retour

Luiz Eduardo Prado de Oliveira



Sarah et les camps :
autoanalyse, contre-transfert et désir de l’analyste



La violence faite aux femmes et aux hommes, au-delà du mal actualisé, retentit sur les générations suivantes. La souffrance des uns, à défaut d'être racontée et partagée, peut devenir masochisme et destruction. Les parcours des signifiants, ici ceux liés à la violence, au mal et à la douleur, leurs transformations, les mouvements qui les animent, lorsqu’ils apparaissent au cours d’une analyse, exigent de l’analyste le courage d’aborder son contre-transfert.
Freud n’est pas prolixe sur cette notion. Il oscille entre ce que le patient peut induire chez l’analyste et « la personne même de l’analyste », ce qui est une toute autre chose. Alors que la première thèse amène à celles de Paula Heimann, et à une approche somme tout impressionniste et défensive du contre-transfert, la deuxième thèse amène à la notion de « désir de l’analyste », proposée par Lacan et développée souvent de manière autoritaire, voire totalitaire, par les analystes de toute tendance. Ce désir est essentiellement inconscient et exige de l’analyste sa capacité d’auto-analyse, plutôt que des « acting » de toute sorte auprès du patient.
J’expose quelques parcours d’une analyse qui me donneront l’occasion de revenir sur ces notions.

Sarah ou les frontières

Sarah demande une reprise d'analyse. Ayant déjà fait deux expériences psychanalytiques, l’une en Belgique et l’autre aux Etats-Unis, elle n'en a pas été satisfaite, ce qu’elle met au compte de différences d'orientation des analystes choisis auparavant, différences auxquelles elle n'aurait pas été attentive et auxquelles elle se serait laissée aller vu l’ambiance culturelle de l’époque. Cette situation ne me réjouit pas et je lui dis que je ne vois pas de raison pour laquelle je réussirais là où d'autres avaient fait moins bien. Je lui demande si elle, pour sa part, en voit. Elle dit qu'elle en a le sentiment, qu'elle a lu par hasard des articles que j'ai écrits, elle sait que je parle différentes langues, elle peut avoir envie de s’exprimer autrement qu’en français ou anglais, parlant elle-même plusieurs langues. Pour sa part, elle me demande si j'ai quelque chose contre le fait de la laisser suivre son intuition. Après tout, elle est une patiente comme une autre et, pour moi, c'est mon travail. Je suis un peu surpris : il est rare de rencontrer des gens qui se considèrent une personne comme une autre. Ses précédentes analyses ont bien dû lui apporter quelque chose. Et l'analyse, elle a raison, c'est mon métier.
Pour les séances, c'est compliqué. Elle peut garantir être présente à deux, mais et les deux autres ? Nous convenons de trois par semaine, dont une aurait un horaire mobile. Elle s'engage à m'appeler pour me communiquer ses horaires de la semaine. Sans que ce soit une pratique généralisée, j'ai suivi quelques patients aux horaires mobiles : des journalistes, des informaticiens, des gens qui n'habitent pas Paris et qui y viennent pour des raisons familiales et en profitent pour se rendre à leurs séances, des diplomates. Ce ne sont pas des gens qui peuvent garantir une absolue stabilité de leur emploi du temps. Une disponibilité horaire accrue implique différentes mesures pour pallier aux difficultés que ces variations imposent. Je l’explique aux patients. La perlaboration de cette situation est, elle-même, riche de sens. En tout cas, je ne considère pas que la stabilité du lieu ou du dispositif de la séance (en face à face ou non, par exemple, ou le silence prolongé de ma part ou encore les interprétations systématiques) soient des éléments indispensables de la cure ou du cadre. Mon expérience montre que la psychanalyse est avant tout effort de pensée et d'imagination, d’attention et de sensibilité aux jeux du transfert et du contre-transfert [1].
