
Luiz Eduardo Prado de Oliveira
De la torture, de l’exil et du génocide
Il y a certaines évidences qu’il convient de rappeler
régulièrement et au sujet desquelles nous devons aiguiser de
manière permanente notre réflexion. Dans son article
intitulé « Un homme torturé » paru dans un
volume de la
Nouvelle Revue de Psychanalyse sur
« L’amour de la haine », J.C Rolland souligne trois
points : que la torture n’est pas un accident localisé mais un
événement à caractère extensif, que des
échanges inconscients et de macabres jeux érotiques sont
présents dans la torture, et qu’il existe un rapport étroit
entre torture et génocide
[1].
Trois questions que je voudrais discuter à la lumière de ce
constat de Virginia Woolf :
« Quand un sujet est hautement
délicat, personne ne peut
dire la vérité. Il ne nous
reste que de montrer comment nous sommes venus à nos opinions, quelles
qu’elles soient. »
1. Torture et violence sociale sont en
continuité
A propos de la torture en Algérie, J.C Rolland nous rappelle ces
mots de P. Vidal-Naquet : « La torture n’a
été possible que parce que des hommes politiques ont manqué
gravement à leur fonction de contrôle des institutions et ont
installé un vide juridique qui, seul, a permis l’installation de
pratique tortionnaires ». Ces mots me semblent dénoncer
l’extension des pratiques tortionnaires bien au-delà des lieux
où elles se cachent, et méritent d’être lus à
la lumière
latino-américaine
[2].
Dans cette partie du monde, il est bien connu que le pouvoir
économique et le pouvoir politique se confondent allègrement,
réalisant de manière impudique des tendances qui ailleurs
paraîtraient obscènes. Ainsi, en Amérique Latine,
l’homme économique contrôle très directement les
institutions politiques .Contrairement aux propos de Vidal-Naquet, la
torture n’y trouve son origine dans un manque de contrôle es
institutions, mais plutôt dans le projet très explicite de
l’homme économique de contrôler les institutions politiques.
Ce contrôle des institutions est ce qui permet le plus grand
enrichissement, et à la plus grande vitesse, de l’homme
économique. Les règles juridiques sont transformables au
grès des puissances du moment. Le vide juridique est la règle,,
plus ou moins fréquente, plus ou moins abyssale. La violence de la
torture s’installe à l’ombre de la violence sociale
généralisée. Devenu législateur, homme politique,
soutenu par la légitimité des armes et chargé de
réaliser les rêves les plus ambitieux de l’homme
économique , faisant désormais partie des cercles intimes des
nantis, c’est alors le militaire, bien plus que le simple policier, qui
impose à un individu ou à un groupe d’individus, sous une
forme qui apparaît alors exacerbée, ce que les puissants imposent
à la société tout entière.
Au Brésil, l’esclavagisme n’a jamais été
vraiment aboli, mais seulement suspendu pour un siècle. Il n’a
jamais été comme aux Etats-Unis l’enjeu d’une guerre
au moins partiellement rédemptrice, créatrice d’une nouvelle
conscience sociale. La république a été
d’emblée militaire, charriant avec elle les traditions
d’humiliation et de torture du peuple noir. La dictature militaire au
pouvoir pendant quinze ans, de 1964 à 1979, se plaisait à parler
de la « grande famille brésilienne ».
Aujourd’hui la dictature économique d’un petit nombre de
famille perpétue ce cauchemar, tout en insistant pour le présenter
comme un rêve. Aujourd’hui on parle de
« nigérisation » du pays. Cinq millions
d’enfants errent dans les rues. La démocratie se résume
à des variations dans le degré de violence employé par des
grands propriétaires pour préserver leurs
intérêts.
L’installation des régimes tortionnaires n’a fait
qu’établir un nouveau seuil de tolérance à la
violence sociale. Il est possible de dire qu’aujourd’hui au
Brésil la violence sociale généralisée est une
généralisation de la torture, qui n’est plus simplement
latente sur la scène sociale mais très manifeste : il y a
bien plus de mort chaque jour à Rio qu’en Palestine et au Liban, et
personne ne s’en émeut ni ne semble mesurer l’ampleur de la
débâcle sociale.
