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Luiz Eduardo Prado de Oliveira


Mots mangés avec amour[•]


 

« Là où l’on veut tout expliquer, nous n’apprenons rien. »
W. Benjamin


La psychanalyse traite du non-sens dans la vie quotidienne, le plus souvent sous la forme de symptômes, de rêves, de mots d’esprit ou de lapsus. Dans ce sens, nous pouvons dire que le non-sens apparaît où l’inattendu devient événement. Mais ce n’est pas là exactement le type de non-sens dont je veux parler ici. Je parlerai plutôt du non-sens dans une perspective élargie.

Il n’est plus surprenant de dire que le non-sens permet l’émergence du sens. La mathématique serait impossible sans le zéro et qui pourrait imaginer un monde sans des ensembles vides, le psychotique excepté ? N’est-il pas évident que le vide infini de la mort nous permet d’attribuer un certain sens à la vie ? La notion de non-sens, cependant, n’est pas entièrement recouverte de celle de l’absurde, en général nous l’associons avec Camus et avec la pensée existentialiste. Lorsque nous pensons au non-sens d’habitude nous l’associons avec Lewis Carrol[1]. Nous devons aussi l’associer avec Daniel Paul Schreber depuis la publication en 1911 de l’étude de Freud Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa. En ce qui concerne la psychanalyse, nous devons essayer de découvrir le type particulier de non-sens impliqué dans le discours de Schreber et peut-être de notre culture.

Ce que nous appellerons une théorie psychanalytique de la lecture nous servira de point de départ à l’établissement d’un type particulier de non-sens schrébérien. Le tout premier de ces éléments apparaît dans un texte de Freud de 1896, Analyse d’un Cas de Paranoïa Chronique[2]. « Son analyse montra que pendant la lecture elle avait eu d’autres pensées aussi et qu’elle avait été excitée par de tout autres passages du livre », y écrit-il. C’est-à-dire, le travail de l’inconscient imposait des déplacements et des condensations au matériel de lecture, il prenait en compte la figurabilité de ce matériel. Ce qui veut dire : l’inconscient impose sa loi sur l’activité de lecture, de même qu’il le fait avec le rêve, malgré leurs différences évidentes. Et aussi : lorsque nous lisons un texte d’un point de vue psychanalytique, nous devons le déplier complètement, au moins au départ, accorder la même importance à chacun de ses éléments.

 

LE NON-SENS DE SCHREBER

Nous savons que le livre de Schreber, Mémoires d’un Névropathe[3] porte sur son délire d’être transformé en femme par Dieu, de manière à engendrer une nouvelle race d’hommes après la destruction de l’humanité. Le mode de cette transformation est ce que Schreber a appelé le « meurtre d’âme ». Au sujet du non-sens, Schreber utilise le terme de l’occasion ( il est assez intéressant de remarquer ; il semblait que Lewis Carroll ne se soit jamais servi du terme, et en tout cas jamais comme un concept). La première fois qu’il apparaît dans les Mémoires, c’est dans la présentation d’un ensemble de phrases entendues par Schreber sous le mode d’hallucinations auditives. Il est remarquable que le non-sens y est associé avec une augmentation de la « volupté d’âme », terme qui décrit ce qu’il éprouvait lorsque Dieu le transformait en femme[4].

Il n’est pas rare que Schreber fasse des affirmations contradictoires sur ses hallucinations auditives. D’une part, il affirme simplement que « tout non-sens s’annule ». D’autre part, il doit nous expliquer que le non-sens est la lecture et la falsification des pensées d’une personne. « N’oubliez pas que toute représentation (Darstellung) est du non-sens », lance un dieu à l’autre – à l’intérieur de la tête de Schreber, pour ainsi dire. Il est foncé d’entendre cette injonction très souvent, mais il n’éprouve pas le besoin de l’expliquer.

Nous devons convenir qu’il est difficile ne serait-ce que d’imaginer les échanges humains, et encore moins la communication, sans au moins une certaine mesure de « lecture de la pensée » - et encore beaucoup moins sans de bonnes doses de « représentation ». Si, en fait, le mot « Darstellung » désigne toute forme de représentation concrète et physique, il nous est vraiment impossible d’imaginer l’existence d’un monde sans représentation. A la fin de son hospitalisation Schreber succombe entièrement au piège de la représentation – il se présente en tant que femme devant le miroir. Le non-sens provoque le sens, et Schreber l’accepte.
En d’autres occasions Schreber établit la relation entre le non-sens et la volupté[5], dans la mesure où il en a été question dans des séries de phrases entendues par lui. Parmi d’autres, dans un rapport de contiguïté, « Tout non-sens s’annule » et « excitez-vous sexuellement ». Au moins dans ce cas le non-sens a une connotation sexuelle évidente.



