
Luiz Eduardo Prado de Oliveira
Le secret des lettres :
incidences des
fantasmes relatifs
à l’institution psychanalytiques
sur les cures
À chaque fois que la situation devient trop
intolérable à la maison, Maria s’enfuit chercher refuge dans
son jardin. Intolérable, sa vie l’est, d’habitude. En
vérité, c’est un jardin public, mais elle en parle comme de
son jardin à elle. Et il l’est bien à elle, au moins ce
coin, près du grand arbre avec un creux, ou cet autre coin, au milieu des
buissons touffus. Ce jardin public secret a même de curieuses extensions.
Il s’étend loin, sur les berges du fleuve, dans ce creux des
rochers où Maria est seule à se rendre, dont elle connaît
seule le chemin. Arbre, buisson, rocher sont les dépositaires des secrets
de Maria, à qui elle chuchote ses douleurs, cache sa rage, laisse
exploser sa colère, quand les explosions intimes et familiales aussi
hasardeuses qu’habituelles ne suffisent plus.
Anna, pour sa part,
fuit dans les jardins au-delà des murs du château quand la
situation devient trop intolérable dans son monde à elle. Ce monde
est rempli d’êtres et d’événements
épouvantables. On s’y tue, on s’y tire dessus, on y meurt de
mort atroce. Elle y devient aveugle, elle y doit défendre une ferme qui
lui appartient, à elle et à son père. Lorsqu’elle
dégaine son sabre, elle s’aperçoit qu’il est fendu, ce
qui la remplit de honte devant ses ennemis.
Deux filles en bateau
Quand Anna s’échappe de ce monde, elle ne va pas bien
loin, malgré son déguisement garçonnier, qu’elle
revêt avec beaucoup de soin et précaution. Elle a retrouvé
un livre d’aventures de garçons. Elle l’a lu,
passionnée, frémissante. Elle y est très attentive, elle
est la fille la plus attentive au monde. Elle voit comment les adultes font avec
les garçons, pour les punir. Pourtant, elle ne parvient pas à se
protéger et elle s’imagine punie. Pour un rien elle est
enfermée dans des donjons, dans des salles de torture. Elle essaye de
s’enfuir et de chercher refuge au-delà des murs. Le chevalier,
gardien des lieux, prince peut-être, sinon roi, la reconnaît sous
ses vêtements de garçon, il la rattrape et la ramène,
invariablement, la menaçant de nouvelles tortures, chaque fois plus
terribles, avant de devenir doux, prévenant et prévoyant.
Invariablement, le chevalier la reprend vite, au galop, dans ses bras. Et, en
vérité, ce n’est pas étonnant, car ce jardin secret
vers lequel elle essaye de s’enfuir appartient à son père.
Le chevalier aussi, d’ailleurs, appartient, lui aussi, à son
père, comme le château, la salle de torture, le donjon,
elle-même. Tout appartient à son père. Elle l’aurait
fui, elle aurait été encore plus loin, très loin, vers les
berges d’un fleuve, comme Maria, pour elle, Anna, cela n’aurait rien
changé. Ce serait toujours à son père.
Pour Maria, en
fin de compte, c’est simple. Son père et sa mère sont morts.
Les tortionnaires sont ses frères, qui l’ont choisie, elle, entre
toutes, elle, parmi ses sœurs, elle, l’élue. Ses sœurs ne
l’aident pas non plus, ne se révoltent pas, ne la protégent
pas, même l’aînée fait la sourde et l’aveugle.
Son père, travailleur immigré, ouvrier, a fait un premier mariage,
dont un fils est issu. Puis, sa première femme venant à mourir, il
s’en fut dans son pays en chercher une autre. Il en a ramené la
mère de Maria, femme rejetée par un premier mari lorsqu’il
découvre pendant la nuit de noces qu’elle n’est plus vierge.
Cette deuxième femme donne au père de Maria le plus grand nombre
de ses enfants. Il travaille dur et, puis, il meurt. Il laisse à ses
enfants un héritage confortable, produit des assurances qu’il a eu
la précaution de contracter. Chacun d’entre eux a un point de
départ dans la vie modeste, mais solide.
Pour Anna, la
simplicité recouvre une complication sans fin. À la mort de son
père, elle hérite d’un empire illimité et qui se veut
éternel, donc instable et fragile. Toute sa vie durant, elle porte cette
instabilité et cette fragilité. Car, toute sa vie durant,
c’est comme si personne n’existait, à part elle et son
père. Disparues, sa mère et sa tante, disparus, ses frères
et ses sœurs. Même les amis de son père semblent lui
appartenir, n’être autre chose que son ombre. Elle serait
complètent perdue sans le chevalier, si doux, enfin de compte.
Plus
tard, ce sera quelqu’un d’autre. Son père a une amie, une
seule qu’il écoute, à qui il fait confiance, tout au moins
en ce qui la concerne, elle, Anna. Une amie à qui il la confie quand il
le faut, quand cela lui devient beaucoup trop intolérable, à elle,
son propre monde. Cette amie l’a sauvé de son père. En
quelque sorte, son père l’a offerte à cette amie de la
famille, mais désormais plus particulièrement sienne, à
elle, Anna, la dernière fille de son père. Alors qu’elle
n’aurait pas dû naître, d’un commun accord, elle est
devenue la fille à son père.
Maria a occupé une autre
position, curieuse. Issue d’une famille de 13 enfants, dont 7
garçons et 6 filles, elle en a été la neuvième, mais
la troisième des filles. Sa mère l’a voulue la
dernière, mais une autre est survenue, qui n’a même pas de
prénom, qui est dite “la dixième” et encore une autre
et, puis, leur mère est morte. En quelque sorte, sans l’être
tout à fait, Maria l’a été, cette dernière, la
dernière des vœux de sa mère avant sa mort. Cette mère
lui en a voulu, du fait qu’elle ne l’ait pas vraiment
été. Elle aurait du, elle, Maria, régler les grossesses de
sa mère. Ainsi, préférée de sa mère, elle a
été aussi la plus rejetée, celle que sa mère a
aimé et détesté le plus.