A la campagne, d’anciens rituels
reparaissent de manière sporadique, comme la crucifixion du bœuf
avant son dépeçage. Des journaux montrent en première page
la photo de corps démembrés, mutilés,
décapités, morcelés, comme aucune presse obscène
n’a encore osé le faire. Des enfants sont tués en pleine
rue, et leurs meurtriers restent impunis. Le nombre de cadavres
évidés qui servent à un macabre trafic international
d’organes augmente. Le Brésil est devenu un des principaux
exportateurs du monde, sinon le principal, de ce commerce qui n’ose pas
dire son nom et pourrait être la quintessence même du commerce. Une
guerre civile larvaire s’installe qui ne dit pas son nom, qui,
n’étant pas identifié comme une guerre, s’exerce
à explorer toutes les variantes et combinatoires possibles de
l’abomination et de la barbarie. La pornographie tient lieu de
politique.
Pour reprendre les termes de J.C Rolland, l’univers de la torture
n’est pas seulement un microcosme où le pouvoir se donne
l’illusion d’une réalité conforme à son
désir : Amérique Latine, l’univers de la torture est
aussi le laboratoire où le pouvoir prépare la
société civile à conformer sa réalité au
désir des puissants.
2. Lorsque l’imaginaire et la capacité de sublimation
disparaissent...
S’il est vrai, comme l’écrit E. Gomez-Mango
[3], que distordre et déformer
les processus de production et de langage sont les objectif essentiels
d’une politique répressive, on peut dire que c’est aussi dans
la mesure où la politique tortionnaire est déjà,
elle-même, l’aboutissement implacable d’une distorsion et
d’une déformation de l’ensemble des processus de la vie
sociale, le plus souvent réduits à des modes de survie.
Ce sont la télévision et la presse — au Brésil,
la formidable machinerie de destruction de l’imaginaire d’un peuple
et de ses capacités de sublimation qu’est la Globo et le
Réseau Global, machinerie de torture mentale
généralisée
[4] —
qui ont la charge particulière de distordre et de déformer
pensée et langage. Le Réseau Global, pire que tous les moyens de
communication sociaux autoritaires de l’ancien empire de l’Est
européen en ceci qu’il masque son autoritarisme et son
envahissement tortionnaire mental, allant jusqu’à stimuler ses
propres concurrents pour maintenir l’illusion d’un système
ouvert, cache sa nature la plus intime pourtant affichée dans le nom
qu’il se donne.
Lorsque l’imaginaire et la capacité de sublimation
disparaissent, le crime et la transgression s’instaurent comme lois. Se
crée alors le silence des pères, et celui, tout aussi terrible,
des mères
[5]. Les enfants sont
tués dans les rues et non plus dans les camps, la ville est
concentrationnaire. Serait-il exagéré de dire que les enfants
poussées pour aspirer dans les tuyaux d’échappement des
voitures pour calmer leur faim et trouver un moment de repos sont, eux aussi,
gazés ?
Au-delà des victimes directes, la société souffre dans
son ensemble. Et les victimes ont été désignés ou se
sont offertes parce que l’ensemble de la société se
taisait. La torture généralisée provoque
l’indifférence dans la mesure où c’est
l’indifférence généralisée qui permet les
régimes tortionnaires.
3. La pensée impossible et le deuil
impossible
Les quelques groupes qui se sont érigés en forces
d’opposition révolutionnaires aux régimes tortionnaires ont
peut-être combattu ces régimes , mais ils n’ont jamais
réussi à entamer l’indifférence
générale . Formées d’éléments
idéologiques disparates, ils s’inspiraient de la révolution
russe, chinoise, cubaine, vietnamienne, des idéaux chrétiens aussi
auxquels venaient s’ajouter des pincées psychanalytique issues de
W. Reich ou de H. Marcuse. Leurs modes d’organisation et de
compréhension de leurs pays étaient éloignés de ceux
des peuples au nom desquels ils prétendaient parler. Ils se sont
constitués en groupes fermés. Comme la société dans
son ensemble souffrait d’une grand souffrance — et en souffre
encore— les plus conscients et les plus sensibles ont été
désignés ou se sont constitués, peu à peu, en
héros et victimes
expiatoires
[6].
Si nous étudions l’histoire des révolutions, nous
trouvons ceci de remarquable : chaque révolution a dû faire le
deuil de celles qui l’ont précédée et qu’elle
avait élues comme idéales. Chaque génération a
dû abandonner les premières idées qui l’avaient
éclairée pour s’en forger de très différentes.