D'une beauté discrète, Sarah a 40 ans. Des cheveux très noirs sur une peau très blanche accentuent la délicatesse vive avec laquelle elle exprime ses difficultés. Parfois elle souligne ses paroles en traçant de son pouce une ligne délicate sur son front. D’origine belge, elle est séparée de son mari nord-américain depuis cinq ans et vit seule avec leur fils, qui a l'âge de la séparation du couple parental. C’était très difficile, vu sa profession. Hôtesse de l'air sur une ligne internationale, elle ne pouvait pas toujours être présente à la maison. Sa grande fille, Rachel, demi-sœur de son fils, Salomon, pouvait l'aider mais elle avait déjà sa vie. Elle ne voulait pas trop la déranger; ses précédentes analyses l’avaient aidée à le comprendre. Les amies pouvaient l'aider aussi ou les parents des collègues de son fils, mais ce n'étaient pas de véritables solutions. Ses parents vivaient loin, dans une autre ville et ne pouvaient pas l'aider. Juifs, d'origine ashkénaze pour son père et séfarade pour sa mère, ils n'ont jamais accepté sa vie avec un goy et ils n'ont repris le contact avec elle qu'après sa séparation d’avec cet homme. Sa sœur et son frère, dont elle est l'aînée, habitent eux aussi dans d'autres villes et, d'ailleurs, elle ne s'entend pas avec eux non plus. La seule solution a été d'engager un baby-sitter de 18 ans, un étudiant qui commençait ses études universitaires et avait besoin d'une chambre à Paris. Mais, quand je décris Sarah et ses problèmes si abondamment, ne suis-je pas déjà tout entier pris en elle ?
Sarah lui payait un salaire, à Jean, - et le lui paye toujours, d'ailleurs, “c'est normal.” Elle lui offre une chambre à un autre étage que le sien et il peut se servir dans le frigidaire. Elle était très satisfaite de lui et elle l'est toujours, d'ailleurs. Il accompagne son fils à l'école, va le chercher, fait couler son bain, lui donne son goûter, reste jouer avec lui et il garde toujours ses responsabilités, d'ailleurs. Quand elle rentrait tard, il l'attendait. Ils faisaient de la conversation, toujours amusante, agréable et intelligente. Ses remarques au sujet de son fils qui grandit lui ont toujours semblé très pertinentes. Il se rend même aux réunions de coordination entre les enseignants et les parents. A ces occasions-là, il s'organise avec ses amies à elle ou avec les parents des collègues de son fils, pour qu'il soit gardé le soir. D'ailleurs, il le fait toujours et il est toujours agréable, pertinent et intelligent.
Elle ne sait plus comment c’est venu. Un soir, elle était rentrée plus tard. Il était là. C'est peut-être dû à une de ses amies qui l'avait narguée, lui disant que maintenant elle avait à nouveau deux hommes à la maison. Elle n'avait jamais pensé à son fils comme à un homme. C'est un petit garçon, son Salomon. Et son père, Abbi, est si peu présent. En revanche, la remarque de son amie l'a surprise. Jean est un homme, oui. Et elle a commencé à le regarder autrement, à penser autrement à lui, à rêver de lui. Il a dû s'en apercevoir. Il se rasait, il laissait sa chemise déboutonnée. “Les hommes, quand ils le veulent, sont pires que les femmes,” s'exclame-t-elle. “En quoi ?”, je lui demande. “En séduction”, elle répond. Parfois je lui pose une question sans souci particulier, juste une précision, histoire de me rendre présent, d’atténuer une angoisse ou une agressivité que je sens monter de trop et déranger nos libres associations. Ou, alors, c’est ma curiosité envers ce que Sarah peut avoir à dire des hommes.
C'est elle qui a pris l'initiative. Salomon était au lit, il dormait déjà. Jean allait partir, elle l'a retenu. Ils se sont assis, elle l'a interrogé sur ses études. Il lui parlait avec son accent chantant provençal. Tant de plaisir, une musique. Elle lui a pris la main, il ne l'a pas retirée. Elle l'a embrassé, il l’a caressée. Et, puis, le voilà dans son lit. Elle était folle de joie.
“Folle”, c'est bien le cas de le dire, je dis, elle le dit. C'est comme si elle n'avait jamais connu d'homme auparavant. “Le corps de Jean, c'est un délire”, je propose. Elle accepte. Ça dure depuis trois ans. Jean est fol amoureux. Mais Sarah ne veut pas que Salomon le sache, ne veut pas avoir l'impression de lui avoir volé son grand copain, ne veut pas qu'il les retrouve ensemble dans le même lit, a honte d'imaginer que des amis puissent les voir seuls, dans les restaurants ou au cinéma. Elle n'en peut plus ! Jean, lui, oui. Il dit que rien n'est aussi important que leur amour. Comment faire ?

