Parmi les domaines où il est difficile de suivre Freud, il y en a
un de particulier : celui du masochisme. Outre les difficultés
qui lui sont propres, Freud y est impliqué personnellement au plus profond
de son être à trois titres : sa relation au tabac, sa relation à sa
fille, sa relation à sa mort, qu’il lui arrive de confondre. « Ma “fille-Anna” me
manque beaucoup aussi. ... Il y a longtemps que je la plains d’être
encore chez ses vieux. ... Mais, d’autre part, si elle devait vraiment
s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment,
par exemple, ou qu’il fallait renoncer à fumer. [...] A cause
de tous ces conflits insolubles, il est bon que la vie prenne fin quelque jour
[1]. »
A cause de toutes ces assimilations, il est difficile de suivre Freud dans
ses propos sur le sadisme et le masochisme à partir de 1918, année
où il commence l’analyse de sa fille, qui dure trois ans et qui
est reprise en 1924
[2]. Il l’est
d’autant plus à la lumière du mémoire d’Anna
Freud pour devenir membre de la Société psychanalytique de Vienne,
qui porte sur ses fantasmes sadomasochistes, en dernière instance par
rapport à son père.
Par exemple, l’incroyable pirouette de Freud dans son texte sur le problème économique
du masochisme, quand, après avoir affirmé qu’il s’appuie
exclusivement sur des sujets masculins pour avancer ses thèses, il finit
par considérer le masochisme comme féminin et infantile,
par
définition [3].
Reik, l’un des analystes les plus créatifs qui fût, se démarque
très tôt : « La théorie de Freud et mon
opinion personnelle ». Qu’il développe : « La
passivité peut être aisément associée à la
sexualité féminine, mais la souffrance, le désir d’être
ligoté ou battu, humilié, n’appartiennent pas à la
sexualité normale de la femme. » Et, plus loin, après
critiquer sévèrement Nacht et les analystes femmes qui soutiennent
que le masochisme est inhérent à la féminité : « ...
la question de savoir si la femme est plus ou moins masochiste que l’homme
peut être décidée rapidement. Dans ce sens-là [celui
de la perversion] la femme est certainement moins masochiste
[4]. »
Lacan reprend les thèses de Reik et les élargit de manière
constante dans sa critique de Freud sur ce point : ni l’enfant ni
la femme n’ont de fantasmes masochiques en tant que tels du simple fait
de leur qualité (1958) ; le masochisme féminin est un fantasme
masculin (1964)
[5], bien que dans
le premier de ces séminaires, le fait qu’il ne s’agît
pas de la ou des filles, mais d’Anna, semble assez négligé.
Il n’y a pas d’étude des articulations théoriques
proposées par Freud dans ses textes sur le masochisme qui puisse ignorer
qu’
On bat un enfant est un texte isomorphe à celui de la « fille-Anna » sur
les fantasmes de fustigation et les rêves diurnes
[6].
Les textes de la fille et celui du père sont si proches que de vouloir
les séparer équivaut à séparer Freud du tabac ou
le nom du prénom quand Anna signe « annafreud ».
Par exemple, Assoun, un des rares auteurs attentifs à la présence
d’Anna sur la scène de l’élaboration de la théorie
du masochisme, lui attribue une place dans la « posthistoire du fantasme
masochiste », alors que, tout au contraire, Anna se trouve bien dans
la préhistoire des thèses de son père à ce sujet
[7].
C’est son analyse personnelle qui inspire Freud dans la rédaction
de son texte sur les enfants battus.
Cependant, peu d’éléments existent portant sur des propositions
d’approche métapsychologique du masochisme. L’effort de
Freud pour établir une division entre masochisme primaire et secondaire,
et, ensuite, pour relier masochisme et pulsion de mort, constituent, certes,
des tentatives d’application de la métapsychologie, mais assez
discutables.
Un aspect de mon expérience auprès des patients masochistes est
que la violence faite aux femmes et aux hommes, au-delà du mal actualisé,
retentit sur les générations suivantes. La souffrance des uns, à défaut
d'être racontée et partagée, peut devenir masochisme et
destruction. Les parcours des signifiants, ici ceux liés à la
violence, au mal et à la douleur, leurs transformations, les mouvements
qui les animent, viennent fonder le masochisme, bien au-delà de son
aspect érogène.
J’expose un cas clinique avec la visée de discuter ces dernières
propositions.
Sarah ou les frontières
Sarah demande une reprise d'analyse. Ayant déjà fait deux expériences
psychanalytiques. Cette situation ne me réjouit pas. Je lui dis que
je ne vois pas de raison pour laquelle je réussirais là où d'autres
avaient fait moins bien. Je lui demande si elle, pour sa part, en voit. Elle
dit qu'elle en a le sentiment, qu'elle a lu par hasard des articles que j'ai écrits,
elle sait que je parle différentes langues, elle peut avoir envie de
changer de langues. Pour sa part, elle me demande si j'ai quelque chose contre
le fait de la laisser suivre son intuition. Après tout, elle est une
patiente comme une autre et, pour moi, c'est mon travail.