VOLUPTE, MANGER, MEURTRE


Le manger est un aspect important des relations compliquées entre Schreber et Dieu. Il déclare que souvent il lui vient à l’esprit « un visage humain qui (aussitôt que la volupté d’âme se présente) commence à claquer la langue, comme des êtres humains lorsqu’ils mangent quelque chose qu’ils aiment, ou dans d’autres mots, s’ils ont le sentiment de la jouissance sensuelle[6] ». En fait, le manger est l’aspect essentiel du meurtre d’âme, mais il lui a semblé difficile d’expliquer – peut-être à cause de son insensibilité à ses propres associations libres : « ... le meurtre d’âme ou le vol d’âme nourrit l’esprit », suivi immédiatement par l’affirmation que « l’appétit vient en mangeant » : il est donc tout à fait possible que d’autres meurtres d’âmes aient été commis contre les âmes d’autres personnes après le premier[7] ». Plus tard il deviendra clair pour Schreber que Dieu lui-même est à l’origine du meurtre d’âme [8]. . A la fin des Mémoires, Schreber décrit Dieu comme l’ayant traité pendant un bon nombre d’années de la même façon qu’ »une bête traite sa proie », un Dieu avec un « caractère de meurtrier d’âme[9] . Ainsi, de même que « la volupté d’âme » n’est qu’un écran qui cache la volupté elle-même, nous devons conclure que le « meurtre d’âme » n’est qu’un écran pour cacher le meurtre de lui-même. D’où l’affirmation de Schreber : « Dieu est un meurtrier ».

BON DIEU

Nous avons ici deux directions possibles pour poursuivre notre exposé. L’une d’entre elles prend appui sur l’étonnante comparaison de Deleuze entre Artaud, Lewis Carroll et Mélanie Klein et va vers l’étude précise et belle de Blanchot sur les conditions nécessaires à la créativité[10]. L’autre implique des considérations culturelles et nous amènerait au Malaise dans la Civilisation, de Freud, et à son articulation possible avec Moïse et le Monothéisme. Prenons quelques aspects de ces deux directions.

Notre problème ici n’est pas seulement de comprendre et d’expliquer les mécanismes psychotiques, mais aussi de décrire avec précision le monde psychotique. J’ai essayé par ailleurs de décrire quelques éléments de ce monde selon les niveaux d’élaboration psychique à la lumière de la théorie kleinienne[11]. Selon cette perspective, nous pouvons avoir une perception et une élaboration orale du monde, où les enjeux sont de sucer, lécher, avaler, mordre, lacérer, non seulement des seins et des pénis, mais littéralement tout. Et, à l’inverse, être déchiré, sucé, être léché, être avalé, être mordu, être déchiré par tout, même par la plus légère brise. A ce niveau, la bouche, les lèvres et la langue prédominent.

D’autres niveaux d’activité psychique impliqueraient d’autres mécanismes psychotiques : expulser, être expulsé, salir, être sali, retenir, être retenu, exploser, etc... De tels mécanismes n’impliqueraient pas seulement la bouche, la langue, les lèvres, mais aussi le ventre, l’anus, et le vagin, ainsi que le pénis, bien entendu. Le corps externe s’engouffrerait dans le corps interne et une correspondance infernale s’établirait entre ses différents produits : lait, urine, merde, salive, sperme, sang, la sueur et les larmes, « sweat and tears » - tout aussi bien que les sentiments et les pensées, qui sont après tout, selon le mot de Freud, que des produits du corps. L’activité en cause garderait son désir de pénétrer, tout autant que d’être pénétrée, de mouiller, d’être mise en feu, de brûler, de cracher, de comprendre, de voir, d’écouter, d’entendre.