C’est ce qu’expriment ces paroles d’un enfant de
révolutionnaire : « La révolution est
l’évolution du rêve ». Partout il en a
été ainsi. Sauf en Amérique Latine. Aucun deuil n’y a
jamais été fait. La violence qui infiltre tout empêche le
travail du deuil et instaure de mélancolie permanent. Mélancolie
du Blanc dont la haine porte sur le Noir et l’Indien, au-delà de
la haine qu’il se voue à lui-même ; mélancolie du
Noir dont la haine se concentre sur lui-même, au-delà de celle
qu’il pourrait vouer au Blanc ; mélancolie de l’Indien,
dans la stupeur de la destruction d’un univers et du génocide
légalisé.
Aujourd’hui encore, aucune pensée n’ose proposer un
éclaircissement de ce qui se passe dans l’ensemble du
Brésil, ni encore moins dans l’ensemble de l’Amérique
Latine. Jamais un projet social cohérent, d’ensemble, capable de
mobiliser suffisamment de forces contre la folle avarice des puissants.
Car la mélancolie interdit l’évolution du rêve et
instaure le royaume du cauchemar. Le deuil est en lui-même
[7]une révolution : le
travail du deuil est abandon du mort et création d’espace et de
temps pour le travail du vivant.
En un sens, l’exil et la torture ont été le prix
à payer pour notre incapacité de faire des deuils, de penser de
manière neuve nos cultures et les relations entre nos peuples—aussi
bien d’origine européenne que noire ou indienne, autochtone. En
cela, il est de moins en moins évident que les modèles
européens soient à préserver à tout prix comme
modèles dominants. Car si l’exil et la torture ont
été le prix à payer pour les luttes qu’ont pu mener
les peuples d’Amérique Latine, comme le dit E.
Gomez-Mango
[8], il faut ajouter
ceci : que c’étaient les luttes pour accéder aux
conquêtes sociales des ancêtres européens. Des modèles
de pensée empruntés, les peuples latino-américains auront
à faire le deuil avant de réapprendre à lutter. Car sans
penser à eux, même dans leur pays, ils restent des exilés.
La destruction progressive de leur imaginaire et de leurs capacités
créatrices est exil suprême, près duquel l’abandon du
pays est bien peu de choses. Les penseurs latino-américains ont
été incapables de donner à des millions de gens le
désir de penser, l’impératif besoin de ne plus se taire. De
cela aussi nous devons nous accuser, de là aussi est venu le scepticisme
des exilés et des torturés.
4. Faire partie de l’univers et appartenir
à l’espèce humaine : les deux narcissismes
primaires
Freud a parlé du sentiment océanique, par ailleurs facilement
repérable dans la clinique d’adolescents ou pré-adolescents,
ms aussi dans celles d’adultes, lorsqu’ils se découvrent ou
se souviennent de s’être découverts comme faisant partie de
l’univers.
« De retour du jardin , mon enfant m’a pris la main et
m’a montré la première étoile qui déchirait le
bleu du ciel. Il me souriait, enchanté,. Je me suis souvenu
moi-même d’avoir vu au lever du jour une étoile tenace, je
m’étais alors confondu avec l’aube. Après, quand le
jour a eu fini de se lever, j’étais un autre homme...Je me
demandais si c’était ça que mon fils
éprouvait... »
Mais à côté du sentiment d’être
intégré à l’univers qui se rapproche du narcissisme
primaire absolu dont parle parfois Freud, il en existe un autre qui peut se
rapprocher de ce qu’il appelle le narcissisme
primaire
[9]. Il s’agit du
sentiment d’être humain, d’appartenir à
l’espèce humaine, d’être humain parmi les humains, de
faire partie d’une histoire qui vient de la nuit des temps et durera
jusqu’à la fin de notre capacité d’invention et
d’imagination, maillon dans la chaîne des générations,
voué à découvrir son propre temps pour enfanter et son
propre temps pour vieillir, son propre temps pour se lamenter et son propre
temps pour danser, son temps pour chuchoter et son temps pour crier.
L’exil blesse plus ou moins gravement le premier de ces
narcissismes : les étoiles s’éteignent, les montagnes
s’effondrent, le ciel sous lequel on a connu l’enthousiasme et
l’émerveillement disparaît. Peu à peu, ce sera le long
travail de découvrir d’autres étoiles, naguères
invisibles, d’autres montagnes, aux noms jadis étranges, un autre
rythme pour lever du jour et la tombée de la nuit.