Sarah réfléchit

La première année de l'analyse de Sarah porte sur ses difficultés avec Jean. Il insiste, il devient exigeant, il veut apparaître comme son homme. Elle craint, ne veut pas paraître rivaliser avec sa fille, qui s'entend bien avec Jean. Puis, elle est vieille, il est si jeune. Il lui répète à satiété qu'elle ne l'est pas et que cela n'a aucune importance. Comment le croire ? Sarah devient jalouse - “et ses copines, à la fac ? Est-ce qu'elles sont jolies ? Est-ce qu'elles ont des plus belles fesses que les miennes ?” Elle lui fait des scènes, ne veut pas se montrer comme sa femme et, en même temps, est jalouse de lui. Elle ne veut pas rester pour de bon avec lui et, en même temps, ne veut pas qu'il parte. Pendant son travail, elle l'appelle tard la nuit, à toute heure, pour avoir des nouvelles de Salomon, prétend-elle, mais en vérité pour vérifier qu'il est disponible, qu'il n'est pas avec quelqu'un d'autre. “Quelqu'une”, je précise. Elle accepte.
Et le père de Salomon, Abbi. Il ne verse jamais ses pensions. Au contraire. Il n'a jamais d'argent, il lui demande de lui en prêter, et elle lui en donne. Il vit de rien, seul dans une chambre, elle ne veut pas que l'image du père soit dévalorisée, que son fils ait un père qui habite chez des copains. Pour les vacances, quand il doit prendre Salomon avec lui, c'est elle qui offre les billets d'avion. Il amène son fils auprès de ses grands-parents. Il est fier de son fils, malgré tout. Sa profession : apprendre de la musique aux enfants. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle l'a choisi.
Là où elle avait été en vacances avec sa fille, il y avait cet homme. C'est d'ailleurs Rachel qui l'a découvert. Elle avait été rejoindre les autres enfants, jouer avec eux. Tous faisaient une ronde autour de cet homme. Rachel en était la plus proche. Il racontait des histoires aux enfants. Ils étaient heureux, ils riaient, ils jouaient ensemble. Sarah avait pensé qu'un homme comme ça serait un excellent père. Il aimait les enfants et il savait se faire aimer d'eux. Et Rachel semblait l'aimer aussi, d'autant plus qu'elle a si peu connu son propre père. Quand je lui demande qu'est-ce que ce père est devenu, sa réponse est encore plus vague, juste un souffle, elle fait la moue. “Ah, celui-là...” Elle ne poursuit pas, je n'insiste pas.
Plus tard, je saurai : pendant longtemps Sarah discrètement me testait, vérifiait ma capacité d'accueil et de penser avec elle.
Un changement important se produit lorsqu'elle m'annonce qu'elle veut me poser une question. “Est-ce que vous croyez que je dois dire à Salomon que son père a eu des relations incestueuses avec sa demi-sœur et que c'est pour cela que je me suis séparée de lui ?” La panique impose le silence, interdit la compréhension. Le métier d'analyste, souvent : savoir attendre. Elle rit : “Voyez-vous, je n'aurais pas pu imaginer qu'il aimait les enfants à ce point ! Il n'a pas eu des relations complètes avec Rachel, ma fille, mais enfin il la touchait, il l'amenait à le toucher. Rachel me l'a dit. J'ai interrogé son beau-père. Il a gardé le silence. J'ai exigé qu'il s'excuse auprès d'elle. Il n'a rien fait. Je lui ai dit que je me séparerais de lui, s'il campait dans son mutisme. Il n'a pas réagit.”
Au-delà d’une hargne farouche et sourde contre les abuseurs sexuels, ma surprise vient de ce que jusqu'alors je comprenais son aventure avec Jean en tant qu'effort d'élaboration œdipienne : désir de son fils, rivalité avec sa fille. Maintenant, un autre élément apparaît, plus dangereux : identification narcissique avec son ancien compagnon. Comme lui, elle « abuserait » d'un jeune homme consentant et même ravi d'être « abusé » de la sorte. Et, avec l'identification narcissique, se profile le fantasme des relations incestueuses homosexuelles avec sa fille.
Dans son transfert, elle exprime son désarroi et son désespoir devant la possibilité d'un démantèlement de sa pensée qui l’amènent à coller à moi au moyen d’une question apparemment bénigne, mais qui cache la rupture de la libre association et m’empêche de garder mon attention indifférente. Mon silence. Je lui parle. Je lui dis que la situation est extrêmement délicate. Je pense aussi qu'il ne suffit pas d'énoncer l'évidence. Je pense que, surtout pour mon propre compte, de manière à souligner l’infiltration de l'identification narcissique par le symbolique, je lui ai dit : “Abbi, Jean, Salomon, nous allons bien voir comment nos pensées suivent leurs cours. Sans oublier « celui-là », bien sûr.” - “Vous voulez parler de qui ?”, sursaute-t-elle, sensible. “Du père disparu”, j'ajoute. “De celui de Rachel ?” - elle insiste. “Votre homme,” je complète.
Une autre grande séquence d'analyse commence, où il est question de son rapport à sa fille. Rachel lui en avait voulu, au début, quand elle lui avait annoncé que ce nouvel homme serait son beau-père. Sa fille protestait : “Ce n'est pas juste ! C'est moi toute seule qui l'ai découvert !! Il est à moi !!!” Elle avait crié, hurlé, pleuré. Sarah avait dû l'apaiser, lui faire des promesses et, même, cela n'avait pas suffit. Les premiers temps, Rachel était partie habiter chez ses grands-parents. Ce n'est que très lentement qu'elle a commencé à revenir à la maison, plus tard, quand elle a commencé à remarquer que ses grands-parents lui donnaient raison d’avoir abandonné sa mère. Rachel n'avait pas voulu que toute la famille lui donne tort.
Mais dans quelle mesure Sarah n'a-t-elle pas été responsable des abus sexuels de son ancien compagnon, ne lui avait-elle pas offert sa fille comme dédommagement de ses absences, s’inquiète-t-elle ? Questions qui la torturent. Car Sarah avait déjà commencé à travailler comme hôtesse de l'air. Déjà, elle laissait ce couple, c'est-à-dire, sa fille et son beau-père, souvent seuls. Et, déjà depuis toujours, elle imaginait que “ça pourrait se passer”, que “des choses pourraient se produire” entre eux. Le “ça” produit en effet “des choses”. De mon point de vue, ce n'étaient pas des "choses", mais des relations, des signifiants, pour tout dire. Sa fille le lui avait dit, mais elle ne voulait pas la croire et trouvait toute sorte d'explications à son compagnon. Elle pensait déjà que Rachel voulait se venger de l'histoire ancienne, quand elle se sentait dépossédée de celui qu'elle avait découvert “toute seule”. Il a fallu que Rachel insiste et qu'elle dise à sa mère pour être crue à quelle heure celle-ci devait revenir à la maison, après s'être absentée. Elles avaient organisé un guet-apens pour dévoiler cet homme. “Et le désir”, lui dis-je. Et j'ajoute : “des uns et des autres, de l'une et de l'autre”.