Pour les séances, c'est compliqué. Elle peut garantir être
présente à deux, mais les deux autres ? Nous convenons de
trois séances par semaine, dont une avec un horaire mobile. Elle s'engage à m'appeler
pour me communiquer ses horaires de la semaine. Sans que ce soit une pratique
généralisée, j'ai suivi quelques patients aux horaires
mobiles : des journalistes internationaux, des informaticiens de haut niveau,
des gens qui n'habitent pas Paris et qui y viennent pour leurs séances,
des diplomates. Ce ne sont pas des gens qui peuvent garantir une absolue stabilité de
leur emploi du temps. Une disponibilité horaire accrue implique différentes
mesures pour pallier aux difficultés que ces variations imposent. Je
l’explique aux patients. La perlaboration de cette situation est, elle-même,
riche de sens. En tout cas, je ne considère pas que la stabilité du
lieu ou du dispositif de la séance soient des éléments
indispensables de la cure ou du cadre. Mon expérience montre que la
psychanalyse est avant tout effort de pensée et d'imagination, d’attention
et de sensibilité aux jeux du transfert de part et d’autre. Les
affirmations selon lesquelles Freud n'aurait jamais remis en question le cadre,
malgré ses fréquents changements de théorie, sont des
fabulations idéologiques. Freud a changé de cadre au fur et à mesure
de l'évolution de sa pratique : visites à domicile pour ses premières
patientes, promenades dans les bois ou les montagnes pour ses élèves,
articulation entre divan et travail de traduction pour Strachey et même
conjonction de paternité et travail analytique, pour Anna
[8].
En vérité, une évaluation historique du cadre manque cruellement.
D'une beauté discrète, Sarah a 40 ans. Hôtesse de l'air
sur une ligne internationale, elle ne peut pas toujours être présente à la
maison pour garder son plus jeune enfant. Sa grande fille, Rachel, demi-sœur
de son fils, Salomon, pouvait l'aider mais elle avait déjà sa
vie. Sarah ne voulait pas trop la déranger; ses précédentes
analyses l’avaient aidée à le comprendre. Les amies pouvaient
l'aider aussi ou les parents des collègues de son fils, mais ce n'étaient
pas de véritables solutions. Ses parents vivaient loin, dans une autre
ville et ne pouvaient pas l'aider.
Juifs, d'origine ashkénaze pour son père et séfarade pour
sa mère, ils n'ont jamais accepté qu’elle fréquente
partage son intimité avec des goys. Ils n'ont repris le contact avec
elle qu'après sa séparation d’avec cet homme. Sa sœur
et son frère, dont elle est l'aînée, habitent eux aussi
dans d'autres villes et, d'ailleurs, elle ne s'entend pas avec eux non plus.
La seule solution a été d'engager un baby-sitter de 18 ans, un étudiant
qui commençait ses études universitaires et avait besoin d'une
chambre à Paris.
Elle lui payait un salaire, à Jean, - et le lui paye toujours, d'ailleurs, “c'est
normal.” Elle lui offre une chambre à un autre étage que
le sien et il peut se servir dans le frigidaire. Elle était très
satisfaite de lui et elle l'est toujours, d'ailleurs. Il accompagne son fils à l'école,
va le chercher, fait couler son bain, lui donne son goûter, reste jouer
avec lui et il garde toujours ces responsabilités, d'ailleurs. Quand
elle rentre tard, il l'attend. Ils font de la conversation, toujours amusante,
agréable et intelligente. Il se rend même aux réunions
de coordination entre les enseignants et les parents.
Elle ne sait plus comment c’est venu. Un soir, elle était rentrée
plus tard. Il était là. Une de ses amies l'avait narguée
lui disant que maintenant elle avait à nouveau deux hommes à la
maison. Elle n'avait jamais pensé à son fils comme à un
homme. C'est un petit garçon, son Salomon. Et son père, Abbi,
est si peu présent. En revanche, la remarque de son amie l'a surprise.
Jean est un homme, oui. Et elle a commencé à le regarder autrement, à penser
autrement à lui, à rêver de lui. Il a dû s'en apercevoir.
Il se rasait, il laissait sa chemise déboutonnée. “Les
hommes, quand ils le veulent, sont pires que les femmes,” s'exclame-t-elle. “En
quoi ?”, je lui demande. “En séduction”, elle
répond. Parfois je lui pose une question sans souci particulier, juste
une précision, histoire de me rendre présent, d’atténuer
une angoisse ou une agressivité que je sens monter de trop et déranger
nos libres associations.
C'est elle qui a pris l'initiative. Salomon était au lit, il dormait
déjà. Jean allait partir, elle l'a retenu. Ils se sont assis,
elle l'a interrogé sur ses études. Il lui parlait avec son accent
chantant, provençal. Tant de plaisir, une musique. Elle lui a pris la
main, il ne l'a pas retirée. Elle l'a embrassé, il l’a
caressée. Et, puis, le voilà dans son lit. Elle était
folle de joie.
“Folle”, c'est bien le cas de le dire, je dis, elle le dit. C'est
comme si elle n'avait jamais connu d'homme auparavant. “Le corps de Jean,
c'est un délire”, je propose. Elle accepte. Ça dure depuis
trois ans. Jean est fou amoureux d'elle, qui ne veut pas que Salomon le sache.
Elle a honte d'imaginer que des amis puissent les voir seuls, dans les restaurants
ou au cinéma. Elle n'en peut plus ! Jean, lui, oui. Il dit que rien n'est
aussi important que leur amour. Comment faire ?
Sarah réfléchit
La première année de l'analyse de Sarah porte sur ses difficultés
avec Jean. Il insiste, il devient exigeant, il veut apparaître comme
son homme. Elle a peur de cette situation, elle ne veut pas paraître
rivaliser avec sa fille, qui s'entend bien avec Jean. Puis, elle se sent vieille,
il est si jeune. Il lui répète à satiété que
cela n'a aucune importance. Elle ne lui croit pas et devient jalouse - “et
ses copines, à la fac ? Est-ce qu'elles sont jolies ? Est-ce qu'elles
ont des plus belles fesses que les miennes ?” Elle lui fait des scènes.