C’est à la lumière de ces considérations que j’approche les travaux de Deleuze. Il prend son départ de ce qui semble être une opposition simple pour parvenir à des considérations de plus en plus larges. Il souligne l’opposition traditionnelle entre la profondeur et la surface, par exemple, sans leur attribuer une signification particulière. Les deux pôles ne correspondent pas à des valeurs métaphysiques, mais plutôt à une approche esthétique de l’ensemble de l’univers. La « profondeur » est très simplement la profondeur physique, corporelle, tandis que la « surface » est une surface physique, corporelle. Deleuze s’appuie sur la « double pensée » de Lewis Carroll en tant que puissant instrument de questionnement de la logique et une affirmation du non-sens , qui attribue toujours aux mots et aux choses au moins deux sens différents et opposés – qui affirme que le langage est lui-même du non-sens. Ceci explique le choix de la « profondeur » et de la « surface », car la profondeur ramène toujours à la surface et la surface conduit toujours à la profondeur[12]. Ou, comme il écrit :
« La bouche, non pas seulement comme une zone orale superficielle, mais comme l’organe des profondeurs, comme bouche-anus, cloaque introjectant et projetant tous les morceaux ; le cerveau, non pas seulement comme organe corporel, mais comme inducteur d’une autre surface invisible, incorporelle, métaphysique où tous les événements s’inscrivent et symbolisent. C’est entre cette bouche et ce cerveau que tout passe, hésite et s’oriente. Seule la victoire du cerveau, si elle se produit, libère la bouche pour parler, la libère des aliments excrémentiels et des voix retirées, et la nourrit une fois de toutes les paroles possibles[13]. »

Dans la profondeur du corps il n’y a pas seulement des éléments liquides de toute sorte, mais aussi des éléments rigides, comme les os et les tissus. De la lutte entre ces éléments, entre les vagues et les rochers, nous entendons des bruits, des explosions, des hurlements, des sifflements. Eventuellement tous ces bruits s’échapperont par la bouche. Il nous suffit de rappeler une des premières manifestations de la maladie de Schreber –« un bruit de craquement insistant ». Et encore plus tard, alors qu’il écrivait ses Mémoires, il entendait « des bruits similaires d’innombrables fois depuis lors », et il continuait à les entendre « tous les jours et les nuits[14] » . Il ne nous suffit pas, nous devons le remarquer, qu’un bruit sorte de la bouche, serait-ce en tant que voix, pour qu’il soit reconnu par l ‘émetteur ( ce serait un risque de dire de son propriétaire, par son créateur, mais la possibilité n’en est pas exclue) comme sa propre voix et encor moins comme son discours[15].

Qui est-ce qui décide de la victoire du cerveau sur la bouche ? Comment la parole peut-elle être enlevée à la nourriture et à la merde, le langage enlevé à la merde. Deleuze répond par une élégante réélaboration du complexe d’Œdipe, de laquelle il déduit une théorie du fantasme[16] . Pour aller vite, cette théorie confirme que les mots doivent être séparés de la nourriture. A un certain point de notre développement nous réalisons que nous ne pouvons pas mangés des mots. Le psychotique cependant poursuit sa rumination, il continue à mâcher ses mots, il ne cesse pas de manger des mots, ou de les vomir, avec passion. Après tout, que fait d’autre un amoureux sinon ruminer les mots qu’il dira à la bien aimée ?

L’aboutissement de la théorie de Deleuze est que l’activité de fantasmatisation est exclusivement basée sur des verbes dans leur forme infinitive. Ainsi, parler se dégage de manger ou penser se dégage de chier. Nous retrouvons Freud, pour qui la pensée – et pourquoi pas les paroles ? – était un produit du corps, comme tout autre. Même si cette théorie est convaincante, quelque chose semble y manquer. Parmi tous les verbes peut-être un en particulier qui organiserait tous les fantasmes – de même que le non-sens organise le sens. Quel verbe insensé pourrait-il donner du sens à tous les autres verbes ?



JE T’AIME

Le commentaire de Blanchot porte sur une nouvelle de Jean Paulhan, Aytré qui perd l’habitude. Aytré reçoit l’ordre de tenir le journal d’une expédition française à Madagascar. Il commence à l’écrire d’une manière extrêmement monotone. Et puis, un jour, tout change. Son écriture devient poétique, son style acquiert des couleurs et des images. Blanchot se demande ce qui a pu se passer pour qu’un tel événement ait lieu. La réponse est simple : du meurtre. Aytré avait tué sa bien aimée. Le meurtre l’avait enlevé à l’univers de la description et de la répétition banales pour le placer dans l’univers de la créativité. Le paradoxe est qu’il n’ait pas pu commencer à vraiment écrire jusqu’à ce que de le faire lui devienne complètement insensé, jusqu’à ce qu’il n’ait plus sur quoi écrire. Le meurtre lui avait ouvert l’accès du non-sens , qui à son tour a permis la création. Blanchot conclut par un commentaire où il affirme :

« De ce petit récit, il ne résulte pas que la littérature doive nécessairement commencer avec le crime ou, à défaut, avec le vol. Mais qu’elle suppose un écroulement, une sorte de catastrophe initiale et le vide même que mesurent l’anxiété et le souci, oui, on peut être tenté de la croire[17]. »

