L'archaïque dans mon expérience [Luiz Eduardo Prado de Oliveira]
Luiz Eduardo Prado de Oliveira
« L'archaïque dans mon expérience (1) »
Séminaire sur l'Archaïque
Centre Hospitalier Sainte-Anne
Sophie de Mijolla-Mellor, Prado de Oliveira, Pierre Pacaud
Ecole Doctorale de Psychanalyse
Université de Paris 7
Si je me pose la question de savoir dans quel sens le terme d’archaïque
s’applique à ma clinique, ma première réponse date
de mes universités, à savoir : la contemporanéité de
l’anachronique. C’est sa forme la plus fréquente, immédiate,
scandaleuse
Les latino-américains ont perdu longtemps à discuter si le monde
où nous vivons, là bas, est capitaliste ou féodal. Dans
la réalité, le monde où nous vivons est capitaliste, féodal
et esclavagiste, à la fois, en même temps. Et pas seulement en
Amérique Latine, mais partout. Que l’esclavagisme puisse subsister
en parallèle aux formes les plus avancées du capitalisme n’est
pas non plus une nouveauté. Cela a toujours été comme ça.
Bien entendu, les modalités de l’esclavagisme ou du capitalisme
peuvent varier, mais notre histoire témoigne d’une contemporanéité permanente
de l’anachronique. Je tends cette perche à nos amis anthropologues.
Une deuxième idée qui me vient à l’esprit est que
ma notion de l’archaïque s’éloigne des définitions
freudiennes classiques, dans le sens où l’archaïque y apparaît
tantôt comme l’infantile, tantôt comme le sauvage, tantôt
comme le psychotique. Cette conception tend à faire converger ces trois
notions, ce qui est problématique, mais qui n’en sera pas moins
la voie empruntée par toute la psychanalyse, jusqu’à Lacan,
qui bénéficie de l’apport de Lévi-Strauss pour changer
ce sens des choses.
Dans ma clinique, l’anachronique est toujours contemporain. L’archaïque
n’est pas l’ancien, mais il envahit le présent. Dans ce
sens, l’archaïque correspond toujours à ce qui envahit et
détruit les capacités d’organisation contemporaines de
la pensée.
Voici Virginie, dont j’ai déjà parlé dans un autre
de mes textes. A l’époque, je travaille avec les équipes
de visite et d’hospitalisation à domicile du service du Dr. Bernard
Martin, à la Queue-en-Brie, un service où la parole circule pour
de vrai.
La mère de Virginie se présente au CMP pour signaler le risque
de suicide d’un de ses fils, qui reste armé au domicile familial.
Son signalement est empli d’une grande fatigue, elle se plie au destin,
son premier fils s’est déjà suicidé. L’équipe
décide un déplacement à domicile, mais trop tard !
Son fils s’est suicidé, alors que son père fait des puzzles
et sa mère revient des courses ! Le monde des psychotiques oscille
entre ennui et effroi.
Nous laissons passer le temps du deuil, d’un certain deuil, et nous contactons
cette mère pour revenir la voir et exprimer nos sentiments. Quelque
chose nous a inquiété. Certains signes dans ce foyer sont troublants.
Celui qui n’a jamais rendu visite à un foyer de psychotiques a
une vision différente de la psychose que celui qui le fait ou qui l’a
fait. Le foyer du psychotique est un monument, banal ou grandiose, à la
contemporanéité de l’anachronique. Il correspond à la
contemporanéité de l’archaïque, dans ce sens qu’il
correspond à la présence de la tanière en plein cœur
des immeubles d’acier et de verre. Je ne les décrirai pas en détail
maintenant, mais nous pourrons y revenir.
Nous avions aperçu Virginie, seule enfant qui reste à ce couple,
lors de notre première visite. Elle y est, dans cette tanière
en plastique et verre, enfermée dans une chambre depuis plus de dix
ans, une chambre de petite princesse, remplie de tapisseries, de peluches et
de sous-vêtements. Tous viennent d’un autre âge. Et, en effet,
cette jeune femme a tout hérité, tapisseries de la grand-mère,
peluches de depuis toujours, sous-vêtements de l’arrière-grand-mère,
en soie, de très bonne qualité, passées par ces femmes
de génération en génération, au moins pour fêter
les occasions importantes. Virginie, malgré son passé chaotique,
au lieu de s’habiller en string, s’habille en caleçons,
en soie. Ici, la grande occasion est la mort de son frère et notre visite.
