La violence faite aux femmes et aux hommes, au-delà du
mal actualisé, retentit sur les générations suivantes. La
souffrance des uns, à défaut d'être racontée et
partagée, peut devenir masochisme et destruction. Les parcours des
signifiants, ici ceux liés à la violence, au mal et à la
douleur, leurs transformations, les mouvements qui les animent, lorsqu’ils
apparaissent au cours d’une analyse, exigent de l’analyste le
courage d’aborder son contre-transfert.
Freud n’est pas prolixe
sur cette notion. Il oscille entre ce que le patient peut induire chez
l’analyste et « la personne même de
l’analyste », ce qui est une toute autre chose. Alors que la
première thèse amène à celles de Paula Heimann, et
à une approche somme tout impressionniste et défensive du
contre-transfert, la deuxième thèse amène à la
notion de « désir de l’analyste »,
proposée par Lacan et développée souvent de manière
autoritaire, voire totalitaire, par les analystes de toute tendance. Ce
désir est essentiellement inconscient et exige de l’analyste sa
capacité d’auto-analyse, plutôt que des
« acting » de toute sorte auprès du
patient.
J’expose quelques parcours d’une analyse qui me
donneront l’occasion de revenir sur ces notions.
Sarah ou
les frontières
Sarah demande une reprise d'analyse. Ayant
déjà fait deux expériences psychanalytiques, l’une en
Belgique et l’autre aux Etats-Unis, elle n'en a pas été
satisfaite, ce qu’elle met au compte de différences d'orientation
des analystes choisis auparavant, différences auxquelles elle n'aurait
pas été attentive et auxquelles elle se serait laissée
aller vu l’ambiance culturelle de l’époque. Cette situation
ne me réjouit pas et je lui dis que je ne vois pas de raison pour
laquelle je réussirais là où d'autres avaient fait moins
bien. Je lui demande si elle, pour sa part, en voit. Elle dit qu'elle en a le
sentiment, qu'elle a lu par hasard des articles que j'ai écrits, elle
sait que je parle différentes langues, elle peut avoir envie de
s’exprimer autrement qu’en français ou anglais, parlant
elle-même plusieurs langues. Pour sa part, elle me demande si j'ai quelque
chose contre le fait de la laisser suivre son intuition. Après tout, elle
est une patiente comme une autre et, pour moi, c'est mon travail. Je suis un peu
surpris : il est rare de rencontrer des gens qui se considèrent une
personne comme une autre. Ses précédentes analyses ont bien
dû lui apporter quelque chose. Et l'analyse, elle a raison, c'est mon
métier.
Pour les séances, c'est compliqué. Elle peut
garantir être présente à deux, mais et les deux
autres ? Nous convenons de trois par semaine, dont une aurait un horaire
mobile. Elle s'engage à m'appeler pour me communiquer ses horaires de la
semaine. Sans que ce soit une pratique généralisée, j'ai
suivi quelques patients aux horaires mobiles : des journalistes, des
informaticiens, des gens qui n'habitent pas Paris et qui y viennent pour des
raisons familiales et en profitent pour se rendre à leurs séances,
des diplomates. Ce ne sont pas des gens qui peuvent garantir une absolue
stabilité de leur emploi du temps. Une disponibilité horaire
accrue implique différentes mesures pour pallier aux difficultés
que ces variations imposent. Je l’explique aux patients. La perlaboration
de cette situation est, elle-même, riche de sens. En tout cas, je ne
considère pas que la stabilité du lieu ou du dispositif de la
séance (en face à face ou non, par exemple, ou le silence
prolongé de ma part ou encore les interprétations
systématiques) soient des éléments indispensables de la
cure ou du cadre. Mon expérience montre que la psychanalyse est avant
tout effort de pensée et d'imagination, d’attention et de
sensibilité aux jeux du transfert et du
contre-transfert
[1].
D'une
beauté discrète, Sarah a 40 ans. Des cheveux très noirs sur
une peau très blanche accentuent la délicatesse vive avec laquelle
elle exprime ses difficultés. Parfois elle souligne ses paroles en
traçant de son pouce une ligne délicate sur son front.
D’origine belge, elle est séparée de son mari
nord-américain depuis cinq ans et vit seule avec leur fils, qui a
l'âge de la séparation du couple parental. C’était
très difficile, vu sa profession. Hôtesse de l'air sur une ligne
internationale, elle ne pouvait pas toujours être présente à
la maison. Sa grande fille, Rachel, demi-sœur de son fils, Salomon, pouvait
l'aider mais elle avait déjà sa vie. Elle ne voulait pas trop la
déranger; ses précédentes analyses l’avaient
aidée à le comprendre. Les amies pouvaient l'aider aussi ou les
parents des collègues de son fils, mais ce n'étaient pas de
véritables solutions. Ses parents vivaient loin, dans une autre ville et
ne pouvaient pas l'aider. Juifs, d'origine ashkénaze pour son père
et séfarade pour sa mère, ils n'ont jamais accepté sa vie
avec un goy et ils n'ont repris le contact avec elle qu'après sa
séparation d’avec cet homme. Sa sœur et son frère, dont
elle est l'aînée, habitent eux aussi dans d'autres villes et,
d'ailleurs, elle ne s'entend pas avec eux non plus. La seule solution a
été d'engager un baby-sitter de 18 ans, un étudiant qui
commençait ses études universitaires et avait besoin d'une chambre
à Paris. Mais, quand je décris Sarah et ses problèmes si
abondamment, ne suis-je pas déjà tout entier pris en
elle ?