Par exemple : sa
mère la bichonne, mais, en le faisant, elle lui fait mal. Maria a un
grain de beauté entre les cuisses. Or, quand sa mère lui donne son
bain, elle frotte ce grain de beauté, longtemps elle le frotte,
« pour qu’il parte, pour qu’il s’en
aille, » fredonne-t-elle tout bas, comme si ce grain était le
signe d’une malédiction, l’oracle d’un malheur à
venir. Pourtant même le frottement fait plaisir à Maria. De
même, dès que sa mère a remarqué une petite
tâche de sang dans une petite culotte parmi tant d’autres, elle doit
forcément être sa petite culotte à elle et cette tâche
de sang ne peut pas provenir d’une petite égratignure, d’un
petit accident, non, mais elle doit être la preuve formelle que sa petite
fille a déjà perdu sa virginité, que sa petite fille
âgée de sept ans à peine n’est plus vierge et
qu’elle serait une pute si sa mère et ses frères ne
veillaient pas tous en permanence sur elle, le plus souvent pour
l’accabler de ne pas être assez discrète, de ne pas assez se
couvrir.
Comme Maria, Anna est aussi la troisième fille, mais
d’une plus petite fratrie, de seulement six enfants, composée
à moitié par des garçons. Alors que Maria aurait dû
être la dernière, Anna, qui n’aurait pas dû être,
est devenue l’après dernière. Les enfants auraient dû
s’arrêter juste avant elle. Sa naissance est source de grandes
douleurs pour sa mère et d’un « délire des
grandeurs » pour son père, qui croyait déjà à
la fin de son intérêt sexuel. La mère ne s’est jamais
occupé de sa fille. D’abord, contrairement à ce qui
s’est passé avec les autres, elle refuse de l’allaiter.
Ensuite, son beau-père si aimé de son mari, meurt peut
après la naissance d’Anna et, par un jeu des circonstances et
coïncidences, sa propre sœur, tante maternelle de cette petite fille,
vient s’installer dans leur foyer, captant l’attention de son mari.
Enfin, pour la première fois de leur mariage, le père et la
mère d’Anna prennent alors des vacances séparés. Rien
de réjouissant ne semble entourer la naissance de cette fille, qui sera
confié à une bonne d’enfants. Rien, sauf l’amour de
son père, qui lui est immédiatement et intégralement
acquis.
Anna ne pardonne jamais rien à sa mère. Tout
l’amour de son père ne semble pas atténuer la douleur du
manque d’amour de sa mère. Anna se sent perdue et il lui arrive de
se perdre réellement dans les foules des jardins, encore petite fille.
Là encore, jardin public et jardin secret se confondent, où pousse
le bouton de l’égarement.
Sa mère ne l’aime pas
d’un amour ambigu et contradictoire, comme celui de la mère de
Maria, non. Le désamour de la mère d’Anna à son
égard est clair et précis. La mère de Maria la livre
à ses fils, ses frères. La mère d’Anna la livre
à son mari, son père.
Par exemple, un jour Maria rentre de
l’école. Elle demande de l’argent à sa mère
pour les petites fournitures. Sa mère lui dit d’aller voir avec ses
frères. Déçue, Maria s’enfuit dans son jardin, se
confie à son arbre qui lui dit de faire selon les conseils de sa
mère. Elle va donc voir l’un d’entre eux, qui lui refuse de
l’argent et lui dit qu’elle n’a qu’à faire la
pute. Elle va voir un autre, à qui elle dit qu’elle est venu faire
la pute pour avoir un peu de sous. La voilà donc qui taille une pipe
à son frère en échange de l’argent des fournitures
scolaires, selon ce que sa mère lui a dit de faire.
Mais,
c’est un jeu ! Maria revient le lendemain vers ce frère pour
lui dire que le compte n’était pas bon et qu’il manque de
l’argent. Son frère veut bien lui en donner plus, mais en
échange d’une autre pipe. Et le manège recommence. Peu
à peu, chacun des aînés s’y met. L’agenda de
Maria est chargé. Trois, quatre pipes par jour, autant d’argent.
Elle distribue de la confiserie à ses copines. Elle se la joue princesse.
Peu à peu, Maria acquiert le sentiment de rendre véritablement
service à ses frères, qui semblent tellement souffrir de leur
excitation. Elle leur rend service, ils la protègent. Pas question
qu’un garçon de son école s’approche d’elle ou
se refuse de lui obéir. Les frères, caïds, sont
là.
Personne, personne dans cette famille ne voit ce qui s’y
passe ? Si ! À deux, trois reprises la mère les prend en
flagrant délit. Elle ferme la porte derrière elle et
prétend ne rien avoir vu. De toute manière, c’est comme
ça. Pour cette mère, ce qui ne se dit pas n’existe pas et,
si Maria dit une chose et ses frères le contraire, elle en prend pour son
grade, car sa mère croit ses frères. Peut-être que pour sa
mère aussi, il s’agit d’un jeu. Une fois, elle lui dit de
faire plus attention dès qu’elle aura ses règles. Une autre
fois, elle lui fait une magie, qui lui ferme le sexe tant qu’elle ne sera
pas marié. Maria souffre de ne pas trouver un homme qui la satisfasse
pour un mariage.