Sarah et ses surprises

Elle croule sous la culpabilité, mais elle tient. Un jour, je lui demande les raisons qu'elle aurait d'offrir sa fille à son homme, outre celles auxquelles elle a déjà pensé, comme l'effort pour remplacer le père disparu ou la tentative de dédommager sa fille pour le vol qu'elle aurait commis. Elle ne comprend pas ce que je veux dire. Je lui dis que quand deux femmes se partagent un homme, elles partagent aussi quelque chose entre elles.
“En effet,” me répond-elle. “Le problème n'était pas tant ma fille, mais la parole donnée. J'ai insisté avec lui pour qu'il nous explique, à elle et à moi, les raisons de sa conduite. Il s'est refusé à le faire. J'ai insisté pour qu'il nous présente des excuses, à nous deux. Nous partagions une grande intimité à ce moment-là, ma fille et moi. Il s'est refusé à le faire. J'ai insisté pour qu'il justifie ses refus. Il ne disait rien. S'il avait fait quelque chose, je crois que je ne l'aurais pas renvoyé. Pire que l'inceste, c'était l'absence d'explication, de toute parole. Pour nous, c'était ça l'insupportable. Chez les islamistes, la parole des femmes ne vaut rien et on ne leur doit aucune parole.”
Je suis surpris encore une fois. J'ai le souffle coupé. Je pose une question, peut-être pour maîtriser ma surprise. “Le père de Salomon, Abbi, est un islamiste ?” Mal m'en pris : la réponse me surprendra plus encore : “Mon fils en vérité s'appelle Salomon Ibrahim. Son père, c'est Abbi Ibrahim. Je sais qu'il y a des problèmes. A l'école, une petite fille lui a demandé pourquoi il portait une étoile de David au cou, alors qu'il est mulâtre. Il faut toujours expliquer qu'il y a aussi des juifs noirs.”
“Oui, en effet,” je lui dis. “Curieux que vous ne m'en ayez pas parlé auparavant. Peut-être que pour vous aussi, toute cette histoire apparaît comme très curieuse.” Et je me surprends à vouloir partager avec elle une grande intimité de parole, comme celle qu'elle a eu avec sa fille.
“J'avais peur que vous ne me compreniez pas si je vous l’avais raconté dès le début. Aujourd'hui, je ne la trouve plus curieuse, non. Je la trouve plutôt bizarre.”
Dans mon esprit, je me dis : « bizarre » au sens du refoulement, de ne rien vouloir entendre à la curiosité. Elle ajoute : “Vous savez, dans mes analyses, avant, je n'ai jamais ni voulu ni pu parler de mon histoire, je veux dire, de mon histoire véritable, de ce que j'en sais, de mes souvenirs. Je racontais des choses. Par exemple, un de mes analystes intervenait au sujet de la drogue, que je prenais parfois. Pour lui, c'était tout un monde. Il y allait de mon homosexualité et tout et tout. L'autre, une femme, c'était pour une maladie, elle me disait, « le signifiant de l'autre », je comprenais trois fois rien. Vous, déjà, c'est différent. Je ne sais pas comment dire : vous marchez en dansant. Et, je ne sais pas expliquer, de fil en aiguille, votre danse m'a permis de me souvenir et d'avoir envie de parler de mes souvenirs.” Pour cette femme, l'essentiel de ma fonction d'analyste ne se dérobait-elle pas à ma pensée, pour se retrouver dans ma façon d'être dans mon corps ? Les corps, pour elle, des délires. Mais que fais-je, moi, de mon corps, ou qui y suis-je, plutôt, pour induire chez elle ce fantasme dansant ?
Et elle me raconte une histoire qui, pour être assez surprenante, n'obéit pas moins à la logique des formations de l'inconscient. Son père a été un des rares rescapés d'un camp de concentration. De retour à son village, au centre de la France, toute sa famille avait disparu. Lui-même était très affaibli, malade, souffrant. La mère de Sarah, qui venait d'arriver en France en provenance du Nord de l'Afrique, a considéré que c'était un miracle qu'il soit vivant. Elle a décidé de s'occuper de lui. Ils se sont mariés. Pendant les premières années, leur principal terrain d'entente a été la maladie. Puis, Sarah est née. Elle a été considérée comme une bénédiction, mais il y avait de très grandes différences entre ses parents. Ils se sont créés un autre terrain d'entente autour de la religion. Ils étaient extrêmement pieux, obéissaient aux rituels, et aux jours sacrés.
“Vous savez, Rachel a beaucoup souffert de mon refus radical de commémorer le Noël des chrétiens. Nous en avons beaucoup discuté. Ce sont des choses bêtes, mais c'était comme ça. Elle se plaignait que tous les autres enfants avaient des cadeaux et elle n'avait rien. Je lui expliquais que si, qu'elle avait autre chose, qu'elle avait nos fêtes à nous. Mais elle ne l'acceptait pas. J'ai commencé à changer avec Salomon, parce que Rachel insistait pour que je ne reproduise pas avec lui ce que j'avais fait avec elle. De toute façon, chez elle, elle a toujours organisé un repas de Noël et la distribution des cadeaux, dès qu’elle a quitté la maison pour se mettre avec son ami, qui n’est pas juif. Alors, si je ne voulais pas créer une mésentente avec ma fille, il me fallait bien l'accepter. J'ai fini par commémorer Noël, moi aussi.”
"Ne rien avoir", "avoir des cadeaux", "avoir autre chose", ce sont des signifiants que je comprends comme appartenant au domaine de la perlaboration de l'angoisse de la perte et à un questionnement quant à l'enfantement. Ils surviennent après d’autres, relatifs à la destruction liée aux camps, à la maladie, à la rencontre entre étrangers et, enfin, à la religion.
“Mes parents étaient tellement ennuyeux avec leur religiosité, je me disputais tellement avec eux, ils m'énervaient à un point tel, que je suis partie une première fois en Afrique. Je me suis trouvée un premier petit ami africain, qui ensuite est venu me rejoindre en France. C'était la seule manière pour moi de me révolter, de montrer à mes parents qu'ils avaient tort. Cela les agaçait, bien sûr, mais il m'a fallu tenir une liaison avec un islamiste pour rompre avec eux et m'en débarrasser pour de bon.”
J’entends et j’imagine ce qu’elle me raconte à partir de plusieurs perspectives. D’une part, Sarah revêt une importance extrême pour ses parents. Elle est le témoin de leur fécondité après tant de destructions [2]. Néanmoins, cette importance est plutôt imaginaire et semble se traduire dans une sorte de négligence à l’égard de la Sarah réelle, qui questionne. Ce conflit engendre des troubles spécifiques.
Sarah me semble prise dans un mouvement complexe, qui commence pourtant par un postulat simple : « je dois être indépendante de mes parents ». Une pression vers cette indépendance se manifeste un peu plus tard : « je dois me libérer de mes parents ». Parents beaucoup trop encombrants, cette formule devient : « je dois me débarrasser de mes parents ». Or, il est impossible de se débarrasser de ses parents. « Se débarrasser » est simplement la formule ultime du refoulement, de l'exclusion et, pour tout dire, de la forclusion. « Se débarrasser » devient alors, non pas en tant que parole, mais en tant qu'événement, « rencontrer ». « Rencontrer » des noirs pour « se débarrasser » des « blonds », « rencontrer » des africains pour « se débarrasser » des européens, « rencontrer » des islamistes pour « se débarrasser » des « juifs ». Je ne lui dis rien de toutes ces considérations. Je lui dis : « Difficile d'être ensemble quand nous venons, quand les uns et les autres viennent, d'aussi loin et que nous sommes toujours si différents. »
Je pense aux difficultés de cette analyse, qui s'irradie et qui est irradiée, à partir de la vie et de l’histoire de Sarah dans la mesure où celle-ci est liée à l'histoire de ses parents, par une histoire millénaire. Nous pourrions mieux comprendre la croyance dans l'au-delà comme une manifestation de notre conscience de ne posséder rien d'autre que ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre vie est faite d'un très grand pourcentage d'héritages, allié à un tout petit pourcentage d'invention, de fantaisie et d'une fugace joie de vivre. Ce que nous permet de relancer le jeu.