Elle ne veut pas se montrer comme sa femme et, pourtant, elle le jalouse, elle
ne veut pas rester pour de bon avec lui et ne veut pas qu'il parte. De travail
de nuit, elle l'appelle tard, à toute heure, pour avoir des nouvelles
de Salomon, prétend-elle, mais en vérité pour vérifier
qu'il est disponible, qu'il n'est pas avec quelqu'un d'autre. “Quelqu'une”,
je précise. Elle accepte. La jalousie excessive n’est ici qu’un
des éléments de la carence du nom-du-père.
Et le père de Salomon, Abbi, justement ? Il ne verse jamais ses
pensions. Au contraire. Il n'a jamais d'argent, il lui demande de lui en prêter,
et elle lui en donne. Il vit de rien, seul dans une chambre, elle ne veut pas
que l'image du père soit dévalorisée, elle ne veut pas
que son fils ait un père qui habite chez des copains. Pour les vacances,
quand il doit prendre Salomon avec lui, c'est elle qui offre les billets d'avion.
Il amène son fils auprès de ses grands-parents. Il est fier de
son fils, malgré tout. Sa profession : apprendre de la musique aux enfants.
C'est d'ailleurs pour cela qu'elle l'a choisi.
Sarah avait pensé qu'un homme comme ça serait sans doute un excellent
père. Il aimait les enfants et il savait se faire aimer d'eux. Et Rachel
semblait l'aimer aussi, d'autant plus qu'elle a si peu connu son propre père.
Quand je lui demande qu'est-ce que ce père est devenu, sans trop appuyer
ma question, sa réponse est encore plus vague, juste un souffle, elle
fait la moue. “Ah, celui-là...” Elle ne poursuit pas, je
n'insiste pas.
Plus tard, je saurai : pendant longtemps Sarah discrètement me testait,
vérifiait ma capacité d'accueil et de penser avec elle.
Un changement important se produit lorsqu'elle m'annonce qu'elle veut me poser
une question. “Est-ce que vous croyez que je dois dire à Salomon
que son père a eu des relations incestueuses avec sa demi-sœur
et que c'est pour cela que je me suis séparée de lui ?” La
panique impose le silence, interdit la compréhension. Le métier
d'analyste, souvent : savoir attendre. “C’est Rachel qui me l'a
dit. J'ai interrogé son beau-père. Il a gardé le silence.
J'ai exigé qu'il s'excuse auprès d'elle. Il n'a rien fait. Je
lui ai dit que je me séparerais de lui, s'il campait dans son mutisme.
Il n'a pas réagit.”
Ma surprise vient de ce que jusqu'alors je comprenais son aventure avec Jean
en tant qu'effort d'élaboration œdipienne : désir de son
fils, rivalité avec sa fille. Maintenant, un autre élément
apparaît, plus dangereux : identification narcissique avec son ancien
compagnon. Comme lui, elle « abuserait » d'un jeune homme consentant
et même ravi d'être « abusé » de la sorte.
Son ravissement à lui pourtant ne lui enlève pas son sentiment
de culpabilité à elle. Et, avec l'identification narcissique,
se profile le fantasme des relations incestueuses homosexuelles avec sa fille.
Dans son transfert, elle exprime son désarroi et son désespoir
devant la possibilité d'un démantèlement de sa pensée
qui l’amènent à coller à moi au moyen d’une
question apparemment bénigne, mais qui cache la rupture de la libre
association et m’empêche de garder mon attention indifférente.
Mon silence. Je lui parle. Je lui dis que, sans doute, la situation est extrêmement
délicate. Je pense aussi qu'il ne suffit pas d'énoncer l'évidence.
De manière à essayer d’infiltrer l'identification narcissique
avec du symbolique, je me suis dit plus tard, je lui ai dit alors : “Abbi,
Jean, Salomon, nous allons bien voir comment nos pensées suivent leurs
cours. Sans oublier « celui-là », bien sûr.” - “Vous
voulez parler de qui ?”, sursaute-t-elle, sensible. “Du père
disparu”, j'ajoute. “De celui de Rachel ?” - elle insiste.
Elle m'a compris. “Votre homme,” je complète.
Une autre grande séquence d'analyse commence, où il est question
de son rapport à sa fille. Rachel lui en avait voulu, au début,
quand elle lui avait annoncé que ce nouvel homme serait son beau-père.
Sa fille protestait : “Ce n'est pas juste ! C'est moi toute seule
qui l'ai découvert !! Il est à moi !!!” Elle
avait crié, hurlé, pleuré. Sarah avait dû l'apaiser,
lui faire des promesses et, même, cela n'avait pas suffit. Celle a été une
période d’enfer.
Mais dans quelle mesure Sarah n'a-t-elle pas été responsable
des abus sexuels de son ancien compagnon, ne lui avait-elle pas offert sa fille
comme dédommagement de ses absences ? Questions qui la torturent.
Car Sarah avait déjà commencé à travailler comme
hôtesse de l'air. Déjà, elle laissait ce couple, c'est-à-dire,
sa fille et son beau-père, souvent seuls. Et, déjà depuis
toujours, elle imaginait que “ça pourrait se passer”, que “des
choses pourraient se produire” entre eux. Le “ça” produit
en effet “des choses”. De mon point de vue, ce n'étaient
pas des "choses", mais des relations, des signifiants, pour tout dire.
Sa fille le lui avait dit, mais elle ne voulait pas la croire et trouvait toute
sorte d'explications à son compagnon. Il a fallu que Rachel insiste
et qu'elle dise à sa mère, pour être crue, à quelle
heure celle-ci devait revenir à la maison, après s'être
absentée, pour constater ses dires.
Elles avaient organisé un
guet-apens, justifié peut-être, pour dévoiler cet homme.