Anna ne se marie jamais de sa vie. Elle a toujours
été beaucoup trop effrayé de tout ce qui rappelle une
séparation, de près ou de loin. Beaucoup de ses souvenirs se
rapportent à cette expérience et à la frayeur panique
qu’elle éprouve alors. Une fois, un oncle de passage à la
maison invite tous les enfants au cirque, mais pas Anna, car elle a un gros
rhume. Elle se sent vivement humiliée et abandonnée, elle en garde
un grand chagrin. Un peu plus tard, tous partent à une promenade en
bateau, mais elle reste à la maison, car elle est encore trop petite et,
de toute façon, il n’y a plus de place sur le bateau. Cette
fois-ci, elle ne se plaint pas et son père, qui assiste à toute la
scène, la félicite et la console. Cela lui fait un si vif plaisir,
à Anna, que plus rien ne compte. Encore un peu plus tard, ses
frères l’amènent en promenade en bateau. Ce sont des fiers
marins, mais elle n’a aucune expérience de la mer ou des voiles.
Comme il y a du vent, ils lui commandent de se coucher, de manière
à éviter des ennuis. Elle obéit avec beaucoup de joie. Elle
a appris à faire ce qu’on attend d’elle. Elle a appris
à combattre la panique, la douleur et le sentiment d’abandon par
l’obéissance et le plaisir qu’elle en tire.
Maria
n’obéit jamais, à part évidemment dans les
circonstances déjà mentionnés, quand elle croit ne pas
obéir, mais jouer. Autrement, elle attaque ses frères à
coups de poing et d’hurlements de manière à leur faire peur,
même s’ils sont plus grands et plus forts. Ils finissent par quitter
la maison, pour éviter sa colère. Et, lorsque sa mère la
bat, elle lui tient tête, jusqu’à ce que celle-ci se fatigue
et lui hurle de quitter la pièce où se déroule la punition,
de s’éloigner d’elle. Même à
l’école, pour n’importe quelle broutille, comme à la
maison, Maria peut devenir très violente et s’attaquer à ses
collègues avec une telle furie qu’ils prennent peur, alors que les
plus grands et plus à même de lui riposter n’osent pas
s’approcher d’elle, de crainte de ses frères. D’autre
part, à la maison, lorsque par exemple son père rentre du travail,
toutes ses sœurs courent le saluer et se jettent à son cou. Pas
elle. Le père prend ses sœurs dans ses bras, danse avec elles, les
embrasse, les cajole. Pas elle. Maria reste dans son coin. Parfois, seulement,
il lui dit que c’est bien, qu’elle apprend à ne compter
qu’avec ses propres forces. Elle en tire fierté. C’est comme
ça qu’elle le devient. Elle aurait pourtant tellement aimé
lui dire, à ce père, qu’elle, elle aussi, aurait aimé
faire comme les autres, le fêter et être fêtée par lui,
mais qu’elle n’y parvient pas et qu’elle en souffre. Elle ne
dit rien.
Maria, orgueilleuse, porte une plaie ouverte. Son corps ne
l’obéit pas, ses jambes l’amènent là où
elle ne veut pas aller, sa bouche ne s’ouvre pas pour dire ce
qu’elle veut exprimer. Tout en elle se révolte contre elle. Elle se
soigne en courant vite vers son jardin secret à ciel ouvert, où
elle se confie au creux de son arbre, nichée dans son buisson, à
son intime rocher près du fleuve. Ses chuchotements, ses hurlements, ses
coups de pied et de poing, arbre, buisson, rocher, les accueillent, toujours
accueillants au-delà de l’humain. Donc, peu à peu, Maria se
calme. Elle s’intéresse à autre chose, sa curiosité
s’éveille. Bientôt, dans sa famille, elle devient
mademoiselle la science. La petite pute est aussi chercheuse scientifique. Elle
réfléchit, apprend à ses frères et sœurs
à faire pareil, les amène à reprendre des études,
à passer des diplômes qu’ils réussissent ou ne
réussissent pas, à chacun son destin. Maria, elle, les
réussit, haut la main. Elle s’intéresse au droit et à
l’application de la loi, aussi aux sciences économiques,
c’est à dire à la science des lois qui nous gouvernent dans
notre vie quotidienne. Depuis longtemps, elle n’est plus la petite pute.
Elle devient protectrice, responsable de haut niveau d’un organisme
international. Mais, protectrice, elle ne parvient pas à se
protéger contre les souvenirs qui l’envahissent, si excitants, ni
contre ses propres sentiments.
Anna, dont seule la modestie cache
l’orgueil insensé, s’intéresse aussi aux
études. La folie d’Anna s’inscrit vite dans les livres et
à partir des livres. Elle se souvient qu’on lui apprend à
déchiffrer l’hébreu sur une page en regard de laquelle
figure le texte dans sa langue maternelle à elle. La connaissance des
lettres de l’alphabet lui permet de lire le texte hébreu, sans
comprendre vraiment ce qu’elle lit, car “on” ne lui apprend
jamais le sens des mots, ni le sens des choses, d’ailleurs, d’une
manière générale. Ni elle, ni ses camarades n’ont
jamais été capables de traduire ne serait-ce qu’une phrase
d’hébreu.
Anna dit « on ». Elle oublie de
dire qu’elle ne se révolte jamais, qu’elle ne s’oppose
jamais à cette situation et qu’elle n’exige jamais
férocement d’apprendre l’hébreu. C’est avec
beaucoup de joie qu’elle fait ce qu’on attend d’elle. Pour le
restant de ces jours, dans d’autres domaines, elle reproduit les
contraintes initiales de cet exercice de sa curiosité. Elle continue
à reproduire des phrases dont elle ne comprend pas le sens. C’est
le sens d’une certaine folie sado-masochiste : cet abandon de soi
à la compulsion de répétition de ce dont le sens demeure
inabordable.
Anna partage ses jours et ses nuits, ses vacances et son
travail, ses loisirs et ses études, sa maison et les enfants, avec une
amie qui la fréquentait déjà chez son père.