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ces remarques, mais nous ne devons apporter ici un commentaire. Même si la notion de Schreber qui fait de Dieu un meurtrier donne du sens à ses Mémoires, cela seul ne suffit pas pour établir l’accord avec Blanchot. Nous devons aussi prendre en considération l’observation de Freud dans Malaise dans la civilisation : « En conséquence de cette hostilité mutuelle primaire des êtres humains, la société civilisée est en permanence menacée de désintégration ». Il indique ainsi avec force la présence du meurtre dans la civilisation moderne. Peut-être nous devrions déduire que l’impensable médiocrité de la culture de masse actuelle, induite par les moyens de communication contemporains, comme la télévision, pourrait bien être l’instrument d’un meurtre d’âme généralisé – tel celui décrit par Schreber .

Il est difficile d’évaluer jusqu’où le meurtre organise l’ensemble de nos vies. Le meurtre est omniprésent : le meurtre du père freudien mythologique, le meurtre du Christ, la litanie quotidienne des crimes, les « meurtres d’âmes » auxquels nous sommes tous soumis, le meurtre économique de populations entières – les exemples prolifèrent à l’infini. Si le génocide du peuple juif est l’événement central de notre histoire contemporaine, il est aussi le noyau de vérité où prendront origine les mythes de l’avenir.
Si nous exigeons une raison supplémentaire pour laquelle tuer serait le verbe organisateur de l’ensemble des fantasmes – nous pourrions dire aussi qu’il s’agit du verbe qui nous rapproche le plus de la mort, qui nous rapproche le plus de cet endroit où aucune réponse n’a jamais pris racine.
Schreber ne devançait pas notre temps seulement quand il criait que Dieu est une pute ( bien avant Sartre, comme Lacan le souligne) , mais il a aussi corrigé l’opinion de Nietzche quant au meurtre de Dieu. Il nous a rappelé que nous ne sommes pas encore assez fort pour le tuer. Dieu n’est pas seulement notre représentation la plus intime du meurtre, mais il est aussi la représentation de notre capacité d’être des meurtriers en puissance. Sa loi couvre tout le terrain entre les moments opposées de Son paradoxe. Il ou Elle ou quoi que ce soit, qui me protège de moi-même, est à la fois mon plus grand ennemi. Les deux affirmations sont vraies, les deux impliquent le meurtre, les deux forment le noyau de notre culture. Dieu – tout comme les éléments qui peuvent devenir des divinités ( l’argent, l’alcool, l’amour, la haine, les drogues, les armes, etc.) – fait partie intégrante de notre horizon culturel commun, dominé par le meurtre.
La psychanalyse a été et est encore sceptique quant à la culture et à la civilisation. La plupart des psychanalystes ne sont pas réputés pour leur optimisme, leurs croyances idéologiques ou religieuses, ou leur foi dans la communication. Ils permettent aux mots de s’exprimer, au lieu d’être mangés, en insistant sur ce qui semble être du non-sens , mais qui en vérité se révèle comme le noyau du sens. Jusque là nous pourrons nous amuser à faire les naïfs et à ne pas comprendre.




[•] Cet article a été publié dans A & T, Art & Text, melbourne, Australia, 1986.
[1] Voir R.BENAYouM, Les dingues du non-sens : de Lewis Carroll à Woody Allen, Paris, Baland,1984 et J.-J. LECERCLE,Philosophy Trough the Looking Glass : Langauge, Non-Sens, Desire, La Salle, Open Cour, 1987
[2] S. FREUD : « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense », Névrose, psychose, perversion, Presses Universitaires de France, 1973, p. 61-81.
[3] Daniel-Paul Schreber : Mémoires d’un Névropathe, tr.
[4] Idem, p.151-152.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p.193
[7] Idem.
[8] Ibid., p.77
[9] Ibid., p.252. Pour être plus concis, nous avons élidé la question de « chier », même s’il s’agit, comme Schreber le dit, d’un intermezzo entre les notions du manger et du meurtre.
[10] G. DELEUZE, La Logique du sens, Paris, Minuit, 1969. M. BLANCHOT, « Le Paradoxe d’Aytré », dans La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949.
[11] L.-E. PRADO DE OLIVEIRA, « L’enfant d’éléphant », American Latina : Cahiers Confrontation, 5 (Printemps 1981) ,p.157-170
[12] G. DELEUZE, op. cit., p.44-55
[13] G. DELEUZE, idem, p.307
[14] D.-P. SCHREBER, op.cit., p.64
[15] Ibid.,p.91-92, 172-173
[16] G. DELEUZE, op.cit., 264, 284-285
[17] M. BLANCHOT, op.cit., p.74

 

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