Sarah et les femmes

Ce qui me semble le plus judicieux avec Sarah est d’essayer de penser avec elle à la douleur. J’attire son attention sur toute cette douleur qui court le long de sa vie : douleur de la situation actuelle avec Jean, mais aussi douleur de la nécessité d’un mariage pour « se libérer » de ses parents, douleur de ne pas entendre la reconnaissance de sa parole, douleur des conflits avec sa fille, douleur de la mutuelle incompréhension entre ses parents et, enfin, - comment ne pas le dire ? - douleur des camps, dont l’ombre s’étend sur sa vie avant même sa naissance. Comme si la répétition de la douleur était devenue impérative.
Sarah m'écoute avec beaucoup d'attention et quand je termine de parler, un long silence s'installe. Puis, elle ajoute, d'une voix émue : “Vous appelez cela masochisme, n'est-ce pas ? Cette passion de se soumettre à ce qu'il y a de plus contraire à nous, en nous ? Vous avez raison ! Je vais vous dire. Comme je portais le nom du père de Salomon, j'ai pu me faire passer pour arabe moi-même. Cela n'a pas été difficile de me faire embaucher comme hôtesse de l'air dans la compagnie aérienne d'un des pays du Golf. J'ai eu l'idée que cela me garderait bien au loin de mes parents et de toute religiosité.”
L'expérience montre une sorte de toute-puissance du masochisme, liée à la froideur, qui correspond, elle, à une dénégation de la sensualité et au sentiment transformé en sentimentalité [3]. Le masochiste, tout comme le sadique propre à l’univers masochiste, sont avant tout, des sentimentaux. La souffrance ou l'humiliation que le masochiste espère subir n'a pas de limites. Le sadique mourrait avant de pouvoir infliger à un masochiste, qui, d’ailleurs, ne l’intéresse pas, toute la souffrance attendue [4]. Sarah me semble, en effet, être la proie de ce fantasme de toute-puissance lié au masochisme qu’elle nomme. Elle me semble avoir souffert de cette froideur et avoir lutté pour l’atténuer et la rendre tolérable. Ses fantasmes de toute-puissance sont les traces de cette lutte. Elle aurait imaginé son père tout-puissant, d'avoir survécu aux camps de concentration, mais sa toute-puissance à lui était, elle-même, réaction à la froide toute-puissance du criminel. Elle l'aurait voulu bien plus puissant qu'il n'apparaissait dans les conversations au sujet de son retour, conversations tenues entre les parents, dans la famille ou dans les cercles d'amis. Aussi sa mère a dû lui paraître toute-puissante, pour avoir sauvé cet homme au bord de la mort et pour avoir pu se hisser à tant de dévouement [5]. L’importance des fantasmes sadomasochistes pour les enfants des survivants de l’extermination des juifs d’Europe, tout comme l’importance de leur mise en acte ont été bien repérées et étudiées [6]. Ces fantasmes sont issus de l’impossibilité de partager la douleur entre les générations.
J’aimerais ici ajouter, à ces considérations traditionnelles sur le masochisme, ce que j’ai pu remarquer dans mon expérience personnelle. Masochisme, paranoïa et deuil gardent un lien intime. Le masochisme correspond à une érotisation possible du sentiment de persécution sous la forme du sentimentalisme, dans un effort insensé pour atténuer la violence de la persécution, première manifestation du deuil. Dans le masochisme, le persécuteur n’est pas celui qui menace, ou qui risque d’aller au-delà de la menace, mais il devient celui qui excite au moyen de la menace et qui procure, ainsi, une jouissance, fût-elle inavouable. La douleur masochiste vise à éviter la douleur du deuil d’un espoir. La toute-puissance imaginaire du masochiste obéit à la logique de la formation du sentiment de grandeur que Freud décrit dans son étude sur Schreber [7].
Sous certaines conditions très strictes, nous pouvons admettre l’existence d’un masochisme proprement féminin lié au don, puisque la femme fait don de son corps pour qu’il porte un autre être et que, pour accueillir la vie, elle doit céder dans les conflits qui s’instaurent alors dans son organisme [8]. Les sources d’une telle affirmation sont variées. Marguerite-Marie Alacoque décrit le « bonheur de souffrir », mais Maître Eckhart et Jean de la Croix en font autant [9]. Parmi ces sources, se trouve la figure du don de soi. Avec Sarah, ce don semble obéir à d’autres logiques, qui la soumettent à la compulsion de répétition, liée au fantasme de toute puissance de la sexualité féminine. Sarah se dilacère dans son identité juive qui s’anéantit auprès des islamistes et qui, surtout, s’érige en tant que seule possibilité de survie à l’ombre d’une douteuse inscription du nom du père dans le discours de la mère, même si l’une et l’autre de ces notions méritent approfondissement et discussion.