Sarah lui payait un salaire, à Jean, - et le lui paye
toujours, d'ailleurs, “c'est normal.” Elle lui offre une chambre
à un autre étage que le sien et il peut se servir dans le
frigidaire. Elle était très satisfaite de lui et elle l'est
toujours, d'ailleurs. Il accompagne son fils à l'école, va le
chercher, fait couler son bain, lui donne son goûter, reste jouer avec lui
et il garde toujours ses responsabilités, d'ailleurs. Quand elle rentrait
tard, il l'attendait. Ils faisaient de la conversation, toujours amusante,
agréable et intelligente. Ses remarques au sujet de son fils qui grandit
lui ont toujours semblé très pertinentes. Il se rend même
aux réunions de coordination entre les enseignants et les parents. A ces
occasions-là, il s'organise avec ses amies à elle ou avec les
parents des collègues de son fils, pour qu'il soit gardé le soir.
D'ailleurs, il le fait toujours et il est toujours agréable, pertinent et
intelligent.
Elle ne sait plus comment c’est venu. Un soir, elle
était rentrée plus tard. Il était là. C'est
peut-être dû à une de ses amies qui l'avait narguée,
lui disant que maintenant elle avait à nouveau deux hommes à la
maison. Elle n'avait jamais pensé à son fils comme à un
homme. C'est un petit garçon, son Salomon. Et son père, Abbi, est
si peu présent. En revanche, la remarque de son amie l'a surprise. Jean
est un homme, oui. Et elle a commencé à le regarder autrement,
à penser autrement à lui, à rêver de lui. Il a
dû s'en apercevoir. Il se rasait, il laissait sa chemise
déboutonnée. “Les hommes, quand ils le veulent, sont pires
que les femmes,” s'exclame-t-elle. “En quoi ?”, je lui
demande. “En séduction”, elle répond. Parfois je lui
pose une question sans souci particulier, juste une précision, histoire
de me rendre présent, d’atténuer une angoisse ou une
agressivité que je sens monter de trop et déranger nos libres
associations. Ou, alors, c’est ma curiosité envers ce que Sarah
peut avoir à dire des hommes.
C'est elle qui a pris l'initiative.
Salomon était au lit, il dormait déjà. Jean allait partir,
elle l'a retenu. Ils se sont assis, elle l'a interrogé sur ses
études. Il lui parlait avec son accent chantant provençal. Tant de
plaisir, une musique. Elle lui a pris la main, il ne l'a pas retirée.
Elle l'a embrassé, il l’a caressée. Et, puis, le
voilà dans son lit. Elle était folle de
joie.
“Folle”, c'est bien le cas de le dire, je dis, elle le
dit. C'est comme si elle n'avait jamais connu d'homme auparavant. “Le
corps de Jean, c'est un délire”, je propose. Elle accepte.
Ça dure depuis trois ans. Jean est fol amoureux. Mais Sarah ne veut pas
que Salomon le sache, ne veut pas avoir l'impression de lui avoir volé
son grand copain, ne veut pas qu'il les retrouve ensemble dans le même
lit, a honte d'imaginer que des amis puissent les voir seuls, dans les
restaurants ou au cinéma. Elle n'en peut plus ! Jean, lui, oui. Il dit
que rien n'est aussi important que leur amour. Comment faire
?
Sarah réfléchit
La première
année de l'analyse de Sarah porte sur ses difficultés avec Jean.
Il insiste, il devient exigeant, il veut apparaître comme son homme. Elle
craint, ne veut pas paraître rivaliser avec sa fille, qui s'entend bien
avec Jean. Puis, elle est vieille, il est si jeune. Il lui répète
à satiété qu'elle ne l'est pas et que cela n'a aucune
importance. Comment le croire ? Sarah devient jalouse - “et ses
copines, à la fac ? Est-ce qu'elles sont jolies ? Est-ce qu'elles ont des
plus belles fesses que les miennes ?” Elle lui fait des scènes, ne
veut pas se montrer comme sa femme et, en même temps, est jalouse de lui.
Elle ne veut pas rester pour de bon avec lui et, en même temps, ne veut
pas qu'il parte. Pendant son travail, elle l'appelle tard la nuit, à
toute heure, pour avoir des nouvelles de Salomon, prétend-elle, mais en
vérité pour vérifier qu'il est disponible, qu'il n'est pas
avec quelqu'un d'autre. “Quelqu'une”, je précise. Elle
accepte.