“Et le désir ?” - lui dis-je. Et j'ajoute : “des
uns et des autres, de l'une et de l'autre”.
Sarah et ses surprises
Un jour, je lui demande les raisons qu'elle aurait d'offrir sa fille à son
homme. Elle ne comprend pas ce que je veux dire. Je lui dis que quand deux
femmes se partagent un homme, elles partagent aussi quelque chose entre elles.
“En effet,” répond-elle. “Le problème n'était
pas tant ma fille, mais la parole donnée. J'ai insisté avec lui
pour qu'il nous explique, à elle et à moi, les raisons de sa conduite.
Il s'est refusé à le faire. J'ai insisté pour qu'il nous
présente des excuses, à nous deux. Nous partagions une grande intimité à ce
moment-là, ma fille et moi. Il s'est refusé à le faire.
J'ai insisté pour qu'il justifie ses refus. Il ne disait rien. S'il avait
fait quelque chose, je crois que je ne l'aurais pas renvoyé. Pire que
l'inceste, c'était l'absence d'explication, de toute parole. Pour nous,
c'était ça l'insupportable. Chez les musulmans, la parole des femmes
ne vaut rien et on ne leur doit aucune parole.”
Je suis surpris encore une fois. J'ai le souffle coupé. Je pose une
question, peut-être pour maîtriser ma surprise. “Le père
de Salomon, Abbi, est un musulman ?” Mal m'en pris : la réponse
me surprendra plus encore : “Mon fils en vérité s'appelle
Salomon Ibrahim. Son père, c'est Abbi Ibrahim. Je sais qu'il y a des
problèmes. A l'école, une petite fille lui a demandé pourquoi
il portait une étoile de David au cou, alors qu'il est mulâtre.
Il faut toujours expliquer qu'il y a aussi des juifs noirs.”
“Oui, en effet,” je lui dis. “Curieux que vous ne m'en ayez
pas parlé auparavant. Peut-être que pour vous aussi, toute cette
histoire apparaît comme très curieuse.”
“J'avais peur que vous ne me compreniez pas si je vous l’avais raconté dès
le début. Aujourd'hui, je ne la trouve plus curieuse, non. Je la trouve
plutôt bizarre.”
Dans mon esprit, je me dis : « bizarre » au sens du refoulement,
de ne rien vouloir entendre à la curiosité. Elle ajoute : “Vous
savez, dans mes analyses, avant, je n'ai jamais ni voulu ni pu parler de mon
histoire, je veux dire, de mon histoire véritable, de ce que j'en sais,
de mes souvenirs. Je racontais des choses. Par exemple, un de mes analystes
intervenait au sujet de la drogue, que je prenais parfois. Pour lui, c'était
tout un monde. Il y allait de mon homosexualité et tout et tout.
Et elle me raconte une histoire qui, pour être assez surprenante, n'obéit
pas moins à la logique des formations de l'inconscient. Son père
a été un des rares rescapés d'un camp de concentration.
De retour à son village, au centre de la France, toute sa famille avait
disparu. Lui-même était très affaibli, malade, souffrant.
La mère de Sarah, qui venait d'arriver en France en provenance du Nord
de l'Afrique, a considéré que c'était un miracle qu'il
soit vivant. Elle a décidé de s'occuper de lui. Ils se sont mariés.
Pendant les premières années, leur principal terrain d'entente
a été la maladie. Puis, Sarah est née. Elle a été considérée
comme une bénédiction, mais il y avait de très grandes
différences entre ses parents. Ils se sont créés un terrain
d'entente autour de la religion. Ils étaient extrêmement pieux,
obéissaient aux rituels, et aux jours sacrés.
“Vous savez, ma fille a beaucoup souffert de mon refus radical de commémorer
le Noël des chrétiens. Nous en avons beaucoup discuté. Ce
sont des choses bêtes, mais c'était comme ça. Elle se plaignait
que tous les autres enfants avaient des cadeaux et elle n'avait rien. Je lui
expliquais que si, qu'elle avait autre chose, qu'elle avait nos fêtes à nous.
Mais elle ne l'acceptait pas. J'ai commencé à changer avec Salomon,
parce que Rachel insistait pour que je ne reproduise pas avec lui ce que j'avais
fait avec elle. De toute façon, chez elle, elle a toujours organisé un
repas de Noël et la distribution des cadeaux, dès qu’elle a
quitté la maison pour se mettre avec son ami, qui n’est pas juif.
Alors, si je ne voulais pas créer une mésentente avec ma fille,
il me fallait bien l'accepter. J'ai fini par commémorer Noël, moi
aussi.”
"Ne rien avoir", "avoir des cadeaux", "avoir autre chose", ce sont des signifiants
que je comprends comme appartenant au domaine de la perlaboration de l'angoisse
de castration et à un questionnement quant à l'enfantement. Ils
surviennent après d’autres, relatifs à la destruction liée
aux camps où a séjourné son père, à la maladie, à la
rencontre entre étrangers et, enfin, à la religion.
“Mes parents étaient tellement ennuyeux avec leur religiosité,
je me disputais tellement avec eux, ils m'énervaient à un point
tel, que je suis partie une première fois en Afrique. Je me suis trouvée
un premier petit ami africain, qui ensuite est venu me rejoindre en France. C'était
la seule manière pour moi de me révolter, de montrer à mes
parents qu'ils avaient tort. Cela les agaçait, bien sûr, mais il
m'a fallu tenir une liaison avec un musulman pour rompre avec eux et m'en débarrasser
pour de bon.”