Je lui fais part de certaines de mes considérations et elle me dit, avec grande satisfaction, un sourire dans sa voix, que, en effet, elle a toujours imaginé les femmes bien supérieures aux hommes et qu'elle n'a jamais compris “ces balivernes psychanalytiques sur l'angoisse de castration qu'on lit ici ou là, ou dont on entend parler”. D'ailleurs, quand elle s’est décidée à prendre un premier rendez-vous avec moi, avant de m'appeler au téléphone, elle était sûre que j'étais une femme. Elle avait lu par hasard chez une amie quelque chose que j'avais écrit : “Seule une femme pouvait écrire de la sorte !” - avait-elle été sûre. Et elle avait été très surprise de me découvrir homme. Pendant une ou deux séances elle avait hésité entre rester ou partir et, finalement, comme je lui avais inspiré un début de confiance, elle était restée.
Ses paroles me rappellent qu’elle avait déjà suscité en moi le fantasme d’être à la place de sa fille, dans le partage d’une commune identité, le fantasme d'avoir été une petite fille, quand déjà quelque chose dans sa façon de s'adresser à moi, une qualité particulière dans sa manière d'être délicate, m'amenaient à commencer à penser à l’indifférenciation entre elle et moi qui pouvait s’établir parfois dans son esprit. Ce fantasme avait été accompagné de souvenirs d'autres fantasmes, plus violents. Je m’entends dire clairement dans mes pensées que, moi, un homme, quand j'ai été petite fille, en voyant ma mère, je pensais moi aussi, que le destin des femmes était la douleur. Surpris par cette petite fille qui a vécu, lovée dans mes violents fantasmes de petit garçon, je peux comprendre une certaine agressivité flottante qui s’établit entre nous, qui ne m'échappe plus. Elle est liée à une sorte de froideur de Sarah qui me semble parfois absente à elle-même, à ce qu’elle dit Sa profession d’hôtesse de l’air implique cette vague mise en scène, cette neutralité indifférente et bienveillante, absente. Sa délicatesse m'apparaît maintenant comme froide. C'est froidement qu'elle s'acquitte de son métier d'hôtesse de l'air. Je reconstruis dans mon imagination une situation où sa mère ne s'occupait pas d'un homme en particulier, qui avait connu des souffrances particulières, mais se déchargeait d'une mission. Par rapport à sa mère, la souffrance de son père aurait été agression et elle lui aurait été supérieure en ne pas réagissant, mais en se sacrifiant. L'agressivité de mon contre-transfert m'amène à reconstruire une situation où douleur et soins se confondent, acquièrent des tonalités agressives, où la violence de ce qui a provoqué cette douleur et l'impératif des soins envahissent à nouveau ceux-là même qu'elles avaient déjà atteints. Les soins, qui auraient été pure protection, deviennent lutte agressive pour la survie.
Cependant, les difficultés de Sarah pour bien établir des frontières me réjouissent moins. Celles qu'elle traverse tous les jours, professionnellement, m'apparaissent comme des métaphores des frontières entre les générations ou de l'identité sexuelle, où par exemple « garder ses distances » peut apparaître comme un signifiant dont le signifié serait « franchir les frontières ».
Ces fantasmes sont ceux de la toute-puissance génitrice féminine, si intimement liée au masochisme et à la difficulté de l'inscription de l'homme dans la chaîne de signifiants à laquelle obéissent les symptômes de Sarah : l'homme est mourant, tortionnaire ou torturé, abuseur ou abusé.
Peu de temps après, symptôme majeur, Sarah fait un cancer de l'utérus. Elle évoque à cette occasion un premier cancer, du sein celui-ci, qu'elle a fait après la rencontre de Jean, l’aide et le soutien que le jeune homme lui avait apporté, sa crainte d'alors qu'il ne l'abandonne et sa frayeur actuelle qu'il ne le fasse maintenant, même s'il lui témoigne son amour. Sans pouvoir y mettre fin, l'amour de Jean atténue les fantasmes et angoisses relatives à un corps abîmé, coupé, détruit. Après la religion, la maladie aussi était réapparue dans la vie de cette femme. Ce qu’elle avait rejeté le plus chez ses parents se réinstallait dans sa propre vie.