Et le père de Salomon, Abbi. Il ne verse jamais ses
pensions. Au contraire. Il n'a jamais d'argent, il lui demande de lui en
prêter, et elle lui en donne. Il vit de rien, seul dans une chambre, elle
ne veut pas que l'image du père soit dévalorisée, que son
fils ait un père qui habite chez des copains. Pour les vacances, quand il
doit prendre Salomon avec lui, c'est elle qui offre les billets d'avion. Il
amène son fils auprès de ses grands-parents. Il est fier de son
fils, malgré tout. Sa profession : apprendre de la musique aux enfants.
C'est d'ailleurs pour cela qu'elle l'a choisi.
Là où elle
avait été en vacances avec sa fille, il y avait cet homme. C'est
d'ailleurs Rachel qui l'a découvert. Elle avait été
rejoindre les autres enfants, jouer avec eux. Tous faisaient une ronde autour de
cet homme. Rachel en était la plus proche. Il racontait des histoires aux
enfants. Ils étaient heureux, ils riaient, ils jouaient ensemble. Sarah
avait pensé qu'un homme comme ça serait un excellent père.
Il aimait les enfants et il savait se faire aimer d'eux. Et Rachel semblait
l'aimer aussi, d'autant plus qu'elle a si peu connu son propre père.
Quand je lui demande qu'est-ce que ce père est devenu, sa réponse
est encore plus vague, juste un souffle, elle fait la moue. “Ah,
celui-là...” Elle ne poursuit pas, je n'insiste pas.
Plus
tard, je saurai : pendant longtemps Sarah discrètement me testait,
vérifiait ma capacité d'accueil et de penser avec elle.
Un
changement important se produit lorsqu'elle m'annonce qu'elle veut me poser une
question. “Est-ce que vous croyez que je dois dire à Salomon que
son père a eu des relations incestueuses avec sa demi-sœur et que
c'est pour cela que je me suis séparée de lui ?” La panique
impose le silence, interdit la compréhension. Le métier
d'analyste, souvent : savoir attendre. Elle rit : “Voyez-vous, je n'aurais
pas pu imaginer qu'il aimait les enfants à ce point ! Il n'a pas eu des
relations complètes avec Rachel, ma fille, mais enfin il la touchait, il
l'amenait à le toucher. Rachel me l'a dit. J'ai interrogé son
beau-père. Il a gardé le silence. J'ai exigé qu'il s'excuse
auprès d'elle. Il n'a rien fait. Je lui ai dit que je me
séparerais de lui, s'il campait dans son mutisme. Il n'a pas
réagit.”
Au-delà d’une hargne farouche et sourde
contre les abuseurs sexuels, ma surprise vient de ce que jusqu'alors je
comprenais son aventure avec Jean en tant qu'effort d'élaboration
œdipienne : désir de son fils, rivalité avec sa fille.
Maintenant, un autre élément apparaît, plus dangereux :
identification narcissique avec son ancien compagnon. Comme lui, elle «
abuserait » d'un jeune homme consentant et même ravi d'être
« abusé » de la sorte. Et, avec l'identification narcissique,
se profile le fantasme des relations incestueuses homosexuelles avec sa
fille.
Dans son transfert, elle exprime son désarroi et son
désespoir devant la possibilité d'un démantèlement
de sa pensée qui l’amènent à coller à moi au
moyen d’une question apparemment bénigne, mais qui cache la rupture
de la libre association et m’empêche de garder mon attention
indifférente. Mon silence. Je lui parle. Je lui dis que la situation est
extrêmement délicate. Je pense aussi qu'il ne suffit pas
d'énoncer l'évidence. Je pense que, surtout pour mon propre
compte, de manière à souligner l’infiltration de
l'identification narcissique par le symbolique, je lui ai dit : “Abbi,
Jean, Salomon, nous allons bien voir comment nos pensées suivent leurs
cours. Sans oublier « celui-là », bien sûr.” -
“Vous voulez parler de qui ?”, sursaute-t-elle, sensible.
“Du père disparu”, j'ajoute. “De celui de
Rachel ?” - elle insiste. “Votre homme,” je
complète.
Une autre grande séquence d'analyse commence,
où il est question de son rapport à sa fille. Rachel lui en avait
voulu, au début, quand elle lui avait annoncé que ce nouvel homme
serait son beau-père. Sa fille protestait : “Ce n'est pas
juste ! C'est moi toute seule qui l'ai découvert !! Il est à
moi !!!” Elle avait crié, hurlé, pleuré. Sarah
avait dû l'apaiser, lui faire des promesses et, même, cela n'avait
pas suffit. Les premiers temps, Rachel était partie habiter chez ses
grands-parents. Ce n'est que très lentement qu'elle a commencé
à revenir à la maison, plus tard, quand elle a commencé
à remarquer que ses grands-parents lui donnaient raison d’avoir
abandonné sa mère. Rachel n'avait pas voulu que toute la famille
lui donne tort.