La torture, elle, brise, l’autre narcissisme : les nôtres
ne sont plus les nôtres et notre idéal n’est plus
idéalisé. Les humains cessent d’être humains et nous
obligent à reconnaître en nous d’épouvantable choses
que nous n’aurions jamais voulu connaître. Nous devons
reconnaître notre haine et notre déchéance dans le regard
haineux de l’autre, comme nous devons apprendre à connaître
sa déchéance à lui.
5. Quand le métier de psychanalyste devient
malédiction
Si Freud pense la guerre et la psychanalyse en temps de
guerre, Freud ne pense pas la terreur comme mode de sociabilité
institutionnalisé. Il ne pense pas la psychanalyse en des temps de
terreur[10] , ni dans les terribles
termes employés par J.-B. Pontalis, où, « de la salle
de réanimation au
crématorium »[11],
le sujet passe aussi par les salles de torture.
Lorsque Freud explore le fantasma de battre l’enfant , il
élabore ses formulations toujours en aval, là où les choses
s’adoucissent, et jamais en amont, là où tourbillonnent les
sources du meurtre d’enfant. Si le meurtre est le fantasme organisateur de
la vie sociale, c’est pour Freud en tant que meurtre du père, et
jamais en tant que pulsions meurtrière dont l’objet est
indifférent, comme pour toutes les pulsions ; meurtre toujours
conjugué d’abord à l’infinitif : tuer pour
tuer
[12].
Pour pouvoir penser ce
qu’est
tuer comme fantasme organisateur de la vie sociale, une
séparation entre psychanalyse et politique est certes nécessaire,
où l’articulation entre ces deux champs de pensée doit
être chaque fois redéfinie, ms cette séparation a aussi un
caractère régressif en ceci qu’elle néglige tout ce
que l’on sait de leur radicale
interdépendance
[13].
Face
à la terreur en Amérique Latine, comme citoyens, les
psychanalystes ont été particulièrement complaisants.
Incomparablement plus que religieux, des journalistes ou des avocats, par
exemple. Le cas s’est même présenté d’un
analystes tortionnaire, ms on peut dire à sa décharge (même
si cela n’enlève rien à la responsabilité de
l’institution qui l’accueillait en tant qu’analyste) que
d’innombrables médecins participaient bien plus activement aux
tortures que lui. Il reste vrai que les psychanalyste ont
particulièrement bénéficié du développement
économique sauvage qui a embrasé leur pays pendant un peu plus
d’une dizaine d’années, et abouti à la situation
catastrophique d’aujourd’hui.
Aujourd’hui il faut croire
que la rigidification idéologique de certains courants de pensée
psychanalytique dominants en Amérique Latine, tels le kleinisme et le
lacanisme, est intimement liée à la terreur sociale
généralisée. Complaisance politique et rigidification
idéologique ont été le prix à payer pour la survie
de la psychanalyse dans cette partie du
monde
[14]. Ismaïl Kadaré
parle de la malédiction d’être écrivain sous certaines
dictatures, c’est aussi une malédiction d’être
psychanalyste en régime de terreur et de violence
sociale
[15]
6. Quand la réalité sert d’obstacle à la
cure
En temps de terreur et de violence sociale, la réalité
extérieure, bloc effrayant, fait irruption à tout moment sur la
scène de la cure dont elle attaque et pulvérise le cadre,
traumatise la nature spectrale. Impossible de différencier la terreur
sociale des frayeurs archaïques du patient. Elle sert les
résistances à la progression de la cure, comme
l’écrit E. Gomez-Mango
[16]en de remarquables
réflexions sur la question du rapport entre la réalité et
la séance psychanalytique.
Par exemple : l’intrusion des policiers dans les groupes lors
d’une séance est banale. Banale l’infiltration des groupes
analytiques par des policiers. Un groupe de séance analytique au
rez-de-chaussée assiste impassible au viol d’une jeune fille dans
la cour de l’immeuble. Une patiente affirme ne pas v régler ses
séances, « elle vient d’être victime d’un vol
à main armée dans le couloir qui mène chez
l’analyste... » Un patient sort son revolver pour
dévaliser l’analyste. L’analyste doit demander chaque semaine
que le prix des séances soit réajusté. Même si rien
de tout cela n’est jamais arrivé à un analyste en
particulier, il sait très bien que cela peut survenir à tout
moment. Et ainsi de suite.
Si la cure psychanalytique correspond à un long deuil, avec un
temps socialement admis comme nécessaire, il est clair— je cite
encore E. Gomez-Mango —qu’avec la terreur, « le deuil, en
tant que processus essentiel du symbolisme culturel, est empêché,
voire nié et désavoué par une distorsion perverse de la vie
collective », et que « le foisonnement de la pulsion de mort
s’oppose à l’accomplissement du deuil ».