Son père fait des maquettes, sa mère prépare la blanquette,
elle nous montre ses sous-vêtements.
La présence de la mort dans le mausolée de la famille psychotique
est accompagnée de l’imposition d’un ombre sur le corps
même du psychotique. Une fille qui se présente à son amoureux
habillée des caleçons de son arrière-grand-mère
ne peut s’y prendre de la même façon qu’une fille
qui se choisit ses propres voiles. Pour Virginie, l’anachronique est
contemporain de ses aventures erratiques et de son renfermement. Elle est esclave
de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère,
tout en ayant essayé de s’affranchir au moyen du commerce de produits
toxiques et de son propre corps d’avant sa consécration aux traditions
matriarcales familiales. Ces commerces, elle les a appris avec ces frères.
Mais, par ailleurs, porter les vêtements intimes de quelqu’un d’autre équivaut
au maintien d’une sorte de rapport érotique, sexuel, avec leur
premier propriétaire. Le père de Virginie fait des mots fléchés,
sa mère prépare la purée.
Virginie et son arrière-grand-mère font l’amour par caleçons
interposés, le mort et le vif entrelacés, à l’exclusion
de tout homme, qui, à vrai dire, ont toujours été prêts à s’exclure,
d’une manière ou d’une autre, et même alors qu’ils
restaient d’une certaine façon présents, comme le père
de cette fille ou son ami, héritier des frères et qui voulait
toujours se servir de Virginie comme pourvoyeuse de drogues et d’argent.
Ainsi, la contemporanéité de l’archaïque exige une
attention particulière aux signifiants transgénérationels,
comme la montré Piera Aulagnier dès 1975, mais qui peuvent acquérir,
et qui acquièrent souvent dans les cas de psychoses, les formes les
plus curieuses ou aberrantes.
Je peux encore penser d’une autre manière la notion d’archaïque, à partir
de ma clinique. Elle renvoie alors à ce que je trouve intéressant
de considérer comme le groupe des fantasmes des scènes primitives
ou originaires, dont les différents éléments peuvent être
articulés d’innombrables manières. Freud a eu tendance à restreindre
le fantasme de la scène originaire ou primitive à la seule situation
où un enfant assiste ou fantasme la relation sexuelle entre ses parents.
Néanmoins, d’autres fantasmes de scènes primitives, originaires
ou archaïques sont présents dans la théorie psychanalytique :
ceux relatifs aux théories sexuelles infantiles, qui supposent l’enfantement
oral et la naissance anale, ceux relatifs au meurtre du père également.
Il est intéressant de déplier ces fantasmes de scènes
primitives, ou « d’ouvrir la scène primitive »,
comme le dit Sophie de Mijolla-Mellor, ou d’ouvrir grande ouverte les
portes du monde archaïque, ce que j’ai aussi essayé de faire
dans mes « Notes sur la culture, le délire, l’hallucination, » qui
apparaissent dans le livre Schreber et la paranoïa : le meurtre
d’âme, mais aussi dans Freud et Schreber, les sources écrites
du délire.
Ce dépliement, ces ouvertures impliquent, d’une part, le caractère
primordial de la jonction de deux surfaces, en général, ayant
comme résultat la production de quelque chose qui sera une ébauche
de pictogramme, tel que l’a proposé Piera Aulagnier. Ce que j’avance, à partir
de l’articulation de ces différents « scènes
primitives » est que le meurtre archaïque du père est
forcément un meurtre par morsure qui précède le repas
totémique. Ou encore : le meurtre du père est forcément
précédé par le meurtre de la mère et intimement
lié au meurtre d’un enfant. La scène originaire est essentiellement
une scène de meurtre par dévoration.
Je peux avancer toute sorte d’éléments pour corroborer
ces affirmations. N’est-il pas curieux que Freud prenne Œdipe comme
son héros tutélaire, alors qu’Oreste joue un rôle
bien plus important dans la fondation d’Athènes et que les fondements
de la nation grecque résident dans le meurtre d’une jeune fille,
Iphigénie ? Et que les fondements archaïques de la nation
juive soient le désir de meurtre à l’égard d’un
garçon, Isaac ?