Mais dans quelle mesure Sarah n'a-t-elle pas
été responsable des abus sexuels de son ancien compagnon, ne lui
avait-elle pas offert sa fille comme dédommagement de ses absences,
s’inquiète-t-elle ? Questions qui la torturent. Car Sarah
avait déjà commencé à travailler comme hôtesse
de l'air. Déjà, elle laissait ce couple, c'est-à-dire, sa
fille et son beau-père, souvent seuls. Et, déjà depuis
toujours, elle imaginait que “ça pourrait se passer”, que
“des choses pourraient se produire” entre eux. Le
“ça” produit en effet “des choses”. De mon point
de vue, ce n'étaient pas des "choses", mais des relations, des
signifiants, pour tout dire. Sa fille le lui avait dit, mais elle ne voulait pas
la croire et trouvait toute sorte d'explications à son compagnon. Elle
pensait déjà que Rachel voulait se venger de l'histoire ancienne,
quand elle se sentait dépossédée de celui qu'elle avait
découvert “toute seule”.
Il a fallu que Rachel insiste
et qu'elle dise à sa mère pour être crue à quelle
heure celle-ci devait revenir à la maison, après s'être
absentée.
Elles avaient organisé un guet-apens pour
dévoiler cet homme. “Et le désir”, lui dis-je. Et
j'ajoute : “des uns et des autres, de l'une et de
l'autre”.
Sarah et ses surprises
Elle croule
sous la culpabilité, mais elle tient. Un jour, je lui demande les raisons
qu'elle aurait d'offrir sa fille à son homme, outre celles auxquelles
elle a déjà pensé, comme l'effort pour remplacer le
père disparu ou la tentative de dédommager sa fille pour le vol
qu'elle aurait commis. Elle ne comprend pas ce que je veux dire. Je lui dis que
quand deux femmes se partagent un homme, elles partagent aussi quelque chose
entre elles.
“En effet,” me répond-elle. “Le
problème n'était pas tant ma fille, mais la parole donnée.
J'ai insisté avec lui pour qu'il nous explique, à elle et à
moi, les raisons de sa conduite. Il s'est refusé à le faire. J'ai
insisté pour qu'il nous présente des excuses, à nous deux.
Nous partagions une grande intimité à ce moment-là, ma
fille et moi. Il s'est refusé à le faire. J'ai insisté pour
qu'il justifie ses refus. Il ne disait rien. S'il avait fait quelque chose, je
crois que je ne l'aurais pas renvoyé. Pire que l'inceste, c'était
l'absence d'explication, de toute parole. Pour nous, c'était ça
l'insupportable. Chez les islamistes, la parole des femmes ne vaut rien et on ne
leur doit aucune parole.”
Je suis surpris encore une fois. J'ai le
souffle coupé. Je pose une question, peut-être pour maîtriser
ma surprise. “Le père de Salomon, Abbi, est un islamiste ?”
Mal m'en pris : la réponse me surprendra plus encore : “Mon fils en
vérité s'appelle Salomon Ibrahim. Son père, c'est Abbi
Ibrahim. Je sais qu'il y a des problèmes. A l'école, une petite
fille lui a demandé pourquoi il portait une étoile de David au
cou, alors qu'il est mulâtre. Il faut toujours expliquer qu'il y a aussi
des juifs noirs.”
“Oui, en effet,” je lui dis.
“Curieux que vous ne m'en ayez pas parlé auparavant.
Peut-être que pour vous aussi, toute cette histoire apparaît comme
très curieuse.” Et je me surprends à vouloir partager avec
elle une grande intimité de parole, comme celle qu'elle a eu avec sa
fille.
“J'avais peur que vous ne me compreniez pas si je vous
l’avais raconté dès le début. Aujourd'hui, je ne la
trouve plus curieuse, non. Je la trouve plutôt bizarre.”
Dans
mon esprit, je me dis : « bizarre » au sens du refoulement, de ne
rien vouloir entendre à la curiosité. Elle ajoute : “Vous
savez, dans mes analyses, avant, je n'ai jamais ni voulu ni pu parler de mon
histoire, je veux dire, de mon histoire véritable, de ce que j'en sais,
de mes souvenirs. Je racontais des choses. Par exemple, un de mes analystes
intervenait au sujet de la drogue, que je prenais parfois. Pour lui,
c'était tout un monde. Il y allait de mon homosexualité et tout et
tout. L'autre, une femme, c'était pour une maladie, elle me disait,
« le signifiant de l'autre », je comprenais trois fois rien. Vous,
déjà, c'est différent. Je ne sais pas comment dire : vous
marchez en dansant. Et, je ne sais pas expliquer, de fil en aiguille, votre
danse m'a permis de me souvenir et d'avoir envie de parler de mes
souvenirs.” Pour cette femme, l'essentiel de ma fonction d'analyste ne se
dérobait-elle pas à ma pensée, pour se retrouver dans ma
façon d'être dans mon corps ? Les corps, pour elle, des
délires. Mais que fais-je, moi, de mon corps, ou qui y suis-je,
plutôt, pour induire chez elle ce fantasme dansant ?