Ce n’est pas seulement l’imaginaire et les capacités
créatrices des peuples soumis au capitalisme sauvage qui sont
détruits, c’est aussi leur capacité de se souvenir et de
reconnaître leur histoire, même la plus immédiate, et
d’établir des liens. A peine trois ans plus tard, rares
étaient ceux au Brésil qui se souvenaient encore
d’évènements qui pourtant avaient fait la une des
journaux.
Dans la société à régime tortionnaire
généralisé qu’est aujourd’hui devenu le
Brésil, la participation de médecins, psychiatres et psychologues
aux séances de torture apparaît comme préambule à la
participation des chirurgiens, anesthésistes, cardiologues,
hématologues, ophtalmologistes, laborantines, ingénieurs du froid,
sans compter tous les manutentionnaires, au fonctionnement de l’industrie
du prélèvement et de l’exportation clandestine
d’organes, la torture sociale atteignant ainsi un nouveau seuil
.
Serait-il possible de dire que les psychanalystes qui dans un tek
contexte endure la malédiction de son exercice sans réflexion
politique approfondie, qui ne s’exerce pas à un effort de
pensée inlassable sur l’articulation entre la terreur sociale et sa
pratique clinique, qu’un tel psychanalyste prélève des
organes psychiques à son analysant, des organes qui auraient pu lui
servir bien plus utilement à percevoir la réalité ?des
organes psychiques qu’il aurait pu employer à lieux penser la
réalité, et à la métaboliser selon ses
possibilités ?
7. Aphasiques exilés
Après la torture, l’exil. Ceux qui s’échappent
vont-ils en réchapper ? Ils arrivent en Europe, ms l’horreur
est toujours là : en eux. Parfois, ils vont chez le psychanalyste.
Comment panser l’horreur, retrouver la pensée ? Et avec quel
langage ?
Sans doute E. Gomez-Mango a-t-il raison : »
Le
récit de l’exil est lui-même errance. La pensée qui
pense l’exil est elle-même exilée ; il n’y a plus
d’écart entre ce qui donne à penser et le penser
lui-même »[17].
Une des affirmations mérite une délicate
précision : analyste et patient, dit-il, sont amenés à
une expérience difficile, car en essayant de penser l’horreur ils
côtoient nécessairement l’horreur de la penser. Ms
s’il est horrible de penser l’horreur, il est difficilement
soutenable que ce soit horrible de penser, à moins de tourner le dos
à l’avenir et de se préparer aux pires régressions.
Au contraire : penser peut être compris comme jubilation
suprême de l’existence, doit être ainsi compris sans
doute.
Cependant ces remarques, tout comme celles de M.
Vinar
[18], ne valent que pour ceux
qui ont les ressources de l’intuition, qui comprennent la
différenciation des instances de l’appareil psychique et ne sont
pas dans la confusion entre la pensée et le corps, pour ceux encore qui
ont la ressource de comparer l’horreur où ils se trouvent à
des souvenirs doux et secourables. Pour l’énorme majorité
des torturés et des exilés, ces ressources sont absentes. Leur
passé ne leur est d’aucun secours. L’énorme
majorité des torturés et des exilés se taisent, comme ils
se sont toujours tus dans l’Histoire. Ce mutisme effrayé,
accumulé de génération en génération, cette
masse de paroles suffoquées, pèse comme un lourd malaise dans
notre civilisation, m’a fait remarquer cette amie.
La clinique montre que la parole de l’exilé est avant tout une
parole aphasique, bégayante, évanescente. «
Je peux
lire, ms je ne peux pas parler...C’est comme si du fait de mettre ma
bouche en mouvement pour parler, l’univers entier allait fondre sur moi.
Cette langue, non, je ne peux pas parler. Et maintenant que j’ai perdu la
mienne, plus aucune langue ne sera pleinement mienne » dit cette
femme... «
Ces mots sont comme des pierres », se
plaint un patient de Marcelle
Kanza-Razon
[19].