J’entends et j’imagine ce qu’elle me raconte à partir
de plusieurs perspectives. D’une part, Sarah revêt une importance
extrême pour ses parents. Elle est le témoin de leur fécondité après
tant de destructions
[9]. Néanmoins,
cette importance est plutôt imaginaire et semble se traduire dans une
sorte de négligence à l’égard de la Sarah réelle,
qui questionne. Ce conflit engendre des troubles spécifiques, dont l’essentiel
semble être une difficile inscription de l'Autre, à l’origine
de cascades de symptômes
[10].
Cependant, Sarah est prise dans un mouvement bien plus complexe, qui commencent
pourtant par un postulat simple : « je dois
être indépendante de
mes parents ». Une pression vers cette indépendance se manifeste
un peu plus tard : « je dois
me libérer de mes parents ».
Parents beaucoup trop encombrants, cette formule devient : « je dois
me
débarrasser de mes parents ». Or, il est impossible de
se
débarrasser de ses parents. « Se débarrasser » est
simplement la formule ultime du refoulement, de l'exclusion et, pour tout dire,
de la forclusion. « Se débarrasser » devient alors, non pas
en tant que parole, mais en tant qu'événement, « rencontrer ». « Rencontrer » des
noirs pour « se débarrasser » des « blonds », « rencontrer » des
africains pour « se débarrasser » des européens, « rencontrer » des
musulmans pour « se débarrasser » des « juifs ».
Par ailleurs, « se débarrasser » est le signifiant original
de la Shoah et du malheur du père de Sarah.
Je ne lui dis rien de toutes ces considérations, bien entendu. Je lui
dis : « Difficile d'être ensemble quand nous venons, quand
les uns et les autres viennent, d'aussi loin, et que nous sommes toujours si
différents. »
Je pense aux difficultés de cette analyse, qui s'irradie et qui est
irradiée, à partir de la vie et de l’histoire de Sarah
dans la mesure où celle-ci est liée à l'histoire de ses
parents et même à une histoire qui vient d'un au-delà d'eux.
Sarah et les femmes
Je prends le prénom du fils de Sarah, tel qu'elle vient de me le révéler
comme un prénom symptomatique.
L’intérêt psychanalytique pour le nom propre possède
une histoire restée de nos jours dans l’oubli. Elle commence avec
Stekel qui, le premier, en souligne l’intérêt. Ses thèses
sont immédiatement reprises par Abraham
[11].
Freud mentionne son premier élève dans un court texte peu connu : « Sans
doute, des objections ont été souvent élevées contre
les affirmations de Stekel selon lesquelles, dans les rêves et les associations,
des noms qui doivent être cachés sont remplacés par d’autres
qui contiennent la même séquence de voyelles
[12]. » Dans
ce sens, Stekel révèle à Freud le secret du nom de Dieu.
L'expérience clinique montre que la coïncidence entre le nom propre
et quelque chose qui relève du réel est une charnière
des psychoses. Non pas que cette coïncidence seule puisse déclencher
une psychose, ni que toutes les fois qu'une formation psychotique se développe
cette coïncidence soit présente. Simplement, de manière
tout à fait empirique, d'une part, cette coïncidence est plus fréquente
parmi les psychotiques que dans le restant de la population et, d'autre part,
d'un point de vue théorique, la psychose implique un aplatissement de
l'ordre symbolique qui fait que l'imaginaire se précipite sur le réel.
Le nom propre peut s'organiser comme symptôme ou comme sublimation.
Pour ce que Sarah dit et ne cesse de dire de Salomon, ce prénom apparaît
comme le symptôme d'un clivage certain, qui court dans la famille, depuis
le mariage d'un ashkénaze avec une séfarade, mariage bâti
autour de la douleur des camps de concentration avant de s'ériger autour
de la religion, jusqu'au mariage de Sarah avec un musulman, comme mise en acte
de ce clivage en vue de la résolution des conflits propres à son
histoire. Par ailleurs, son propre prénom, ainsi que celui de sa fille,
par leur insistance sur les rôles historiques des ancêtres qui
les ont portés, témoignent du désir d’établissement
d’une lignée féminine, qui soit enfin en accord avec la
transmission utérine d’une religion. Le prénom de Salomon
Ibrahim fonctionne comme l’un des symptômes majeurs de Sarah.
Toute approche de ces éléments ne peut se faire que de forme
allusive, comme en général toute parole en psychanalyse qui prétendrait à un
statut d'interprétation, étant évident que la traduction
des paroles du patient dans le jargon théorique de l'analyste doit être
rigoureusement proscrite.
Ce qui me semble le plus judicieux avec Sarah est d’essayer de penser
avec elle à la douleur. J’attire son attention sur toute cette
douleur qui court le long de sa vie : douleur de la situation actuelle avec
Jean, mais aussi douleur de la nécessité d’un mariage pour « se
libérer » de ses parents, douleur de ne pas entendre la reconnaissance
de sa parole, douleur des conflits avec sa fille, douleur de la mutuelle incompréhension
entre ses parents et, enfin, - comment ne pas le dire ? - douleur des camps,
dont l’ombre s’étend sur sa vie avant même sa naissance.
Comme si la répétition de la douleur était devenue impérative.
Sarah m'écoute avec beaucoup d'attention et quand je termine de parler,
un long silence s'installe. Puis, elle ajoute, d'une voix émue : “Vous
appelez cela masochisme, n'est-ce pas ? Cette passion de se soumettre à ce
qu'il y a de plus contraire à nous, en nous ? Vous avez raison ! Je
vais vous dire. Comme je portais le nom du père de Salomon, j'ai pu
me faire passer pour arabe moi-même. Cela n'a pas été difficile
de me faire embaucher comme hôtesse de l'air dans la compagnie aérienne
d'un des pays du Golf. J'ai eu l'idée que cela me garderait bien au
loin de mes parents et de toute religiosité.”