Et elle me
raconte une histoire qui, pour être assez surprenante, n'obéit pas
moins à la logique des formations de l'inconscient. Son père a
été un des rares rescapés d'un camp de concentration. De
retour à son village, au centre de la France, toute sa famille avait
disparu. Lui-même était très affaibli, malade, souffrant. La
mère de Sarah, qui venait d'arriver en France en provenance du Nord de
l'Afrique, a considéré que c'était un miracle qu'il soit
vivant. Elle a décidé de s'occuper de lui. Ils se sont
mariés. Pendant les premières années, leur principal
terrain d'entente a été la maladie. Puis, Sarah est née.
Elle a été considérée comme une
bénédiction, mais il y avait de très grandes
différences entre ses parents. Ils se sont créés un autre
terrain d'entente autour de la religion. Ils étaient extrêmement
pieux, obéissaient aux rituels, et aux jours
sacrés.
“Vous savez, Rachel a beaucoup souffert de mon refus
radical de commémorer le Noël des chrétiens. Nous en avons
beaucoup discuté. Ce sont des choses bêtes, mais c'était
comme ça. Elle se plaignait que tous les autres enfants avaient des
cadeaux et elle n'avait rien. Je lui expliquais que si, qu'elle avait autre
chose, qu'elle avait nos fêtes à nous. Mais elle ne l'acceptait
pas. J'ai commencé à changer avec Salomon, parce que Rachel
insistait pour que je ne reproduise pas avec lui ce que j'avais fait avec elle.
De toute façon, chez elle, elle a toujours organisé un repas de
Noël et la distribution des cadeaux, dès qu’elle a
quitté la maison pour se mettre avec son ami, qui n’est pas juif.
Alors, si je ne voulais pas créer une mésentente avec ma fille, il
me fallait bien l'accepter. J'ai fini par commémorer Noël, moi
aussi.”
"Ne rien avoir", "avoir des cadeaux", "avoir autre chose", ce
sont des signifiants que je comprends comme appartenant au domaine de la
perlaboration de l'angoisse de la perte et à un questionnement quant
à l'enfantement. Ils surviennent après d’autres, relatifs
à la destruction liée aux camps, à la maladie, à la
rencontre entre étrangers et, enfin, à la
religion.
“Mes parents étaient tellement ennuyeux avec leur
religiosité, je me disputais tellement avec eux, ils m'énervaient
à un point tel, que je suis partie une première fois en Afrique.
Je me suis trouvée un premier petit ami africain, qui ensuite est venu me
rejoindre en France. C'était la seule manière pour moi de me
révolter, de montrer à mes parents qu'ils avaient tort. Cela les
agaçait, bien sûr, mais il m'a fallu tenir une liaison avec un
islamiste pour rompre avec eux et m'en débarrasser pour de
bon.”
J’entends et j’imagine ce qu’elle me raconte
à partir de plusieurs perspectives. D’une part, Sarah revêt
une importance extrême pour ses parents. Elle est le témoin de leur
fécondité après tant de destructions
[2]. Néanmoins, cette
importance est plutôt imaginaire et semble se traduire dans une sorte de
négligence à l’égard de la Sarah réelle, qui
questionne. Ce conflit engendre des troubles spécifiques.
Sarah me
semble prise dans un mouvement complexe, qui commence pourtant par un postulat
simple : « je dois
être indépendante de mes
parents ». Une pression vers cette indépendance se manifeste un
peu plus tard : « je dois
me libérer de mes parents
». Parents beaucoup trop encombrants, cette formule devient : « je
dois
me débarrasser de mes parents ». Or, il est impossible
de
se débarrasser de ses parents. « Se débarrasser
» est simplement la formule ultime du refoulement, de l'exclusion et, pour
tout dire, de la forclusion. « Se débarrasser » devient alors,
non pas en tant que parole, mais en tant qu'événement,
« rencontrer ». « Rencontrer » des noirs pour
« se débarrasser » des
« blonds », « rencontrer » des africains
pour « se débarrasser » des européens,
« rencontrer » des islamistes pour « se
débarrasser » des « juifs ». Je ne lui dis
rien de toutes ces considérations. Je lui dis : « Difficile
d'être ensemble quand nous venons, quand les uns et les autres viennent,
d'aussi loin et que nous sommes toujours si
différents. »
Je pense aux difficultés de cette
analyse, qui s'irradie et qui est irradiée, à partir de la vie et
de l’histoire de Sarah dans la mesure où celle-ci est liée
à l'histoire de ses parents, par une histoire millénaire. Nous
pourrions mieux comprendre la croyance dans l'au-delà comme une
manifestation de notre conscience de ne posséder rien d'autre que ce que
nos ancêtres nous ont légué. Notre vie est faite d'un
très grand pourcentage d'héritages, allié à un tout
petit pourcentage d'invention, de fantaisie et d'une fugace joie de vivre. Ce
que nous permet de relancer le jeu.