Exilé la parole se désincarne. En ce sens, elle oblige
à un retour salutaire aux premiers écrits de Freud sur
l’aphasie. Dans l’aphasie, plus de correspondance entre les
représentations-mots et les associations d’objets, ni entre les
représentation-mots et les représentations-choses. Plus aucune correspondance, ni par déplacement, ni par condensation, ni par
prise en considération de la figurabilité. La parole
exilée, elle aussi, procède d’un univers où aucune
liaison n’existe entre le mot parlé et le mot écrit,
où les impressions sensorielles sont déracinées, où
tous les éléments visuels, acoustiques, thermiques, sont
déconnectés des mots, où tout le système de
perception est ébranlé. L’expérience de l’exil
ou de la torture est d’abord déréalisante, et ensuite
affolante. Le poids écrasant du silence de ceux qui n’ont pas pu
témoigner pèse sur la vie présente et lui donne son
caractère fou.
L’exilé torturé, chez le psychanalyste, comment
trouvera-t-il la capacité de penser ? de parler ?
8. Les échanges inconscients entre bourreau et
victimes
Et nous, comment parlerons-nous des échanges inconscients entre le
bourreau et sa victime ?
Folle est la relation entre le torturé et le tortionnaire. Entre eux
se crée une zone d’échanges à haute tension. J. C
Rolland a le courage de nommer les échanges inconscients entre le
bourreau et la victime, de désigner la qualité érotique de
ces échanges. La douleur de J. C Rolland , lorsqu’il dit cette
parole, est évidente : il lui faut le dire vite, tout de
suite
[20].
Il poursuit son mouvement courageux et indique l ‘addition des
sources d’excitation comme capable de créer le désir de la
torture, le désir d’en finir, dont l’horizon est le
désir de mort.
L’objectif de la
torture est avant tout que la victime se
compromettre avec le tortionnaire. L’idéal du
tortionnaire,
lui, est de mettre en route ce qui, dans la personne humaine, est disponible
pour l’auto-torture telle qu’elle se présente dans divers
tableaux cliniques, depuis les sentiments de culpabilité pour avoir
été torturé jusqu’au suicide. L’idéal du
bourreau est d’éveiller ce qui dans la personne humaine,
sommeille en tant que
victime sacrificielle
désignée[21].
Si l’addition des sources d’excitation est capable de
créer le désir de torture, ce désir garde le plus souvent
une charge d’horreur capable d’en éloigner la victime.
L’objectif de la torture est rarement atteint, car le compromis est
très rare. L’idéal du tortionnaire, lui, se réalise
plus souvent, puisqu’il est impossible de connaître la torture sans
en garder des traces profondes et douloureuses, donc sans chercher à la
reproduire pour en faire le deuil, ms cela ne se fera ni au rythme ni au moment
où le voudrait le tortionnaire. L’idéal du
bourreau—d’éveil de la victime sacrificielle—qui met en
mouvement des forces inconscientes procédant de la masse, et non pas des
individus, a plus de probabilités de s’accomplir, car pris dans cet
inconscient de masse, par définition régressif, l’individu
perd ses capacités les plus évoluées au profit
d’autres plus élémentaires. Si bien que nous devons
souscrire à l’évidente et effrayante constatation de
Canetti, selon laquelle « le bourreau est le plus satisfait des
hommes »
[22].
9. Casser la logique tortionnaire
Bien entendu, ces notions répugnent à la plupart de ceux qui
sont passés par là, même les plus avertis. La notion
qu’une victime, d’une manière ou d’une autre, par la
force des choses, est présente à ce qui lui arrive, la
considération qu’elle a pu se constituer elle-même victime
vient redoubler et approfondir la blessure narcissique de l’exilé
et du torturé. Comment admettre que lorsqu’on endosse son plus pur
idéal, on devient son pire ennemi ? Comment le
supporter ?
Et pourtant ! Celui-ci avait oublié sa veste avec un
reçu de son tailleur portant son adresse, exactement là où
il ne fallait pas. De retour chez lui, les policiers l’attendaient.
Pourquoi cet oubli ? Pourquoi exactement là ? Pourquoi ensuite
rentrer tout droit chez soi ? Celle-ci avait un mot de trop en
réaction aux provocations des militaires : un mot qui les mettait au
défi d’aller plus loin et de passer à l’acte. Elle
disait qu’elle voulait connaître et faire connaître
jusqu’où l’autre pouvait aller dans l’ignominie.
Celle-ci avait enclenché le mauvais chargeur de sa mitraillette, celui
où il n’y avait pas de balles : les policiers pouvaient
riposter, puisqu’elle avait ainsi répondu à leur
sommation...
