Nous savons que le livre de Schreber,
Mémoires d’un
Névropathe[3] porte sur son
délire d’être transformé en femme par Dieu, de
manière à engendrer une nouvelle race d’hommes après
la destruction de l’humanité. Le mode de cette transformation est
ce que Schreber a appelé le « meurtre
d’âme ». Au sujet du non-sens, Schreber utilise le terme
de l’occasion ( il est assez intéressant de remarquer ; il
semblait que Lewis Carroll ne se soit jamais servi du terme, et en tout cas
jamais comme un concept). La première fois qu’il apparaît
dans les
Mémoires, c’est dans la présentation
d’un ensemble de phrases entendues par Schreber sous le mode
d’hallucinations auditives. Il est remarquable que le non-sens y est
associé avec une augmentation de la « volupté
d’âme », terme qui décrit ce qu’il
éprouvait lorsque Dieu le transformait en
femme
[4].
Il n’est
pas rare que Schreber fasse des affirmations contradictoires sur ses
hallucinations auditives. D’une part, il affirme simplement que «
tout non-sens s’annule ». D’autre part, il doit nous
expliquer que le non-sens est la lecture et la falsification des pensées
d’une personne. « N’oubliez pas que toute
représentation (Darstellung) est du non-sens », lance un dieu
à l’autre – à l’intérieur de la
tête de Schreber, pour ainsi dire. Il est foncé d’entendre
cette injonction très souvent, mais il n’éprouve pas le
besoin de l’expliquer.
Nous devons convenir qu’il est
difficile ne serait-ce que d’imaginer les échanges humains, et
encore moins la communication, sans au moins une certaine mesure de
« lecture de la pensée » - et encore beaucoup moins
sans de bonnes doses de « représentation ». Si, en
fait, le mot « Darstellung » désigne toute forme de
représentation concrète et physique, il nous est vraiment
impossible d’imaginer l’existence d’un monde sans
représentation. A la fin de son hospitalisation Schreber succombe
entièrement au piège de la représentation – il se
présente en tant que femme devant le miroir. Le non-sens provoque le
sens, et Schreber l’accepte.
En d’autres occasions Schreber
établit la relation entre le non-sens et la
volupté
[5], dans la mesure
où il en a été question dans des séries de phrases
entendues par lui. Parmi d’autres, dans un rapport de
contiguïté, « Tout non-sens s’annule » et
« excitez-vous sexuellement ». Au moins dans ce cas le
non-sens a une connotation sexuelle évidente.
VOLUPTE, MANGER, MEURTRE
Le manger est un aspect important des relations
compliquées entre Schreber et Dieu. Il déclare que souvent il lui
vient à l’esprit « un visage humain qui (aussitôt que la
volupté d’âme se présente) commence à claquer
la langue, comme des êtres humains lorsqu’ils mangent quelque chose
qu’ils aiment, ou dans d’autres mots, s’ils ont le sentiment
de la jouissance
sensuelle
[6] ». En fait, le
manger est l’aspect essentiel du meurtre d’âme, mais il lui a
semblé difficile d’expliquer – peut-être à cause
de son insensibilité à ses propres associations libres :
« ... le meurtre d’âme ou le vol d’âme nourrit
l’esprit », suivi immédiatement par l’affirmation
que « l’appétit vient en mangeant » : il
est donc tout à fait possible que d’autres meurtres
d’âmes aient été commis contre les âmes
d’autres personnes après le
premier
[7] ». Plus tard il
deviendra clair pour Schreber que Dieu lui-même est à
l’origine du meurtre d’âme
[8]. . A la fin des Mémoires,
Schreber décrit Dieu comme l’ayant traité pendant un bon
nombre d’années de la même façon
qu’ »une bête traite sa proie », un Dieu avec un
« caractère de meurtrier
d’âme
[9] . Ainsi, de
même que « la volupté d’âme »
n’est qu’un écran qui cache la volupté
elle-même, nous devons conclure que le « meurtre
d’âme » n’est qu’un écran pour cacher
le meurtre de lui-même. D’où l’affirmation de
Schreber : « Dieu est un meurtrier ».