Sarah et les
femmes
Ce qui me semble le plus judicieux avec Sarah est
d’essayer de penser avec elle à la douleur. J’attire son
attention sur toute cette douleur qui court le long de sa vie : douleur de la
situation actuelle avec Jean, mais aussi douleur de la nécessité
d’un mariage pour « se libérer » de ses
parents, douleur de ne pas entendre la reconnaissance de sa parole, douleur des
conflits avec sa fille, douleur de la mutuelle incompréhension entre ses
parents et, enfin, - comment ne pas le dire ? - douleur des camps, dont
l’ombre s’étend sur sa vie avant même sa naissance.
Comme si la répétition de la douleur était devenue
impérative.
Sarah m'écoute avec beaucoup d'attention et quand
je termine de parler, un long silence s'installe. Puis, elle ajoute, d'une voix
émue : “Vous appelez cela masochisme, n'est-ce pas ? Cette
passion de se soumettre à ce qu'il y a de plus contraire à nous,
en nous ? Vous avez raison ! Je vais vous dire. Comme je portais le nom du
père de Salomon, j'ai pu me faire passer pour arabe moi-même. Cela
n'a pas été difficile de me faire embaucher comme hôtesse de
l'air dans la compagnie aérienne d'un des pays du Golf. J'ai eu
l'idée que cela me garderait bien au loin de mes parents et de toute
religiosité.”
L'expérience montre une sorte de
toute-puissance du masochisme, liée à la froideur, qui correspond,
elle, à une dénégation de la sensualité et au
sentiment transformé en sentimentalité
[3]. Le masochiste, tout comme le
sadique propre à l’univers masochiste, sont avant tout, des
sentimentaux. La souffrance ou l'humiliation que le masochiste espère
subir n'a pas de limites. Le sadique mourrait avant de pouvoir infliger à
un masochiste, qui, d’ailleurs, ne l’intéresse pas, toute la
souffrance attendue
[4]. Sarah me
semble, en effet, être la proie de ce fantasme de toute-puissance
lié au masochisme qu’elle nomme. Elle me semble avoir souffert de
cette froideur et avoir lutté pour l’atténuer et la rendre
tolérable. Ses fantasmes de toute-puissance sont les traces de cette
lutte. Elle aurait imaginé son père tout-puissant, d'avoir
survécu aux camps de concentration, mais sa toute-puissance à lui
était, elle-même, réaction à la froide
toute-puissance du criminel. Elle l'aurait voulu bien plus puissant qu'il
n'apparaissait dans les conversations au sujet de son retour, conversations
tenues entre les parents, dans la famille ou dans les cercles d'amis. Aussi sa
mère a dû lui paraître toute-puissante, pour avoir
sauvé cet homme au bord de la mort et pour avoir pu se hisser à
tant de dévouement
[5].
L’importance des fantasmes sadomasochistes pour les enfants des survivants
de l’extermination des juifs d’Europe, tout comme l’importance
de leur mise en acte ont été bien repérées et
étudiées
[6]. Ces
fantasmes sont issus de l’impossibilité de partager la douleur
entre les générations.
J’aimerais ici ajouter, à
ces considérations traditionnelles sur le masochisme, ce que j’ai
pu remarquer dans mon expérience personnelle. Masochisme, paranoïa
et deuil gardent un lien intime. Le masochisme correspond à une
érotisation possible du sentiment de persécution sous la forme du
sentimentalisme, dans un effort insensé pour atténuer la violence
de la persécution, première manifestation du deuil. Dans le
masochisme, le persécuteur n’est pas celui qui menace, ou qui
risque d’aller au-delà de la menace, mais il devient celui qui
excite au moyen de la menace et qui procure, ainsi, une jouissance,
fût-elle inavouable. La douleur masochiste vise à éviter la
douleur du deuil d’un espoir. La toute-puissance imaginaire du masochiste
obéit à la logique de la formation du sentiment de grandeur que
Freud décrit dans son étude sur Schreber
[7].
Sous certaines conditions
très strictes, nous pouvons admettre l’existence d’un
masochisme proprement féminin lié au don, puisque la femme fait
don de son corps pour qu’il porte un autre être et que, pour
accueillir la vie, elle doit céder dans les conflits qui
s’instaurent alors dans son
organisme
[8]. Les sources
d’une telle affirmation sont variées. Marguerite-Marie Alacoque
décrit le « bonheur de souffrir », mais Maître
Eckhart et Jean de la Croix en font
autant
[9]. Parmi ces sources, se
trouve la figure du don de soi. Avec Sarah, ce don semble obéir à
d’autres logiques, qui la soumettent à la compulsion de
répétition, liée au fantasme de toute puissance de la
sexualité féminine. Sarah se dilacère dans son
identité juive qui s’anéantit auprès des islamistes
et qui, surtout, s’érige en tant que seule possibilité de
survie à l’ombre d’une douteuse inscription du nom du
père dans le discours de la mère, même si l’une et
l’autre de ces notions méritent approfondissement et
discussion.