Sarah et la métapsychologie

Je pense qu’une définition plus précise du contre-transfert s’impose, qui puisse le dégager, d’une part, de l’impressionnisme sentimental issu des premières thèses de Paula Heimann, qui finissent par le réduire aux impressions, sentiments ou idées de l’analyste et, d’autre part, d’un idéalisme lacanien, qui l’amène à traiter le « désir de l’analyste » comme lié à l’éthique.
Le contre-transfert est exactement compréhension métapsychologique par le psychanalyste de ses propres mouvements transférentiels ou de ses désirs envers le patient, compréhension qui reconnaît leur surdétermination. L’élaboration du contre-transfert exige de l’analyste qu’il puisse penser sa propre vie et son expérience, à la fois de la psychanalyse et de son patient, en termes topiques, économiques et dynamiques. Ce que le patient suscite en lui est un des éléments de cette surdétermination, mais ne l’épuise pas, car son propre désir est immédiatement présent.
La vie de Sarah n'est pas un tas d'événements, son histoire n'est pas un enchaînement plus ou moins serré ou erratique de faits plus ou moins compréhensibles ou absurdes. Elle a un sens, qui ne s’épuise pas dans le récit des événements et leur très éventuelle causalité.
Ce sens prend racine au-delà de son histoire. Il obéit à une dynamique, où ce qu'était plaisir devient du déplaisir avant de redevenir plaisir et ce qui était idéalisation devient dénigrement avant de devenir assomption de l'être, dans un mouvement qui suit de près la transformation de l'élaboration de l'angoisse de castration en fantasme de disparition et - pourquoi pas ? - en somatisation.
Ce sens obéit aussi à l'économie la plus stricte, quand l'identification projective et narcissique remplacent de manière régressive les métaphores ou métonymies possibles.
Il obéit enfin à une topique, où ce qui était refoulé réapparaît, selon l'impératif de la compulsion de répétition, avant de s’inscrire dans un lieu psychique à partir duquel son mouvement serait relancé.
J'ai mentionné la douleur qui traverse la vie de Sarah, comme un fil rouge les mats d'un voilier. Sa douleur de maîtresse, mais aussi sa douleur d'épouse. Sa douleur de ne pas avoir sa parole reconnue, mais aussi sa douleur de mère. Sa douleur d'enfant noyée dans la plus grande douleur des violents souvenirs de son père et, dans une moindre mesure, de sa mère. Comment ne pas le dire ? La douleur des camps de concentration, dont l'écho est assourdissant.
La douleur ne s'arrête pas avec la fin de la souffrance de ceux qui l'ont éprouvé. Souvent, seule une plus grande douleur y met fin. La joie ne s’évanouit pas avec la déception qu'invariablement elle provoque. Souvent, seule une joie plus grande remplace l'ancienne gaieté.
Entre représentation de mot et représentation de chose, entre signifiant et signifié, dans les transformations que subit le signifiant et dans celles qu'elles imposent à la compréhension du signifié, parmi les lieux de leurs inscriptions, à ces endroits-là travaille la métapsychologie, qui cherche à définir des modes d’approche particuliers de la culture qui n’excluent jamais la barbarie  [10].
La « froideur », pour Sarah, je pense, a été le signifiant de ceux qui ont infligé à son père une souffrance difficilement représentable. Les « islamistes » ont signifié pour Sarah sa quête des Musulmänner, les « musulmans », ces prisonniers des camps de concentration qui ne parvenaient plus à se défendre ou à se protéger, qui sans doute n'ont pas été tous juifs, dont la mort a été prévisible et certaine et de laquelle, pourtant, un petit nombre a échappé, dont son père [11]. Sa propre froideur n'a pas été sans lien avec la froideur de ceux qui ont imposé tant de souffrances.
A l’époque de l’analyse de Sarah, les images d’un film sur les procès de Nuremberg, qui m’ont fait découvrir les camps et le crime à l’entrée de mon adolescence, quand je commence à découvrir les corps, me sont revenues à l’esprit, ainsi que les lectures qui m’ont été nécessaires pour comprendre l’extension du malheur. Le questionnement sur le crime et sa diversité, sur la douleur et la justice, ne m’a plus quitté.
A la fin de la rédaction de ce texte, une autre image me revient : ma mère et moi, nous marchons dans les rues ensoleillées de Rio. Je dois avoir six ans. Je vois ce couple et leur enfant, toujours habillés en noir, l’homme avec un chapeau noir, la femme avec un voile noir, le garçon avec un petit chapeau noir. Ils viennent de déménager dans notre voisinage et je les ai déjà remarqué, dans leurs habits si étrangers à Rio, avec leur démarche voûtée.
Je demande à ma mère qui sont ces gens. Elle se penche sur moi, un doigt sur ses lèvres, un autre sur les miennes. Elle me chuchote à l’oreille : « Chut, ne pose pas de questions. Ce sont des gens qui ont beaucoup souffert ! Nous devons les soutenir et les protéger. » Peu après, je commence à apprendre l’anglais avec la femme du couple.
Plus jamais je ne me suis arrêté de poser des questions. Pour retrouver la douceur des doigts sur mes lèvres et entendre la douceur d’une voix féminine qui apaise la découverte de la douleur du monde.
Ce texte a été revu et corrigé par Emmanuelle Petit