Pourtant, elle refuse d’entendre parler d’homosexualité.
Peut-être restreint-elle l’homosexualité à la
génitalité et la génitalité à sa seule
activité masturbatoire.
Maria aussi se perd et s’enferme dans
la masturbation. Quand un garçon l’intéresse trop, elle
court s’y adonner, de manière à se prouver qu’elle ne
dépend pas de lui, qu’elle ne lui est pas soumise, qu’elle ne
l’aime pas. Souvent, au cours de ses séances de solitaire plaisir,
il lui arrive de se rappeler de ses jeux avec ses frères, ce qui
l’indispose assez. Elle les imagine aimables, doux, gentils, ce
qu’ils n’ont jamais été, au contraire. Sa jouissance
vient de leur transformation imaginaire : alors qu’ils sont brutaux,
au moins en ce qui concerne la satisfaction de leur excitation sexuelle, ils
deviennent aimants et aimables après coup.
Anna imagine aussi que
ses tortionnaires deviennent très doux et serviables, aimants et
aimables. Le chevalier se met à son service. Et, alors, elle jouit. La
jouissance qui ne se partage jamais est signe d’autisme, cette sorte
d’érotisme dont l’autre est exclu.
La cure analytique et son institution
Pour Anna, l’analyse n’est pas un exercice de sa
curiosité et de sa capacité à découvrir le monde, en
y ajoutant la connaissance d’une autre dimension, le plus souvent
ignorée. Non. L’analyse est pour elle le prolongement de ses
exercices de soumission. Anna entre en analyse comme d’autres en
religion.
Maria demande une analyse comme d’autres quittent le
bordel. Elle demande à calmer sa curiosité contradictoire, ses
plaisirs contradictoires, son exaspérante solitude contradictoire,
où elle aime ceux qui lui font du mal, mais pour d’autres raisons
que pour le mal qu’ils lui infligent, selon ses rationalisations à
elle.
Anna demande une analyse comme d’autres demandent la paix. Elle
se fait analyser par son père. À moins que ce ne soit Freud qui
offre à sa fille une analyse. Car, Anna, vous l’aurez reconnue, est
sa fille, qui commence dans le plus grand secret sa première tranche
d’analyse à l’automne 1918 et la poursuit jusqu’en
1921/22, analyse que son père essaye toujours de garder secrète,
secret de Polichinelle – mais comment savoir au juste si cette analyse
s’est arrêtée un jour ? En tout cas, il est bien connu
aujourd’hui que l’article de Freud sur « Un enfant est
battu » garde une liaison intime avec le texte de sa fille sur les
« Fantasmes de battre et rêves diurnes », dont
proviennent la plupart des exemples que je mentionne ici, les « belles
histoires », comme les appelle Anna. D’autres textes freudiens
portent la même empreinte.
Quand un père considère son
attachement à sa fille comme similaire à son tabagisme et
qu’il entend l’analyser tout en écrivant sur « Le
tabou de la virginité », que reste-t-il d’autre à
la fille, sinon la masturbation ? Voici une lettre de Freud à Lou
Andreas-Salomé en date du 13 mars 1922 : « Ma
“fille-Anna” me manque beaucoup aussi. ... Il y a longtemps que je
la plains d’être encore chez ces vieux. ... Mais, d’autre
part, si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri
que je le suis en ce moment, par exemple, ou qu’il me fallait renoncer
à fumer. ... À cause de tous ces conflits insolubles, il est bon
que la vie prenne fin quelque jour
[1]. »
“Fille-Anna”, en un seul mot, est la réponse du père
au fantasme de la fille de signer “annafreud”, en un seul mot. Comme
pour consigner le fantasme fusionnel incestueux.
Courant 1924, Freud
propose à Anna de reprendre son analyse. Elle écrit à Lou
Andreas-Salomé : « La raison pour continuer a
été l’état pas tout à fait ordonné de
mon honorable vie intérieure : intrusions épisodiques et
malvenues de rêves diurnes associées à une allergie
grandissante – parfois physique mais aussi mentale - aux fantasmes de
fustigation et à leurs conséquences (onanisme) dont je ne pouvais
pas me passer
[2]. » Anna
est alors âgée de 29 ans. Pendant ses analyses, la jalousie
qu’éprouve la fille à l’égard du père ne
cesse de croître. Elle n’épargne ni sa mère, ni sa
tante, ni aucune des patientes de Freud, qu’elle perçoit
farouchement comme des rivales, sœurs menaçantes. Cette
deuxième tranche d’analyse prend fin quand Dorothy Burlingham
commence une analyse avec Freud et ses enfants commencent la leur avec Anna.
Dorothy, plus tard, sera cette femme avec qui Anna partage sa vie.
Voici
quelques rêves qu’Anna raconte à son père au cours de
sa première analyse : elle a rêvé que la nouvelle femme
de Tausk a pris un appartement voisin à celui de sa famille et se
prépare à venger son homme en tuant Freud d’un coup de
pistolet. Et, puis : « J’ai rêvé que tu
étais roi et que j’étais une princesse. Quelqu’un
voulait nous séparer au moyen d’intrigues
politiques
[3]. » Et,
plus loin : « Maintenant mes différentes
personnalités me laissent tranquille. Mais je fais toutes les nuits des
rêves très nets et très bizarres. Par exemple, hier :
“J’ai assassiné quelqu’un, ou quelque chose comme
ça. Pour me punir, on m’a mise dans une grande pièce
où il y avait une foule de gens, qui pouvaient faire de moi ce
qu’ils voulaient. Ils voulaient me mettre en pièces et me jeter par
la fenêtre. J’avais peur, mais sans plus. Il y avait aussi parmi eux
un vieux monsieur qui tout à coup a pris une chose qui était au
mur et m’en a donné la moitié pour que je puisse me
défendre et repousser les autres
[4]. »
Les
« intrigues politiques » existent bel et bien. Anna y est
plongée, son père les orchestre. Anna partage le pouvoir sur
l’empire de son père. Elle le soutient, le tient,
l’épaule. À elle, enfin, le royaume et la gloire.