Voici le « tourment/angoissé » propre au « plaisir/déplaisir
masochiste
[13]. Néanmoins,
d’autres éléments se présentent. Les récits
de Sarah sont éclairants. Ils montrent une sorte de toute-puissance
du masochisme, liée à la froideur, qui correspond, elle, à une
dénégation de la sensualité et au sentiment transformé en
sentimentalité
[14]. Le
masochiste, tout comme le sadique propre à l’univers masochiste,
sont avant tout, des sentimentaux. La souffrance ou l'humiliation que le masochiste
espère subir n'a pas de limites. Le sadique mourrait avant de pouvoir
infliger à un masochiste, qui, d’ailleurs, ne l’intéresse
pas, toute la souffrance attendue
[15].
Sarah me semble, en effet, être la proie de ce fantasme de toute-puissance
lié au masochisme qu’elle nomme. Elle me semble avoir souffert
de cette froideur et avoir lutté pour l’atténuer et la
rendre tolérable. Ses fantasmes de toute-puissance sont les traces de
cette lutte. Elle aurait imaginé son père tout-puissant, d'avoir
survécu aux camps de concentration, mais sa toute-puissance à lui était,
elle-même, réaction à la froide toute-puissance du criminel.
Elle l'aurait voulu bien plus puissant qu'il n'apparaissait dans les conversations
au sujet de son retour, tenues entre les parents, dans la famille ou dans les
cercles d'amis. Aussi sa mère a dû lui paraître toute- puissante,
pour avoir sauvé cet homme au bord de la mort et pour avoir pu se hisser à tant
de dévouement
[16].
L’importance des fantasmes sadomasochistes pour les enfants des survivants
de l’extermination des juifs d’Europe, tout comme l’importance
de leur mise en acte ont été bien repérés et étudiés
[17].
Ces fantasmes sont issus de l’impossibilité de partager la douleur
entre les générations.
J’aimerais ici ajouter, à ces considérations traditionnelles
sur le masochisme, ce que j’ai pu remarquer dans mon expérience
personnelle. Masochisme, paranoïa et deuil gardent un lien intime. Le
masochisme correspond à une érotisation possible du sentiment
de persécution sous la forme du sentimentalisme, dans un effort insensé pour
atténuer la violence de la persécution, première manifestation
du deuil. Dans le masochisme, le persécuteur n’est pas celui qui
menace, ou qui risque d’aller au-delà de la menace, mais il devient
celui qui excite au moyen de la menace. La douleur masochiste vise à éviter
la douleur d’un deuil. La toute-puissance imaginaire du masochiste obéit à la
logique de la formation du sentiment de grandeur que Freud décrit dans
son étude sur Schreber
[18].
Sarah se dilacère dans son identité juive qui s’anéantit
auprès des musulmans et qui, surtout, s’érige en tant que
seule possibilité de survie à l’ombre d’une douteuse
inscription du nom-du-père dans le discours de la mère.
Je lui fais part de certaines de mes considérations et elle me dit,
avec grande satisfaction, un sourire dans sa voix, que, en effet, elle a toujours
imaginé les femmes bien supérieures aux hommes et qu'elle n'a
jamais compris “ces balivernes psychanalytiques sur l'angoisse de castration
qu'on lit ici ou là, ou dont on entend parler”.
D'ailleurs, quand elle a décidé de prendre un premier rendez-vous
avec moi, avant de m'appeler au téléphone, elle était
sûre que j'étais une femme. Elle avait lu par hasard chez une
amie quelque chose que j'avais écrit et elle avait été ravie
de tant de sensibilité et délicatesse. “Seule une femme
pouvait écrire de la sorte !” - avait-elle été sûre.
Et elle avait été très surprise de me découvrir
homme. Pendant une ou deux séances elle avait hésité entre
rester ou partir et, finalement, comme je lui avais inspiré un début
de confiance, elle était restée. Nos entretiens lui convenaient,
tout en la dérangeant. Ils lui ont permis de beaucoup avancer dans ses
pensées et de se souvenir. “Mais je suis sûre qu'il a dû y
avoir une femme très importante dans votre vie, ou des femmes d'ailleurs,
pour que votre manière de penser et de parler devienne si féminine.”
Je m’entends dire clairement dans mes pensées que, moi, un homme,
quand j'ai été petite fille, en voyant ma mère, je pensais
moi aussi, que le destin des femmes était de souffrir. Surpris par cette
petite fille qui a vécu, lovée dans mes violents fantasmes de
petit garçon, je peux comprendre une certaine agressivité flottante
qui s’établit entre nous, qui ne m'échappe plus. Elle est
liée à une sorte de froideur de Sarah qui me semble parfois absente à elle-même, à ce
qu’elle dit. Elle m'avait parlé de ses crises de jalousie par
rapport à Jean, mais cela avait été comme une mise en
scène pour l'impressionner. Peut-être avait-elle toutes les raisons
d'être paralysée quand Rachel lui avait parlé de ce qui
se passait entre elle et son beau-père, mais elle avait d’abord
réagit par le déni. Rétrospectivement, mon impression
est que sa réaction a été froide, absente, méfiante.
Sa fille a dû insister. Sa profession d’hôtesse de l’air
exige cette vague mise en scène, cette neutralité indifférente
et bienveillante, absente. Sa délicatesse m'apparaît maintenant
comme froide. C'est froidement qu'elle s'acquitte de son métier d'hôtesse
de l'air. Je reconstruis dans mon imagination une situation où sa mère
ne s'occupait pas d'un homme en particulier, qui avait connu des souffrances
particulières, mais se déchargeait d'une mission. Par rapport à elle,
la souffrance de cet homme aurait été agression et elle lui aurait été supérieure
en ne pas réagissant, mais en se sacrifiant. Douleur et soins se confondent,
acquièrent des tonalités agressives. Les soins, qui auraient été pure
protection, deviennent lutte agressive pour la survie.