Néanmoins, pour l’instant, je rappelle mouvement analytique patiente
Christianne. La première fois que je la vois, elle se dit être
une grande paranoïaque envahie de fantasmes érotomaniaques. J’éclate
de rire et je lui demande où a-t-elle appris un langage si savant. Comme
elle dit que c’est auprès de médecins, je lui affirme que
ceux-ci emploient souvent un jargon bien à eux, et très particulier,
qui les aide à travailler. Moi, pour ma part, tout ce que je voie est
une fort ravissante jeune femme, aux cheveux bouclés et roux, très
effrayée. J’ajoute, en outre, que les jeunes femmes appartiennent
au royaume des humains et que la paranoïa ou l’érotomanie
appartiennent aux livres poussiéreux. C’est quelque chose que
je fais souvent, quand les patients oublient leur qualité humaine et
que les médecins laissent croire que cet oubli est souhaitable ou, d’une
manière ou autre, l’avalisent. Nous y reviendrons.
Pour l’instant, suffit-il de préciser que je suis tout à fait
conscient que Christianne est envahie de toute sorte d’hallucinations
et délirante, mais que cette connaissance ne me sert à rient
encore. Plus tard, elle me racontera l’occasion du déclenchement
de son épisode psychotique. Elle avait l’habitude de fréquenter
un certain café et, une fois, elle y a croisé un grand chanteur
populaire très en vogue. Leurs regards se sont croisés et elle
a été sûre qu’il l’aimait à ne plus
en pouvoir, qu’elle était la femme de sa vie et, lui, l’homme
de la sienne. S’il ne s’était pas déclaré immédiatement,
c’est que leur commune timidité les empêchait de vivre cette
situation. Mais, à partir de cet instant, son ombre l’a accompagnée,
nuit et jour, en toute circonstance. Elle écoutait tout le temps ses
chansons et c’était lui qui les lui déclamait. Il s’asseyait à ses
côtés lorsqu’elle allait dormir dans son lit conjugal, il
se mettait à table lors des repas et, si son mari ne remarquait rien,
c’est qu’il a toujours été un sombre imbécile.
Un jour, épuisée par cette situation, elle fait ses valises et
elle se rend au même café où elle avait rencontré sa
célébrité d’amoureux. Il y vient souvent et ils
se rencontrent, en effet. Mais lorsqu’elle s’adresse à lui,
il s’excuse de ce que, sans doute, n’est qu’un malentendu.
Elle insiste, il persiste. Elle rentre à la maison, fâchée
et déçue. Quand elle raconte à son mari les événements
de ces derniers mois, il l’hospitalise.
Rien que du très classique dans cette petite vignette. Je signale simplement
le contact entre deux regards comme producteur d’un épisode psychotique.
Dans d’autres circonstances, ce serait d’autres surfaces, comme
la voix et l’oreille. Ou, alors, de manière bien plus atténué,
comme c’est souvent le cas dans le déclenchement des passions à partir
d’un regard. Tout ce que nous pouvons les souhaiter, à ces amoureux,
est que l’un soit compréhensif à l’égard de
l’autre. S’il faut être fou pour se croire aimé, comme
affirme Gori, il le faut aussi pour se croire aimant.
Néanmoins, la description du chanteur célèbre, la capture
dans l’imaginaire de sa seule vision, la douceur de sa voix, un ensemble
de choses nous amène à croire et à parler, Christianne
et moi, de son grand amour envers sa mère, déçu par une
infidélité constante. Et, aussi, nous nous interrogerons sur
le fait que, tout comme derrière cet amour envers un homme se cache
son amour pour sa mère, peut-être derrière tant d’amour
se cache un envie de meurtre.
Peu après, Christianne me fait part d’un rêve, chose plutôt
rare dans sa cure. Il s’agît d’un rêve très
riche. « Elle entre dans le café et elle voit son amoureux
de dos. Il mange. Elle s’approche de lui et le mord la nuque, le cou.