Les
passions adolescentes de Freud pour Don Quichotte, pour le royaume et pour la
gloire sont connue. Il apprend seul l’espagnol pour lire Cervantès
dans l’original
[5]. Le
rôle d’un “comité secret” chevaleresque dans
l’institutionnalisation de la psychanalyse, lui, en revanche, a souvent
été oublié. Dès le début de
l’organization de ce comité, Freud élit Anna comme sa
Cordelia, d’après le nom de la dernière fille du roi Lear,
seule à le soutenir dans ses vieux jours et sa
déchéance
[6]. Plus
tard, elle devient son Antigone, d’après le nom de la
dernière fille du roi Œdipe, qui le suit dans son aveugle destin
[7]. Le romantisme moyenâgeux,
le comité et la manie du secret qui s’y déploient ont une
grande incidence dans la vie d’Anna.
Le 1
er août
1912, en réponse à une lettre de Jones où celui-ci lui
propose la création d’un comité secret, Freud est
enthousiaste : « Je commençais tout juste à
écrire l’épilogue du colloque “Onanie” que
réclamait instamment Stekel
¾ le travail
littéraire est si pénible sous l’effet de la chaleur
printanière
¾ lorsque m’est
arrivée votre lettre qui m’a détourné de mon chemin,
en sorte que je dois commencer par y répondre avant de revenir au fil de
mon propos. »
Le comité secret se situe ainsi entre
« onanie » et langueur printanière, entre
institutionnalisation et fractionnisme. Aussi, entre idéal scientifique
et puérilité, comme le montre la suite. Les échanges sur la
masturbation à la Société psychanalytique de Vienne seront
longs et approfondis. Ils commencent dès le 25 mai 1910 et se poursuivent
le 1
er et le 8 juin 1910. Ils reprennent encore, après les
vacances d’été, pendant trois autres séances, le 22
novembre, puis le 6 et le 20 décembre. Elles connaîtront un
deuxième tour, qui commence le 24 janvier 1912, puis le 7 et le 28
février, le 13 et le 20 mars. La fin de ces débats est une
conférence de Freud du 24 avril de la même année. Cet
ensemble fait de la masturbation le thème le plus important de cette
Société dans toute son histoire. Ce sont des discussions qui
portent sur le plaisir solitaire, certes, mais aussi sur
l’institutionnalisation de la psychanalyse, ce qui est très clair
pour tous les participants, puisque très vite un lien
s’établit entre l’onanisme, le culte du secret et les
sociétés secrètes
[8]. La contribution de Tausk à
ces discussions est absolument remarquable. Freud le soutient
[9]. Par ailleurs, il est
intéressant de souligner que tout le processus explicite de la rupture
avec Jung, et notamment sa phase la plus aiguë, se déroule alors que
la Société de Vienne est plongée dans le débat sur
la masturbation. Il est aussi intéressant d’indiquer qu'Anna est
alors une grande adolescente. Ces discussions commencent quand elle environ 14
ans et se poursuivent jusqu’aux alentours de ses 16 ans.
Dans sa
lettre déjà mentionnée, Freud poursuit :
« Ce qui a aussitôt captivé mon imagination, c’est
votre idée d’un conseil secret composé des meilleurs et des
plus méritants d’entre nous affin de veiller au
développement ultérieur de la ΨA et de défendre la
cause contre les personnalités et les accidents quand je ne serai plus
. » La lettre de Jones propose déjà quelques mythes
fondateurs de la psychanalyse : ceux de « l’incessante
auto-analyse, poussée à l’extrême », du
« petit groupe d’hommes systématiquement
analysés » ou celui de la « théorie
pure ». La réponse de Freud les renforce, en suggérant
que la psychanalyse est la création d’une élite et
qu’elle doive en permanence être défendue, alors
qu’elle n’a jamais été véritablement
attaquée.
Une semaine après, le 7 août, Jones
surenchérit, en s’attribuant le beau rôle :
« L’idée d’un petit corps uni, destiné,
comme les Paladins de Charlemagne, à garder le royaume et la police de
leur maître, est un produit de mon romantisme et je ne me suis pas
hasardé à en parler à d’autres avant de vous en avoir
touché un mot. » Le 11, réponse rapide de Freud :
« Je suis ravi d’apprendre que le goût du romanesque
n’est pas cantonné à mon imaginaire personnel
[10]. » Il est curieux de
remarquer le signifiant “un petit corps” sous la plume d’un
Jones déjà poursuivi pour pédophilie. Anna écrit en
permanence des poèmes emplis de cette fantasmagorie
médiévale et chevaleresque, alors que Freud la met en garde contre
Jones de la manière la plus ferme et explicite, tout comme il lui
interdit sa fille.
Les circulaires que les membres de ce
“comité secret” s’échangeront pendant une
dizaine d’années restent en grande partie des lettres
secrètes
[11].
C’était un procédé évidemment puéril et
dangereux pour tout fonctionnement démocratique d’une institution.
Le fantasme de la science en tant que création « des meilleurs
et des plus méritants » engendre la quérulence, le
fractionnisme et la hiérarchisation bureaucratique, plutôt que la
débat libre, spontané et participatif comme mode de
sociabilité des psychanalystes.