Je lui fais part de certaines de mes considérations et
elle me dit, avec grande satisfaction, un sourire dans sa voix, que, en effet,
elle a toujours imaginé les femmes bien supérieures aux hommes et
qu'elle n'a jamais compris “ces balivernes psychanalytiques sur l'angoisse
de castration qu'on lit ici ou là, ou dont on entend parler”.
D'ailleurs, quand elle s’est décidée à prendre un
premier rendez-vous avec moi, avant de m'appeler au téléphone,
elle était sûre que j'étais une femme. Elle avait lu par
hasard chez une amie quelque chose que j'avais écrit : “Seule
une femme pouvait écrire de la sorte !” - avait-elle
été sûre. Et elle avait été très
surprise de me découvrir homme. Pendant une ou deux séances elle
avait hésité entre rester ou partir et, finalement, comme je lui
avais inspiré un début de confiance, elle était
restée.
Ses paroles me rappellent qu’elle avait
déjà suscité en moi le fantasme d’être à
la place de sa fille, dans le partage d’une commune identité, le
fantasme d'avoir été une petite fille, quand déjà
quelque chose dans sa façon de s'adresser à moi, une
qualité particulière dans sa manière d'être
délicate, m'amenaient à commencer à penser à
l’indifférenciation entre elle et moi qui pouvait
s’établir parfois dans son esprit. Ce fantasme avait
été accompagné de souvenirs d'autres fantasmes, plus
violents. Je m’entends dire clairement dans mes pensées que, moi,
un homme, quand j'ai été petite fille, en voyant ma mère,
je pensais moi aussi, que le destin des femmes était la douleur. Surpris
par cette petite fille qui a vécu, lovée dans mes violents
fantasmes de petit garçon, je peux comprendre une certaine
agressivité flottante qui s’établit entre nous, qui ne
m'échappe plus. Elle est liée à une sorte de froideur de
Sarah qui me semble parfois absente à elle-même, à ce
qu’elle dit Sa profession d’hôtesse de l’air implique
cette vague mise en scène, cette neutralité indifférente et
bienveillante, absente. Sa délicatesse m'apparaît maintenant comme
froide. C'est froidement qu'elle s'acquitte de son métier d'hôtesse
de l'air. Je reconstruis dans mon imagination une situation où sa
mère ne s'occupait pas d'un homme en particulier, qui avait connu des
souffrances particulières, mais se déchargeait d'une mission. Par
rapport à sa mère, la souffrance de son père aurait
été agression et elle lui aurait été
supérieure en ne pas réagissant, mais en se sacrifiant.
L'agressivité de mon contre-transfert m'amène à
reconstruire une situation où douleur et soins se confondent,
acquièrent des tonalités agressives, où la violence de ce
qui a provoqué cette douleur et l'impératif des soins envahissent
à nouveau ceux-là même qu'elles avaient déjà
atteints. Les soins, qui auraient été pure protection, deviennent
lutte agressive pour la survie.
Cependant, les difficultés de Sarah
pour bien établir des frontières me réjouissent moins.
Celles qu'elle traverse tous les jours, professionnellement, m'apparaissent
comme des métaphores des frontières entre les
générations ou de l'identité sexuelle, où par
exemple « garder ses distances » peut apparaître comme
un signifiant dont le signifié serait « franchir les
frontières ».
Ces fantasmes sont ceux de la
toute-puissance génitrice féminine, si intimement liée au
masochisme et à la difficulté de l'inscription de l'homme dans la
chaîne de signifiants à laquelle obéissent les
symptômes de Sarah : l'homme est mourant, tortionnaire ou torturé,
abuseur ou abusé.
Peu de temps après, symptôme majeur,
Sarah fait un cancer de l'utérus. Elle évoque à cette
occasion un premier cancer, du sein celui-ci, qu'elle a fait après la
rencontre de Jean, l’aide et le soutien que le jeune homme lui avait
apporté, sa crainte d'alors qu'il ne l'abandonne et sa frayeur actuelle
qu'il ne le fasse maintenant, même s'il lui témoigne son amour.
Sans pouvoir y mettre fin, l'amour de Jean atténue les fantasmes et
angoisses relatives à un corps abîmé, coupé,
détruit. Après la religion, la maladie aussi était
réapparue dans la vie de cette femme. Ce qu’elle avait
rejeté le plus chez ses parents se réinstallait dans sa propre
vie.
Sarah et la métapsychologie
Je pense
qu’une définition plus précise du contre-transfert
s’impose, qui puisse le dégager, d’une part, de
l’impressionnisme sentimental issu des premières thèses de
Paula Heimann, qui finissent par le réduire aux impressions, sentiments
ou idées de l’analyste et, d’autre part, d’un
idéalisme lacanien, qui l’amène à traiter le
« désir de l’analyste » comme lié
à l’éthique.