Cependant de nombreux auteurs, comme A. Vasquez et G. Rodriguez, insistent
aussi sur la possibilité qui existe de jouer de la marge
d’imprévu qui se présente toujours, et ce, même
après l’arrestation...Un prisonnier chante un air de samba, le
geôlier tend l’oreille, entre dans la cellule, lui dit :
« Ms toi, tu es mon école de samba ! »,et, en
sortant, laisse la porte entr’ouverte...Certains dialogues, certains
gestes vont entraîner le geôlier et sa victime dans des aires
imprévues, provoquer des situations qui n’appartiennent plus
à la logique tortionnaire. Grains de sable dont beaucoup ont pu jouer,
capables de gripper la machine tortionnaire.
J’ai eu l’occasion d’entendre de manière plus ou
moins soutenue nombre d’exilés ayant connu la torture. De leurs
récits comparés, des conclusions pouvaient être
tirées sur les possibilités de résistances à la
torture et de cassure de la logique tortionnaire. IL est important d’en
parler, de les signaler, de les souligner, pour que les tortionnaires ne soient
pas enfermés dans leur logique tortionnaire à
l’intérieur des systèmes de terreur
généralisée ; et surtout pour que les victimes ne
soient plus enfermées dans leurs systèmes sacrificiels, dans la
terreur paralysante du tortionnaire et de la situation de torture, ou dans leur
culpabilité d’avoir osé se dresser contre la violence
sociale généralisée.
Les conclusions qui s’imposent quant aux possibilités de
résistance à la torture sont celles-ci : que la victime doit
reconnaître le visage humain du bourreau, si effrayant et fascinant
qu’il soit. Qu’il faut comprendre le caractère humain, trop
humain, de la torture en tant que rituel. Que le doute doit s’insinuer en
lui, le torturé, comme en nous, les êtres humains, quant à
nos propres virtualités de tortionnaires, quant à nos propres
capacités d’accomplir, en d’autres circonstances, en
d’autres moments, le geste maintenant condamné.
Non pas que cette compréhension, ou de ce doute, puisse naître
la moindre prétention du tortionnaire au pardon, encore moins à
l’oubli. Simplement, le tortionnaire se verra ainsi reconnaître le
droit de mourir en tant qu’être humain. Et nous saurons que
c’est le tortionnaire que nous exorcisons en nous, que nous tuons en
nous. Que se sont nos pulsions les plus mortifères que nous nous
efforçons d’anéantir en nous. Ce n’est pas tant ce
misérable qui a succombé à son rêve
d’identification aux puissants que nous détruisons, c’est
autre chose : peut-être nos rêves d’identification aux
puissants.
« Le défi n’est plus lancé aux bourreaux, ms
à nous-mêmes : car dans cette descente nous apprenons que la
Bête ne se trouve pas à l’extérieur de
l’homme ; alors, les yeux fixés dans ceux du bourreau, nous
osons rire. »
[23]
L’expérience montre que lorsque le visage humain du
tortionnaire ou du bourreau est reconnu, lorsque la victime comprend que
l’autre est humain, lorsque, ne s’aliénant plus de la
situation de torture, elle comprend qu’elle fait partie intégrante
du drame qui se joue, et ce , depuis le début, depuis son arrestation, et
même bien avant son arrestation, lors du choix de son idéal et de
son rêve, lors de sa décision de le mettre en œuvre, lors de
l’éclosion de sa joie ou de son aveuglement— lorsque la
victime s’interroge, à ce moment là, précis, le champ
de haute tension entre les partenaires du rituel macabre atteint des
intensités difficilement imaginables.
A ce moment là, tout se joue et se décide, dans des sens
très variables, ms la torture prend fin.
10. Le caractère humain de la haine
Le champ de haute tension d’échanges inconscients et
érotique atteint alors son point de fission dans les intenses
décharges de la haine de la victime contre le tortionnaire. Haine
manifeste, explosive, méprisante, dénonciatrice ; haine qui
accuse l’être humain derrière le tortionnaire, et qui
l’accuse en tant qu’humain, non en tant que rouage d’une
machine— c’est pourquoi c’est aussi cette haine qui seule
permet le pardon. Haine à travers laquelle l’être humain
derrière la victime apparaît, dans sa splendeur
éblouissante.
Des cas existent aussi où cette haine s’est manifesté
bien avant la torture, dès l’arrestation, et curieusement la
torture alors a pu être évitée ou
atténuée.
Dans le moment de vérité qui accuse l’être humain
derrière le tortionnaire, où tout se joue et se décide,
tout prend fin.
Soit le tortionnaire se décide à devenir meurtrier. Soit il
permet que la victime se suicide. Soit il ne peut simplement plus poursuivre la
torture
[24].