Incidences et conclusions
Cette puérilité est présente dans
l’idéal scientifique et institutionnel de Freud, et encore, de
manière paradoxale, dans sa conduite de l’analyse de sa fille,
entièrement enfermée dans le « goût du
romanesque ». Prenant en considération les avancées les
plus récentes de la science et sans privilégier les fondements
pulsionnels de la théorie psychanalytique, comme le veut une certaine
tradition, si nous reconnaissons pleinement à la pensée ses
origines sociales et groupales tissées par le langage,
l’intimité de la cure apparaît comme déterminée
par l’engagement institutionnel et politique de chacun, ainsi que par les
fantasmes dont l’institution ou la communauté sont investies ou
qu’elles provoquent.
Le caractère fusionnel de la relation
père-fille dans le cas de l’analyse d’Anna, la
promiscuité de l’inconscient de l’un avec l’inconscient
de l’autre et l’interchangeabilité de leurs fantasmes ont
rendu tout dégagement analytique impossible. À la fin de sa vie,
quand ses mains lui désobéissent et qu’elle est incapable de
tricoter, Anna dit encore à sa jeune infirmière :
« Regardez cette main-là, elle est en colère pour
m’avoir obéi si longtemps
[12]. »
L’impératif de l’obéissance est proche de la
compulsion masturbatoire.
La complexité de ces situations de
caractère nettement incestueux intéressent moins ici qu’un
autre de leurs aspects. Au-delà de ce cas particulier, se profile
à l’horizon une influence sans faille des fantasmes que les
analystes nourrissent au sujet de leurs institutions ou au sujet de leurs
théories sur les cures singulières qu’ils se proposent de
conduire. En effet, il est impossible de concilier la langue de bois que
l’institution ne manque pas de produire,
l’homogénéisation qui lui est propre, et, à
l’autre extrémité, la musicalité de chaque patient
particulier, ses intonations, sa manière de mettre le langage à sa
disposition ou de s’asservir à lui. Comment concilier la production
industrielle propre aux institutions et artisanat propre à la cure
individuelle ?
L’analyse de cette fille par son père
montre, pour l’un comme pour l’autre, le degré de
dépendance de la théorie, de la clinique et de la vie
institutionnelle des psychanalystes par rapport à leurs propres
configurations fantasmatiques, elles-mêmes issues d’autres
configurations familiales, faites d’imbrications d’autres fantasmes,
organisées dans des chaînes transgénérationelles. La
passion de Freud envers
sa psychanalyse, à lui seul et à
personne d’autre, l’amène à négliger
sévèrement l’impasse théorique,
l’impossibilité clinique et la marque du fantasme de
l’inceste qu’il impose à son institution à partir de
leur promiscuité avec sa vie familiale. Cette servitude où se
trouvent les analystes est d’autant plus néfaste qu’elle est
bien connue et pourtant niée dans leur vie clinique et communautaire. La
conjonction entre la reconnaissance et la négation engendre la
perversion. Or, essentiellement la vie sociétaire des psychanalystes,
mais souvent leur rapport à leur clinique et à leur théorie
témoigne d’une position perverse, impliquant d’importants
mouvements sado-masochistes ou exhibitionnistes et voyeuristes, organisés
autour de formations obéissant à des fantasmes paranoïaques
souvent signalés
[13].
Si ces derniers commencent à être bien connus, j’insiste sur
les fantasmes et les formations perverses qui alimentent les institutions
psychanalytiques, nourries de fantasmes d’inceste.
Le plus grand
danger pour la psychanalyse est qu’elle devienne une idéologie,
pour s’en défendre, avec ses mots d’ordre et son jargon,
éloignés de la sensibilité du patient, finalement source
d’effroi plutôt que de surprise et découverte.
Malheureusement, la vie sociétaire des psychanalystes, telle
qu’elle est encore organisée, favorise cela à un point que
les psychanalystes peinent à reconnaître. Chaque psychanalyste
« institutionnalisé » poursuit ainsi le destin
d’annafreud.
Tout autre est l’issue des cures analytiques
menés par des analystes qui se débarrassent des
références uniques à la rigidité des théories
ou des institutions. Le seul but de l’analyse est de rendre le sujet
autonome en le libérant de la compulsion de répétition, ce
qui engendre toujours de
l’hétérogénéité. L’analyse qui
engendre de l’homogène est un produit idéologique qui rend
servile.
L’analyste de Maria suit les chemins des surprises et
découvertes. Quand il lui propose d’associer librement à
partir d’un éventuel lien entre son plaisir solitaire et ses
fantasmes d’être un garçon, elle devient agressive envers
lui. À cette occasion, Maria fait un rêve. Elle est dans une
très grande pièce, très claire. Elle sait que c’est
le cabinet où elle se rend trois ou quatre fois par semaine, au centre
où travaille son analyste. Elle est assisse sur le divan et non
couchée, comme d’habitude. Elle s’entretient paisiblement
avec son analyste et, tout d’un coup, elle s’aperçoit que
deux autres personnes se trouvent dans la pièce. Un jeune homme aux
cheveux noirs, tout habillé en rouge et une très belle jeune
femme. Elle est très surprise qu’ils soient là. Son analyste
se lève alors, écrit quelque chose sur une feuille de papier et
colle la feuille au mur, juste derrière elle, comme pour indiquer que la
feuille se réfère à elle. Sur la feuille, il y a
marqué le mot “souffrance”.
Ce rêve semble
encourageant pour plusieurs raisons. La représentation du cabinet comme
un endroit plus spacieux et plus clair peut être une indication de
l’élargissement et de la clarification des capacités de
pensée de Maria, d’abord. Elle doit pouvoir maintenant
reconnaître ses fantasmes garçonniers, vu qu’elle associe
assez facilement le jeune homme habillé en rouge avec elle-même et
que, quand son analyste lui parle de sa rage récente contre lui, elle est
contente de cette idée. Enfin, Maria semble reconnaître sa propre
souffrance et ne plus considérer l’analyse comme une humiliation
supplémentaire que lui inflige le destin. C’est presque trop beau
quand Maria associe la belle jeune femme à côté de
l’homme habillé en rouge à sa propre mère. Elle
associe longuement à propos des photos de sa mère et de sa
jeunesse. L’analyste se croit alors autorisé à lui parler du
rouge comme signifiant également son vif désir garçonnier
à l’égard de sa mère, lié à sa rage
contre cette même mère du fait qu’elle ne l’aurait pas
faite garçon, comme si Maria attribuait ses propres fantasmes de
toute-puissance à sa mère.