Nous avons ici deux directions possibles pour poursuivre notre
exposé. L’une d’entre elles prend appui sur
l’étonnante comparaison de Deleuze entre Artaud, Lewis Carroll et
Mélanie Klein et va vers l’étude précise et belle de
Blanchot sur les conditions nécessaires à la
créativité
[10].
L’autre implique des considérations culturelles et nous
amènerait au
Malaise dans la Civilisation, de Freud, et à
son articulation possible avec
Moïse et le Monothéisme.
Prenons quelques aspects de ces deux directions.
Notre
problème ici n’est pas seulement de comprendre et d’expliquer
les mécanismes psychotiques, mais aussi de décrire avec
précision le monde psychotique. J’ai essayé par ailleurs de
décrire quelques éléments de ce monde selon les niveaux
d’élaboration psychique à la lumière de la
théorie kleinienne
[11]. Selon
cette perspective, nous pouvons avoir une perception et une élaboration
orale du monde, où les enjeux sont de sucer, lécher, avaler,
mordre, lacérer, non seulement des seins et des pénis, mais
littéralement tout. Et, à l’inverse, être
déchiré, sucé, être léché, être
avalé, être mordu, être déchiré par tout,
même par la plus légère brise. A ce niveau, la bouche, les
lèvres et la langue prédominent.
D’autres niveaux
d’activité psychique impliqueraient d’autres
mécanismes psychotiques : expulser, être expulsé,
salir, être sali, retenir, être retenu, exploser, etc... De tels
mécanismes n’impliqueraient pas seulement la bouche, la langue, les
lèvres, mais aussi le ventre, l’anus, et le vagin, ainsi que le
pénis, bien entendu. Le corps externe s’engouffrerait dans le corps
interne et une correspondance infernale s’établirait entre ses
différents produits : lait, urine, merde, salive, sperme, sang, la
sueur et les larmes, « sweat and tears » - tout aussi bien que
les sentiments et les pensées, qui sont après tout, selon le mot
de Freud, que des produits du corps. L’activité en cause garderait
son désir de pénétrer, tout autant que d’être
pénétrée, de mouiller, d’être mise en feu, de
brûler, de cracher, de comprendre, de voir, d’écouter,
d’entendre.
C’est à la lumière de ces
considérations que j’approche les travaux de Deleuze. Il prend son
départ de ce qui semble être une opposition simple pour parvenir
à des considérations de plus en plus larges. Il souligne
l’opposition traditionnelle entre la profondeur et la surface, par
exemple, sans leur attribuer une signification particulière. Les deux
pôles ne correspondent pas à des valeurs métaphysiques, mais
plutôt à une approche esthétique de l’ensemble de
l’univers. La « profondeur » est très
simplement la profondeur physique, corporelle, tandis que la «
surface » est une surface physique, corporelle. Deleuze s’appuie
sur la « double pensée » de Lewis Carroll en tant que
puissant instrument de questionnement de la logique et une affirmation du
non-sens , qui attribue toujours aux mots et aux choses au moins deux sens
différents et opposés – qui affirme que le langage est
lui-même du non-sens. Ceci explique le choix de la
« profondeur » et de la « surface », car
la profondeur ramène toujours à la surface et la surface conduit
toujours à la profondeur
[12].
Ou, comme il écrit :
« La bouche, non pas
seulement comme une zone orale superficielle, mais comme l’organe des
profondeurs, comme bouche-anus, cloaque introjectant et projetant tous les
morceaux ; le cerveau, non pas seulement comme organe corporel, mais comme
inducteur d’une autre surface invisible, incorporelle, métaphysique
où tous les événements s’inscrivent et symbolisent.
C’est entre cette bouche et ce cerveau que tout passe, hésite et
s’oriente. Seule la victoire du cerveau, si elle se produit, libère
la bouche pour parler, la libère des aliments excrémentiels et des
voix retirées, et la nourrit une fois de toutes les paroles
possibles[13]. »
Dans
la profondeur du corps il n’y a pas seulement des éléments
liquides de toute sorte, mais aussi des éléments rigides, comme
les os et les tissus. De la lutte entre ces éléments, entre les
vagues et les rochers, nous entendons des bruits, des explosions, des
hurlements, des sifflements. Eventuellement tous ces bruits
s’échapperont par la bouche. Il nous suffit de rappeler une des
premières manifestations de la maladie de Schreber –« un bruit
de craquement insistant ». Et encore plus tard, alors qu’il
écrivait ses
Mémoires, il entendait «
des
bruits similaires d’innombrables fois depuis lors », et il
continuait à les entendre «
tous les jours et les
nuits[14] » . Il ne
nous suffit pas, nous devons le remarquer, qu’un bruit sorte de la bouche,
serait-ce en tant que voix, pour qu’il soit reconnu par
l ‘émetteur ( ce serait un risque de dire de son
propriétaire, par son créateur, mais la possibilité
n’en est pas exclue) comme sa propre voix et encor moins comme son
discours
[15].