Peut-être ai-je permis à Sarah d’inscrire alors dans son
analyse quelque chose d’un transfert envers moi en tant que mère
et de s’identifier à un père souffrant. Cependant, les
difficultés de Sarah pour bien établir des frontières
me réjouissent moins. Celles qu'elle traverse tous les jours, professionnellement,
m'apparaissent comme des métaphores des frontières entre les
générations, ou de celles de l'identité sexuelle, où par
exemple « garder ses distances » peut apparaître
comme un signifiant dont le signifié serait « franchir les
frontières ».
Le fantasme central de Sarah est bien celui de la toute-puissance génitrice
féminine, si intimement liée au masochisme, les deux étant
articulés à la difficulté de l'inscription de l'homme
dans la chaîne de signifiants à laquelle obéissent ses
symptômes : l'homme est mourant, tortionnaire ou torturé, abuseur
ou abusé. L'histoire qu'elle me raconte, ses récits en séance,
sa possibilité de les exprimer, viennent néanmoins du transfert
et de la place qu'elle m'assigne.
Peu de temps après, symptôme majeur, Sarah fait un cancer de l'utérus.
Elle évoque à cette occasion un premier cancer, du sein celui-ci,
qu'elle a fait après la rencontre de Jean, l’aide et le soutien
que le jeune homme lui avait apporté, sa crainte qu'il ne l'abandonne
alors et sa frayeur actuelle qu'il ne le fasse maintenant, même s'il
lui témoigne son amour. Sans pouvoir y mettre fin, l'amour de Jean atténue
les fantasmes et les angoisses relatives à un corps abîmé,
coupé, détruit. L'angoisse de castration est un nœud qui
ne tient plus devant le fantasme d'un corps qui se défait, surtout lorsque
ce fantasme est étayé par la réalité. Après
la religion, la maladie aussi était réapparue dans la vie de
cette femme. Ce qu’elle avait rejeté le plus chez ses parents
se réinstallait dans sa propre vie.
Propositions sur la métapsychologie du cas
La vie de Sarah n'est pas un tas d'événements, son histoire n'est
pas un enchaînement plus ou moins serré ou erratique de faits
plus ou moins compréhensibles ou absurdes. Sa vie correspond à une
articulation entre du sens et du non-sens, obéissant aux formations
de l'inconscient ou aux logiques du fantasme.
Ce sens et ce non-sens prennent racine dans un au-delà de son histoire.
Ils obéissent à une dynamique, où ce qui était
plaisir devient déplaisir avant de redevenir plaisir et ce qui était
idéalisation devient dénigrement avant de devenir assomption
de l'être, dans un mouvement qui suit de près la transformation
de l'angoisse de castration en fantasme de disparition et - pourquoi pas ?
- en somatisation.
Ce sens obéit aussi à l'économie la plus stricte, quand
l'identification projective et narcissique remplacent de manière régressive
les métaphores ou métonymies possibles.
Il obéit enfin à une topique, où ce qui était refoulé réapparaît,
selon l'impératif de la compulsion de répétition, avant
de s’inscrire dans un lieu psychique à partir duquel son mouvement
peut se relancer.
J'ai mentionné la douleur qui traverse la vie de Sarah, comme le fil
rouge les mats et les voiles au vent. Sa douleur de maîtresse, mais aussi
sa douleur d'épouse. Sa douleur de ne pas avoir sa parole reconnue,
mais aussi sa douleur de mère. Sa douleur d'enfant noyée dans
la plus grande douleur des violents souvenirs de son père et, dans une
moindre mesure, de sa mère. Comment ne pas le dire ? L’infinie
tristesse que nous pouvons éprouver du fait de l’existence des
camps de concentration.
La douleur ne s'arrête pas avec la fin de la souffrance de ceux qui l'ont éprouvé.
Souvent, seule une plus grande douleur y met fin. La joie ne s’évanouit
pas avec la déception qu'invariablement elle provoque. Souvent, seule
une joie plus grande remplace l'ancienne gaieté.
La « froideur », pour Sarah, je pense, a été le
signifiant de ceux qui ont infligé à son père une souffrance
difficilement représentable. Le masochisme était le corrélat
du plaisir que d’autres éprouvaient à faire souffrir. Les « islamistes » ont
signifié pour Sarah sa quête des
Musulmänner, les « musulmans »,
ces prisonniers des camps de concentration qui ne parvenaient plus à se
défendre ou à se protéger, qui sans doute n'ont pas été tous
juifs, dont la mort a été prévisible et certaine et de
laquelle, pourtant, un petit nombre a échappé, dont son père
[19].
Sa propre froideur n'a pas été sans lien avec la froideur de
ceux qui ont imposé tant de souffrances.
Dans un sens, Sarah a survécu. Son masochisme ne correspondait pas aux
thèses psychanalytiques traditionnelles, mais à la manière
dont une femme a reçu son histoire avant de lui donner une suite.
Le masochisme ne me semble pas inné, ni primaire. D’ailleurs,
en psychanalyse, il est mirobolant de proposer « de l’innée ».
Au-delà de la douleur banale ou métaphysique de l’existence,
le masochisme s’apprend à travers les générations.
On apprend à souffrir comme on apprend à jouir.