La jeune femme semble accepter
tout cela. Mais lorsque l’analyste lui suggère que si elle avait
été un garçon, elle se serait appelée probablement
Mario, comme son père, et non pas du même prénom que sa
mère, Maria se met dans une colère très aiguë, qui
surprend son analyste, rendu imprudent par tant de succès
récents.
Pourtant, les jeux autour des voyelles d’un nom sont
bien connus. À la connaissance de l’analyste, Freud s’y
réfère en indiquant que le changement des voyelles d’un nom
est de nature à dévoiler les secrets qui l’entourent.
« Sans doute, des objections ont été souvent
élevées contre les affirmations de Stekel selon lesquelles, dans
les rêves et les associations, des noms qui doivent être
cachés sont remplacés par d’autres qui contiennent la
même séquence de voyelles. L’histoire de la religion en
offre, cependant, une analogie frappante. Parmi les anciens hébreux, le
nom de Dieu était tabou et il ne devait ni se prononcer ni
s’écrire. ... Cet interdit était tellement obéi
qu’encore aujourd’hui la prononciation des quatre consonnes du nom
de Dieu (YHVH) demeure inconnue. Cependant, la prononciation en était
“Jéhovah”, les voyelles du nom “Adonaï”
(Seigneur), au sujet desquelles il n’y avait pas d’interdit, venant
les remplacer
[14]. »
Freud reconnaît aussi la contribution de ce premier
élève, auparavant son patient : « Le caractère
déconcertant de ce tabou du nom diminue si nous nous rappelons que le nom
est, pour les sauvages, une partie essentielle et une possession importante de
la personnalité et qu’ils attribuent au mot la pleine signification
de la chose. ... Même l’adulte civilisé peut encore deviner
à certaines particularités de son comportement qu’il
n’est aussi éloigné qu’il le croit d’accorder
une valeur pleine et une importance extrême aux noms propres, et que de
façon tout à fait originale son nom ne fait qu’un avec sa
personnalité
[15]. » En fait, cette
théorie élargit ce que Freud établit comme principe
organisateur de sa vie familiale, lorsqu’il choisit les prénoms de
ces enfants. Dès
L’interprétation des rêves, il
écrit à ce sujet : « Je tenais à ce que
leurs noms ne fussent pas choisis d’après la mode du jour, mais
déterminé par le souvenir de personnes chères. Leurs noms
font des enfants des revenants
[16]. »
Ces
éléments liés au nom propre, qui courent d'une
génération à l'autre, sont extrêmement difficiles
à travailler en psychanalyse, dans la mesure où ils constituent un
des noyaux les plus solides du narcissisme du sujet
[17]. Toute approche de ces
éléments ne peut se faire que de forme allusive, comme en
général toute parole en psychanalyse qui prétend à
un statut d'interprétation, étant entendu que la traduction des
paroles du patient dans le jargon théorique de l'analyste est
rigoureusement proscrite.
Notre analyste ignore cela à
l’époque de son travail avec Maria. Il touche à vif le petit
“a” de son nom qui ne fait qu’un avec sa personnalité.
Cette bévue déclenche une violente tempête chez la jeune
femme, qui, maintenant, ne se contente plus d’attaquer l’analyste,
mais attaque l’analyse elle-même. Les questions à propos de
son utilité sont remplacées par des silences prolongés,
obstinés et enragés, eux-mêmes remplacés par son
absence à ses séances et, finalement, par sa communication de
l’envie de tout arrêter.
N’appartenant à aucun
“comité secret”, ne s’identifiant pas au père de
la jeune femme, ni à une institution, ni à une idéologie
particulière, ayant connu seulement le malheur de ne pas laisser le temps
venir décanter sa culture théorique, notre analyste sait se
rattraper et reconquérir la confiance de Maria.
Il lui confirme que,
si elle veut arrêter son analyse avec lui, elle est libre de le faire,
mais qu’il ne lui semble pas qu’elle puisse arrêter son
analyse à elle. Celle-ci est indépendante de son travail avec lui
et la concerne essentiellement, elle, dans son rapport à elle-même,
ayant préexisté à ce travail et devant se poursuivre
au-delà de son arrêt. « Votre analyse en
vérité a commencé le jour où pour les
premières fois vous vous êtes confiée au grand arbre de
votre jardin secret au grand jour. Moi-même, ici, pour vous, je suis
arbre, buisson, rocher au bord du fleuve. Si vous devez arrêter de venir
me parler, ce sera comme si vous abandonniez votre rocher au bord du fleuve pour
regagner votre maison infernale. Ce serait dommage, mais pas catastrophique.
Vous les avez gardé longtemps en vous. Vous les retrouverez. »
L’analyste ici, de toute évidence, ne s’identifie pas
à l’institution ou à la théorie, mais à la vie
fantasmatique du patient.
Maria dit alors qu’en l’entendant
parler, elle éprouve une grande paix et qu’elle désire
poursuivre, qu’elle change d’avis. En surmontant sa bévue,
l’analyste appelle à lui, vers lui, les lieux dépositaires
des secrets de Maria.