Qui est-ce
qui décide de la victoire du cerveau sur la bouche ? Comment la
parole peut-elle être enlevée à la nourriture et à la
merde, le langage enlevé à la merde. Deleuze répond par une
élégante réélaboration du complexe
d’Œdipe, de laquelle il déduit une théorie du
fantasme
[16] . Pour aller vite, cette
théorie confirme que les mots doivent être séparés de
la nourriture. A un certain point de notre développement nous
réalisons que nous ne pouvons pas mangés des mots. Le psychotique
cependant poursuit sa rumination, il continue à mâcher ses mots, il
ne cesse pas de manger des mots, ou de les vomir, avec passion. Après
tout, que fait d’autre un amoureux sinon ruminer les mots qu’il dira
à la bien aimée ?
L’aboutissement de la
théorie de Deleuze est que l’activité de fantasmatisation
est exclusivement basée sur des verbes dans leur forme infinitive. Ainsi,
parler se dégage de manger ou penser se dégage de chier. Nous
retrouvons Freud, pour qui la pensée – et pourquoi pas les
paroles ? – était un produit du corps, comme tout autre.
Même si cette théorie est convaincante, quelque chose semble y
manquer. Parmi tous les verbes peut-être un en particulier qui organiserait tous
les fantasmes – de même que le non-sens organise le sens. Quel verbe
insensé pourrait-il donner du sens à tous les autres
verbes ?
JE T’AIME
Le commentaire de Blanchot
porte sur une nouvelle de Jean Paulhan, Aytré qui perd l’habitude.
Aytré reçoit l’ordre de tenir le journal d’une
expédition française à Madagascar. Il commence à
l’écrire d’une manière extrêmement monotone. Et
puis, un jour, tout change. Son écriture devient poétique, son
style acquiert des couleurs et des images. Blanchot se demande ce qui a pu se
passer pour qu’un tel événement ait lieu. La réponse
est simple : du meurtre. Aytré avait tué sa bien
aimée. Le meurtre l’avait enlevé à l’univers de
la description et de la répétition banales pour le placer dans
l’univers de la créativité. Le paradoxe est qu’il
n’ait pas pu commencer à vraiment écrire
jusqu’à ce que de le faire lui devienne complètement
insensé, jusqu’à ce qu’il n’ait plus sur quoi
écrire. Le meurtre lui avait ouvert l’accès du non-sens ,
qui à son tour a permis la création. Blanchot conclut par un
commentaire où il affirme :
« De ce petit
récit, il ne résulte pas que la littérature doive
nécessairement commencer avec le crime ou, à défaut, avec
le vol. Mais qu’elle suppose un écroulement, une sorte de
catastrophe initiale et le vide même que mesurent
l’anxiété et le souci, oui, on peut être tenté
de la
croire[17]. »
Nous
ne pouvons qu’être d’accord avec ces remarques, mais nous ne
devons apporter ici un commentaire. Même si la notion de Schreber qui fait
de Dieu un meurtrier donne du sens à ses
Mémoires, cela
seul ne suffit pas pour établir l’accord avec Blanchot. Nous devons
aussi prendre en considération l’observation de Freud dans
Malaise dans la civilisation : « En conséquence de cette
hostilité mutuelle primaire des êtres humains, la
société civilisée est en permanence menacée de
désintégration ». Il indique ainsi avec force la
présence du meurtre dans la civilisation moderne. Peut-être nous
devrions déduire que l’impensable médiocrité de la
culture de masse actuelle, induite par les moyens de communication
contemporains, comme la télévision, pourrait bien être
l’instrument d’un meurtre d’âme
généralisé – tel celui décrit par Schreber
.
