Psa., 22, 1936, The Psychoanalytic Quarterly, 1949, 18 : 303-23.
Cela correspond aussi à l’expérience de P. Castoriadis Aulaigner, qui la décrit si bien dans La violence de l’interprétation : du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1975.
W. R. Bion a insisté sur cette capacité comme source de créativité et son absence comme signe de psychose. Voir son Learning from experience,