Le contre-transfert est exactement
compréhension métapsychologique par le psychanalyste de ses
propres mouvements transférentiels ou de ses désirs envers le
patient, compréhension qui reconnaît leur surdétermination.
L’élaboration du contre-transfert exige de l’analyste
qu’il puisse penser sa propre vie et son expérience, à la
fois de la psychanalyse et de son patient, en termes topiques,
économiques et dynamiques. Ce que le patient suscite en lui est un des
éléments de cette surdétermination, mais ne
l’épuise pas, car son propre désir est immédiatement
présent.
La vie de Sarah n'est pas un tas
d'événements, son histoire n'est pas un enchaînement plus ou
moins serré ou erratique de faits plus ou moins compréhensibles ou
absurdes. Elle a un sens, qui ne s’épuise pas dans le récit
des événements et leur très éventuelle
causalité.
Ce sens prend racine au-delà de son histoire. Il
obéit à une dynamique, où ce qu'était plaisir
devient du déplaisir avant de redevenir plaisir et ce qui était
idéalisation devient dénigrement avant de devenir assomption de
l'être, dans un mouvement qui suit de près la transformation de
l'élaboration de l'angoisse de castration en fantasme de disparition et -
pourquoi pas ? - en somatisation.
Ce sens obéit aussi à
l'économie la plus stricte, quand l'identification projective et
narcissique remplacent de manière régressive les métaphores
ou métonymies possibles.
Il obéit enfin à une topique,
où ce qui était refoulé réapparaît, selon
l'impératif de la compulsion de répétition, avant de
s’inscrire dans un lieu psychique à partir duquel son mouvement
serait relancé.
J'ai mentionné la douleur qui traverse la vie
de Sarah, comme un fil rouge les mats d'un voilier. Sa douleur de
maîtresse, mais aussi sa douleur d'épouse. Sa douleur de ne pas
avoir sa parole reconnue, mais aussi sa douleur de mère. Sa douleur
d'enfant noyée dans la plus grande douleur des violents souvenirs de son
père et, dans une moindre mesure, de sa mère. Comment ne pas le
dire ? La douleur des camps de concentration, dont l'écho est
assourdissant.
La douleur ne s'arrête pas avec la fin de la
souffrance de ceux qui l'ont éprouvé. Souvent, seule une plus
grande douleur y met fin. La joie ne s’évanouit pas avec la
déception qu'invariablement elle provoque. Souvent, seule une joie plus
grande remplace l'ancienne gaieté.
Entre représentation de
mot et représentation de chose, entre signifiant et signifié, dans
les transformations que subit le signifiant et dans celles qu'elles imposent
à la compréhension du signifié, parmi les lieux de leurs
inscriptions, à ces endroits-là travaille la
métapsychologie, qui cherche à définir des modes
d’approche particuliers de la culture qui n’excluent jamais la
barbarie
[10].
La
« froideur », pour Sarah, je pense, a été le
signifiant de ceux qui ont infligé à son père une
souffrance difficilement représentable. Les
« islamistes » ont signifié pour Sarah sa quête
des
Musulmänner, les « musulmans », ces
prisonniers des camps de concentration qui ne parvenaient plus à se
défendre ou à se protéger, qui sans doute n'ont pas
été tous juifs, dont la mort a été prévisible
et certaine et de laquelle, pourtant, un petit nombre a échappé,
dont son père
[11]. Sa propre
froideur n'a pas été sans lien avec la froideur de ceux qui ont
imposé tant de souffrances.
A l’époque de
l’analyse de Sarah, les images d’un film sur les procès de
Nuremberg, qui m’ont fait découvrir les camps et le crime à
l’entrée de mon adolescence, quand je commence à
découvrir les corps, me sont revenues à l’esprit, ainsi que
les lectures qui m’ont été nécessaires pour
comprendre l’extension du malheur. Le questionnement sur le crime et sa
diversité, sur la douleur et la justice, ne m’a plus
quitté.
A la fin de la rédaction de ce texte, une autre image
me revient : ma mère et moi, nous marchons dans les rues
ensoleillées de Rio. Je dois avoir six ans. Je vois ce couple et leur
enfant, toujours habillés en noir, l’homme avec un chapeau noir, la
femme avec un voile noir, le garçon avec un petit chapeau noir. Ils
viennent de déménager dans notre voisinage et je les ai
déjà remarqué, dans leurs habits si étrangers
à Rio, avec leur démarche voûtée.
Je demande
à ma mère qui sont ces gens. Elle se penche sur moi, un doigt sur
ses lèvres, un autre sur les miennes. Elle me chuchote à
l’oreille : « Chut, ne pose pas de questions. Ce sont des
gens qui ont beaucoup souffert ! Nous devons les soutenir et les
protéger. » Peu après, je commence à apprendre
l’anglais avec la femme du couple.
Plus jamais je ne me suis
arrêté de poser des questions. Pour retrouver la douceur des doigts
sur mes lèvres et entendre la douceur d’une voix féminine
qui apaise la découverte de la douleur du monde.