Entre lettre secrète qui différencie le
nom de cette fille de celui de son père et l’effacement du secret
d’un blanc entre deux noms, effacement en l’occurrence
cautionné et confirmé par le père d’Anna, entre
secret inavouable et secrète intimité, entre passion du secret
où réside le secret du pouvoir, entre comité ou
société secrète et fidélité au secret de ceux
qui choisissent l’analyse, souvent à vu d’œil, navigue
l’analyste ayant comme seul point cardinal la parole de ceux qui
décident de se confier à lui. À lui d’apprendre avec
eux, de manière à renouveler, à chaque fois et dans chaque
cas singulier, les secrets de son art.
[1] L. Andreas-Salomé,
Correspondance avec Sigmund Freud, suivie de Journal d’une
année, Gallimard, 1970, trad. L. Jumel, p.
143.
[2] E. Young-Bruehl,
Anna
Freud, trad. J.-P. Ricard, Payot, 1991. La plupart des donnés
biographiques mentionnées proviennent de ce livre. Les autres sont
d’Anna Freud et viennent de son article “The Relation of
Beating-Phantasies to a Day-Drem”,
International Journal of
Psychoanalysis, 1923, 4 : 89-102. La traduction de
“beating-phantasies” par “fustigation” laisse à
désirer. L’anglais est ici plus violent que le
français.
[3] E.
Young-Bruehl,
Anna Freud, op. cit., p. 68. Aussi : P. Gay,
Freud, une
vie, Hachette, 1991, p. 503-504, trad. T.
Jolas.
[4] E. Young-Bruehl,
Anna Freud, op. cit., p.
78.
[5] S. Freud,
Lettres de
Jeunesse, Gallimard, 1990, trad. C.
Heim.
[6] Lettre de Freud
à Ferenczi du 9 juillet 1913. S. Freud – S. Ferenczi,
Correspondance, Calman-Lévy, 1992, p. 528, trad. Groupe de
traduction du Coq-Héron. L’incidence et les implications des
prénoms Anna dans la vie de Freud sont trop larges pour que puisse les
discuter ici. Celui de Cordelia, est aussi le prénom de la sœur de
Gœthe, envers qui le poète nourrissait de sentiments aussi
ambivalents que ceux de Freud envers sa propre petite sœur dont sa fille a
porté le prénom. Cf. : M.-C. Baïetto, “Au sujet de
Freud et de la rivalité fraternelle, « Anna », un
prénom énigmatique”,
Analyse Freudienne Presse,
automne 1997, n° 15, L’Harmattan, pp.
81-95.
[7] Lettre à A.
Zweig, le 1
er mai 1935, dans S. Freud,
Correspondance, 1873
– 1939, Gallimard, 1978, trad. A. Berman, coll. J.-P. Grossein, p. 145.
Aussi, P. Gay,
Freud, une vie, op. cit., p.
507.
[8] H. Nunberg et E. Federn,
Les premiers psychanalystes – Minutes de la Société
psychanalytique de Vienne, II, III et IV, Gallimard, 1979-1983, trad. N.
Bakman, p. III-312, par exemple, où le lien entre masturbation et passion
des sociétés secrètes est clairement
affirmé.
[9] H. Nunberg et
E. Federn,
Les premiers psychanalystes – Minutes de la
Société psychanalytique de Vienne, III, op. cit., p. 317. Par
exemple, l’affirmation courageuse de la masturbation comme issue
d’un premier questionnement
philosophique.
[10] S. Freud
– E. Jones,
Correspondance complète (1908-1939), PUF, 1998,
trad. P.-E. Dauzat, coll. M. Weber et J.-P. Lefebvre, pp.
198-203.
[11] P. Grosskurth,
Freud, l’anneau secret, PUF, 1995, trad. C.
Anthony.
[12] E. Young-Bruehl,
Anna Freud, op. cit., p.
426.
[13] Cf.: K. Eisold,
“L’intolérance à la diversité dans les
sociétés psychanalytiques”,
Revue internationale de
psychosociologie, vol. V, n° 10-11, automne 1998-hiver 1999, pp.
87-107, et aussi O. Kernberg, “A concerned critique of psychoanalytic
education”,
International Journal of Psychoanalysis, 2000, 81, pp.
97-120.
[14] S. Freud,
“The significance of sequence of vowels”, S. E. XII, 1911-1913,
trad. J. Strachey, A. Freud, A. Strachey et A. Tyson, The Hogarth Press and The
Institute of Psycho-Analysis, 1958, p. 341. Ma traduction ici. À
l’époque, les traducteurs et les éditeurs ignoraient encore
le texte de Stekel qui avait inspiré Freud, même s’il le cite
dans
Totem et tabou. Aussi W. Stekel, “Die Verpflichrung des
Namens”,
Zeitschrift fur Psychotherapie und med. psychol., 3, 1911,
t. 2, p. 110-120 et, encore, K. Abraham, “La force déterminante du
nom”,
Œuvres complètes, I, 1907-1914, Payot, 1965,
trad. I. Barande et E. Grin, pp. 114-115. Stekel s’intéresse aux
consonnes du nom de Schumann et de leur destin dans sa
musique.
[15] S. Freud,
Totem et tabou ¾ Quelques concordances entre
la vie psychique des sauvages et celle des névrosés,
Gallimard, 1993, trad. M. Weber, p.
158.
[16] S. Freud,
L’interprétation des rêves, PUF, 1971, trad. I.
Meyerson, augmentée et complètement révisée par D.
Berger, p. 415, signalée par M.-C. Baïetto dans son article
déjà
cité.
[17] Avec Freud,
le narcissisme n'est pas seulement une relation "en miroir", mais aussi la
"l'ombre de l'objet qui tombe sur le moi". Voir mon article déjà
cité. Aussi : "Etre seul avec un mort : solitude et identification
narcissique",
Dialogue, n° 129, 1995, pp. 69-79. Les psychanalystes
ont le plus souvent des difficultés à travailler avec des
signifiants qui relèvent de la mort.