Il y a du sang. Elle s’aperçoit qu’en vérité elle
mange des oiseaux. Ils ne sont pas vivants, mais gardent encore toutes leurs
plumes. Elle trouve étrange qu’ils soient tout croustillants et
elle remarque alors qu’elle mange leurs pattes. Elle décide de
les enlever et arrache celles des oiseaux qu’elle doit encore manger.
Elle s’aperçoit alors qu’en fait elle arraché les
pattes de sa chatte, mais puisque c’est fait, elle décide de les
manger. Immédiatement, elle remarque que ce ne sont pas les pattes de
sa chatte, mais les bras d’un enfant, qui saigne. Un grand nuage noir
et fétide s’approche d’elle et l’enveloppe. Elle ne
peut plus rien voir, sauf le sang des bras qu’elle mange. »
C’est un rêve très intéressant. La surdétermination
y joue un rôle prédominant, ainsi que le glissement protéiforme
des figures qui y apparaissent et qui témoignent, elles aussi, de la
contemporanéité de l’anachronique.
Pour des raisons qui tiennent à mon expérience clinique, je lui
demande de me dire quelle évocation suscite en elle ce nuage noirâtre
et fétide. Mon expérience clinique ne relève pas de l’ésotérisme,
ou du « purement analytique ». Pour moi, la psychanalyse
est une science empirique, comme le voulait Freud. Le fait est que, en plus
de trente ans d’exercice, cette image du nuage ne m’a été présenté que
quelques fois, toujours dans des circonstances assez préoccupantes.
D’autre part, le nuage enveloppe, il est de l’ordre des contenants
ou des enveloppes. Enfin, de même que derrière un homme se cache
une femme, de même que l’idéalisation sert au refoulement
des sentiments meurtriers, ce, qui apparaît à la fin aurait dû être
au début. Sa réponse vient en écho à mes pensées :
elle ne sait pas pourquoi, mais le nuage lui évoque sa mère,
ronde, envahissante, puante. Le fétide est l’odeur du cadavre.
Je lui demande si elle se souvient d’avoir eu envie de tuer sa mère.
Elle me sort une lettre qu’elle a reçue il y a quelque temps de
sa mère. Elle me dit : « Je n’ai pas seulement
eu envie. Je l’ai fait. Aussi bien ma mère que mon père.
Cela fait quinze que je ne les ai pas vu. Et elle m’écrit des
conneries pareilles. Pour elle, je ne suis pas née ou pas tout à fait.
Elle m’écrit comme si j’étais toujours son petit
bébé. Elle est plus folle que moi, le savez-vous ? La seule
que j’accepte de voir c’est ma grand-mère. » J’enchaîne : « Il
n’est pas exclu que votre grand-mère soit pour quelque chose dans
toute cette confusion. » Elle répond vite : « Bien
sûr que non, elle en est même à la source. Autant y aller
voir. »
La grand-mère envahit le présent d’une jeune femme privée
de sa mère et de son père. Contemporanéité de l’anachronique :
les vieux ne veulent pas mourir et cherchent à se perpétuer au-delà de
toute mesure.
D’autres images du rêve font penser à la castration liée
intimement à la dévoration. Les oiseaux qui deviennent une chatte
ou, plutôt, bien singulièrement, les pattes arrachées d’oiseaux
qui deviennent la patte arrachée et savoureuse de la chatte, avant de
devenir corps morcelé du petit enfant, peuvent faire penser à l’interpénétration
des contraires et à la loi du talion : la chatte qui mange sera
dévorée par ceux qu’elle mange. Le petit enfant meurtri
est, lui-même, meurtrier.
J’arrête là, pour ce soir, le défilement de ces figures
propres à la psychose, du moins dans leur prédominance. Nous
pourrions continuer et je dirai que la loi du talion est le modèle par
excellence de la loi, la complète domination de l’archaïque.
Nous continuerons, avec Sophie de Mijolla-Mellor, et avec tous les collègues
ici présents, à nous questionner sur cet avatar du temps, qui
consiste à être
un temps qui ou bien ne passe pas ou bien se précipite à une allure
infernale. Mais ça c'est une autre question, que j'ai signalée dans
mes travaux sur Schreber.