Prado de Oliveira[12]
prado.de.oliveira@wanadoo.fr


[1] Les affirmations selon lesquelles Freud n'aurait jamais remis en question le cadre, malgré ses fréquents changements de théorie, sont des fabulations idéologiques. Freud a changé de cadre au fur et à mesure de l'évolution de sa pratique : visites à domicile pour ses premières patientes, promenades dans les bois ou les montagnes pour ses élèves en analyse avec lui, articulation entre divan et travail de traduction pour Strachey et même conjonction de paternité et travail analytique, pour Anna. Certains auteurs se laissent souvent aller à ces fabulations défensives (cf.: P. Frotté et coll., Cent Ans Après, Gallimard, 1998, pp. 162.) En vérité, une évaluation historique du cadre manque cruellement.
[2] Voir, J. S. Kestenberg et M. Kestenberg, “Psychoanalytic contributions to the problem of children of survivors from Nazi persecution”, Israel impressionniste of Psychiatry, 1972, 10: 311-325. Aussi, R. Krell, “Holocaust families : the survivors and their children”, Comp. Psychiatry, 1979, 20: 560-568.
[3] G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Minuit, 1967, pp. 45-46 : « Telle est la trinité du rêve masochiste : froid-maternel-sévère, glacé-sentimental-cruel. »
[4] Voir, d’E. Langley, le très intéressant The Lusty Lady, Scalo, Zurich-Berlin-New York, 1997, où une professionnelle du sexe décrit comment sa première tâche, auprès des clients masochistes, est de les protéger de leurs fantasmes et de les réassurer quant à l'intérêt de la possibilité d'une satisfaction a minima.
[5] M. Duras décrit dans La Douleur les soins nécessaires pour ramener à la vie un rescapé des camps (Paris, POL, 1985).
[6] D. Pines, “The impact of the Holocaust on the second generation”, A woman’s unconscious use of her body, Yale University Press, New Haven and London, 1994, pp. 205-225, particulièrement p. 208. Cet auteur montre également un délicat travail clinique autour du nom propre, que j’évoque auparavant. Voir ce même article, p. 214.
[7] Freud suggère cette relation lorsqu’il signale, dans une lettre à Jung d’avril 1907 : « Dans la paranoïa, la libido est retirée à l’objet ; une inversion de cela est le deuil, où l’objet est retiré à la libido. » Voir, S. Freud–C. G. Jung, Correspondance, I, 1906-1909, Gallimard, 1975, trad. R. Fivaz-Silbermann, p. 87.
[8] Au sujet de l’articulation entre masochisme et paranoïa, voir l’étude inaugurale de J. Nydes, “Schreber, le parricide et le masochisme-paranoïde”, in L. E. Prado de Oliveira (org., trad. et prés.), Le cas Schreber : contributions psychanalytiques de langue anglaise, PUF, 1979, pp. 433-441.
[9] J. N. Vuarnet a étudié et décrit ce masochisme féminin. Voir son Le dieu des femmes, L’Herne, 1989, et aussi son Extases féminines, Hatier, 1991.
[10] Voir, L. E. Prado de Oliveira, Freud et Schreber, les sources écrites du délire, entre psychose et culture, Paris: Erès, 1997, notamment "Retour à Freud avec la psychose et la métapsychologie", pp. 125-142.
[11] Au sujet du témoignage des « musulmans », voir G. Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Payot & Rivages, 1999, trad. P. Alferi, pp. 217-227. Au sujet de la représentation de l’irreprésentable, voir, L. E. Prado de Oliveira, "Notes sur la culture, le délire, la hallucination", in Schreber et le meurtre d'âme, Paris: L'Harmattan, 1996, pp. 267-290.
[12] Membre d’Espace Analytique, Prado de Oliveira est professeur associé à l’Ecole Doctorale « Recherches en Psychanalyse » de l’Université Paris 7. Il y exerce aussi les fonctions de directeur de recherches. Psychanalyste, il travaille aussi au Centre Hospitalier Sainte-Anne.

 

HTML 4.1 Transitional