Les silences du père et de la mère de Sarah lui ont imposé de
chercher leurs origines. Dans cette quête, elle a trouvé une douleur
qu’elle n’avait pas imaginée.
Dans un sens, Sarah n’a pas vécut.
[1] L. Andreas-Salomé,
Correspondance
avec Sigmund Freud suivie du
Journal d’une année (1912-1913),
Paris, Gallimard, 1970, trad. L. Jumel, p. 143, lettre du 13 mars 1922.
[2] P. Gay,
Freud : une vie,
Paris, Hachette, 1988, trad. T. Jolas, pp. 504-507.
[3] S. Freud, « Le problème économique
du masochisme », in
Névrose, psychose, perversion,
Paris, Puf, 1973, trad. J. Laplanche, pp. 289-290.
[4] T. Reik,
Le masochisme,
Paris, Payot, 2000, pp. 195 et 212, trad. M.Ghyka.
[5] J. Lacan,
Le Séminaire,
V, et
Le Séminaire, XI, Paris, Seuil, 1998 et 1973, pp. 175-176
et pp. 241-248, respectivement.
[6] A. Freud, « Fantasme “d’être
battu” et “rêverie”,
Féminité mascarades,
Paris, Seuil, 1994, trad. C. Christien, pp. 57-75.
[7] P.-L. Assoun,
Le masochisme,
paris, Economica, 2003, pp. 39-41. Au sujet e l’importance d’Anna
en tant que muse de la « sorcière métapsychologie » et
du mouvement analytique, voir Prado de Oliveira, « Le secret des
lettres : incidences sur les cures des fantasmes relatifs à l’institution
psychanalytique »,
Le Coq-Héron, n° 169, Toulouse, érès,
2002, pp. 61-71.
[8] Par exemple, un entretien avec
A. Green. P. Frotté et coll.,
Cent Ans Après, Gallimard,
1998, pp. 162.)
[9] Voir, J. S. Kestenberg et M.
Kestenberg, “Psychoanalytic contributions to the problem of children
of survivors from Nazi persecution”,
Israel Annals of Psychiatry,
1972, 10: 311-325. Aussi, R. Krell, “Holocaust families : the survivors
and their children”,
Comp. Psychiatry, 1979, 20: 560-568.
[10] J'ai traité de ce thème
dans "Little Jeremy's Struggle with Autism, Schizophrenia and Paranoïa",
International
Forum for Psychoanalysis, 8 : 1999, Stockholm, Scandinavian University
Press). Aussi, autrement, dans
A Language for Psychosis: The Psychoanalysis
of Psychotic States, edited by P. Williams, London: Whurr Books, 2001.
[11] W. Stekel, “Die Verpflichrung
des Namens”,
Zeitschrift fur Psychotherapie und med. psychol.,
3, 1911, t. 2, p. 110-120 ; K. Abraham, “La force déterminante
du nom”,
Œuvres complètes, I, 1907-1914, Payot, 1965,
trad. I. Barande et E. Grin, pp. 114-115. Stekel s’intéresse aux
consonnes du nom de Schumann et de leur destin dans sa musique.
[12] S. Freud, “The significance
of sequence of vowels”, S. E. XII, 1911-1913, trad. J. Strachey, A. Freud,
A. Strachey et A. Tyson, The Hogarth Press and The Institute of Psycho-Analysis,
1958, p. 341. Ma traduction ici. À l’époque, les traducteurs
et les éditeurs ignoraient encore le texte de Stekel qui avait inspiré Freud,
même s’il le cite dans
Totem et tabou.
[13] P.-L. Assoun,
Le Masochisme,
Paris, Anthropos, 2003, p. 21.
[14] G. Deleuze,
Présentation
de Sacher-Masoch, Minuit, 1967, pp. 45-46 : « Telle est
la trinité du rêve masochiste : froid-maternel-sévère,
glacé-sentimental-cruel. » La lecture de Waelser et de « l’Institut
Benjamenta » apporte un autre éclairage sur le masochisme,
très éloigné de celui de Sacher-Masoch, en fin de compte
très moraliste.
[15] Voir, d’E. Langley,
le très intéressant
The Lusty Lady, Scalo, Zurich-Berlin-New
York, 1997, où une professionnelle du sexe décrit comment sa
première tâche, auprès des clients masochistes, est de
les protéger de leurs fantasmes et de les réassurer quant à l'intérêt
de la possibilité d'une satisfaction
a minima.
[16] M. Duras décrit dans
La
Douleur les soins nécessaires pour ramener à la vie un rescapé des
camps (Paris, POL, 1985).
[17] D. Pines, “The impact
of the Holocaust on the second generation”,
A woman’s unconscious
use of her body, Yale University Press, New Haven and London, 1994, pp.
205-225, particulièrement p. 208. Cet auteur montre également
un délicat travail clinique autour du nom propre, que j’évoque
auparavant. Voir ce même article, p. 214.
[18] Freud suggère cette
relation lorsqu’il signale, dans une lettre à Jung d’avril
1907 : « Dans la paranoïa, la libido est retirée à l’objet ;
une inversion de cela est le
deuil, où l’objet est retiré à la
libido. » Voir, S. Freud–C. G. Jung,
Correspondance,
I, 1906-1909, Gallimard, 1975, trad. R. Fivaz-Silbermann, p. 87.
[19] A propos du témoignage
des « musulmans », voir G. Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz,
Payot & Rivages, 1999, trad. P. Alferi, pp. 217-227. Au sujet de la représentation
de l’irreprésentable, voir, L. E. Prado de Oliveira, "Notes sur
la culture, le délire, la hallucination", in
Schreber et le meurtre
d'âme, Paris: L'Harmattan, 1996, pp. 267-290.