Il est difficile d’évaluer jusqu’où le
meurtre organise l’ensemble de nos vies. Le meurtre est
omniprésent : le meurtre du père freudien mythologique, le
meurtre du Christ, la litanie quotidienne des crimes, les « meurtres
d’âmes » auxquels nous sommes tous soumis, le meurtre
économique de populations entières – les exemples
prolifèrent à l’infini. Si le génocide du peuple juif
est l’événement central de notre histoire contemporaine, il
est aussi le noyau de vérité où prendront origine les
mythes de l’avenir.
Si nous exigeons une raison supplémentaire
pour laquelle tuer serait le verbe organisateur de l’ensemble des
fantasmes – nous pourrions dire aussi qu’il s’agit du verbe
qui nous rapproche le plus de la mort, qui nous rapproche le plus de cet endroit
où aucune réponse n’a jamais pris racine.
Schreber ne
devançait pas notre temps seulement quand il criait que Dieu est une pute
( bien avant Sartre, comme Lacan le souligne) , mais il a aussi
corrigé l’opinion de Nietzche quant au meurtre de Dieu. Il nous a
rappelé que nous ne sommes pas encore assez fort pour le tuer. Dieu
n’est pas seulement notre représentation la plus intime du meurtre,
mais il est aussi la représentation de notre capacité
d’être des meurtriers en puissance. Sa loi couvre tout le terrain
entre les moments opposées de Son paradoxe. Il ou Elle ou quoi que ce
soit, qui me protège de moi-même, est à la fois mon plus
grand ennemi. Les deux affirmations sont vraies, les deux impliquent le meurtre,
les deux forment le noyau de notre culture. Dieu – tout comme les
éléments qui peuvent devenir des divinités (
l’argent, l’alcool, l’amour, la haine, les drogues, les armes,
etc.) – fait partie intégrante de notre horizon culturel commun,
dominé par le meurtre.
La psychanalyse a été et est
encore sceptique quant à la culture et à la civilisation. La
plupart des psychanalystes ne sont pas réputés pour leur
optimisme, leurs croyances idéologiques ou religieuses, ou leur foi dans
la communication. Ils permettent aux mots de s’exprimer, au lieu
d’être mangés, en insistant sur ce qui semble être du
non-sens , mais qui en vérité se révèle comme le
noyau du sens. Jusque là nous pourrons nous amuser à faire les
naïfs et à ne pas comprendre.
[•] Cet article a
été publié dans A & T, Art & Text, melbourne,
Australia, 1986.
[1] Voir
R.BENAYouM, Les dingues du non-sens : de Lewis Carroll à Woody
Allen, Paris, Baland,1984 et J.-J. LECERCLE,Philosophy Trough the Looking
Glass : Langauge, Non-Sens, Desire, La Salle, Open Cour,
1987
[2] S. FREUD :
« Nouvelles remarques sur les psychonévroses de
défense », Névrose, psychose, perversion, Presses
Universitaires de France, 1973, p.
61-81.
[3] Daniel-Paul
Schreber : Mémoires d’un Névropathe,
tr.
[4] Idem,
p.151-152.
[5] Ibid.
[6]
Ibid., p.193
[7]
Idem.
[8] Ibid.,
p.77
[9] Ibid., p.252.
Pour être plus concis, nous avons élidé la question de
« chier », même s’il s’agit, comme
Schreber le dit, d’un intermezzo entre les notions du manger et du
meurtre.
[10] G. DELEUZE, La
Logique du sens, Paris, Minuit, 1969. M. BLANCHOT, « Le Paradoxe
d’Aytré », dans La Part du feu, Paris, Gallimard,
1949.
[11] L.-E. PRADO DE
OLIVEIRA, « L’enfant d’éléphant »,
American Latina : Cahiers Confrontation, 5 (Printemps
1981) ,p.157-170
[12] G.
DELEUZE, op. cit.,
p.44-55
[13] G. DELEUZE, idem,
p.307
[14] D.-P. SCHREBER, op.cit., p.64
[15]
Ibid.,p.91-92,
172-173
[16] G. DELEUZE,
op.cit., 264, 284-285
[17] M. BLANCHOT, op.cit., p.74