Dans tous les cas, en tant qu’être humains, ni la victime ne
peuvent se soutenir de leurs positions réciproques.
Le tortionnaire a besoin que la victime soit vivante : dans le meurtre
comme dans le suicide, elle échappe dans la mort. Ms le suicide reste une
notion-limite, tantôt victoire, tantôt défaite. Car il peut
être différé longtemps ; latent, véritablement
bombe à retardement, il explose parfois des années plus tard, sans
lien apparent avec les évènements. Précédé de
manifestations pathologiques qui peuvent être très intenses. Ou peu
spectaculaires. Les cas de comportements suicidaires qui durent des
années avant de trouver leur issue sont nombreux .
Ce sont les cas où le tortionnaire ne devient pas meurtrier ni
inducteur de suicide, mais révèle immédiatement son visage
humain, qui sont les plus saisissants. Les anciennes victimes sont
désormais respectées et acquièrent un statut spécial
en prison, même si d’autres tortionnaires doivent venir relayer le
premier, défaillant. La victime devient héroïque. Elle a
perdu et reconquis la dimension humaine.
11. La reconnaissance est sœur du deuil
Il reste à affirmer que la reconnaissance du caractère humain
de la torture et de la haine ne préjuge en rien de l’inauguration
d’un travail de deuil, seul capable de réconcilier les humains,
tant que les bourreaux et leurs chefs n’auront pas dû
s’expliquer devant leurs victimes et la société
civile.
Nous sommes loin du moment où les victimes cesseront
d’être aliénées dans le souvenir de leurs souffrances,
loin du moment où la justesse de leur haine sera reconnue comme
essentielle à cette désaliénation, reconnaissance
essentielle au travail de deuil. Nous sommes loin du moment où
l’exilé torturé pourra regagner son pays avec
sérénité. Où il pourra se reconnaître dans des
concitoyens capables de reconnaître eux-mêmes leur propre
étrangeté devant lui,
l’exilé
[25]1.
« De retour au pays, je devais faire une conférence, on
m’a donné l’adresse. Arrivé sur place, j’ai
été surpris et ému de voir que cette salle portait le nom
d’un ami intime tué dans des conditions atroces par les militaires.
J’ai voulu partagé mon émotion avec l’auditoire,
j’ai remercié ceux qui m’invitaient de se souvenir de ce nom.
Mais personne ne savait qui avait été mon ami, ni dans quelles
circonstances il avait été tué. Cette
émotion-là a été plus violente que la
première :tout s’effondrait autour de moi, rien
n’était reconnu. »
« Peu après notre retour, les militaires fêtaient la
date ou ils avaient volé le pouvoir au peuple, où ils avaient
écrasé la démocratie. Ils le faisaient avec
discrétion, comme de juste, mais à l’école le
professeur d’histoire a demandé aux enfants s’ils savaient
à quoi correspondait cette date. Aucun élève ne savait,
sauf mon fils, qui avait été élevé à
l’étranger . Dans mon cœur et dans ma pensée, tout
s’effondrait avec l’impossibilité de la reconnaissance :
les nouvelles générations étaient prêtes à ne
jamais rien connaître. »
L’exilé est devenu le dépositaire de la mémoire,
et parfois de la langue. Mais comment sera-t-il accueilli à son retour,
ce porteur de mémoire ? l’avenir est fils de deuil. De la
manière dont on l’accueillera, s’il revient, dépendra
l’avenir.
12. Le génocide et la connaissance interdite
Comment faire le deuil d’un deuil impossible à faire, rendu
impossible par la force de l’oubli, par l’interdiction de se
souvenir ? Comment arpenter les chemins de la reconnaissance, sœur du
deuil, là où la connaissance est interdite ?
L’impossibilité du deuil est le bourgeon de la violence. Il
faut donc reprendre et inverser la terrible formule de J. C Rolland qui dit que
la torture est le début d’un génocide. Si la torture est le
germe du génocide, à l’inverse, un génocide est
toujours à chercher derrière la torture et la violence
généralisée, un crime contre l’humanité dont
personne ne tient à se souvenir, auquel l’Histoire ne tient pas
à donner ce nom, dont le deuil ne peut pas se faire .
Les images dont nous disposons des hommes, des femmes et des enfants de
certaines régions du Brésil ressemblent étrangement aux
images des hommes, des femmes et des enfants dans les camps
d’extermination Juifs sont morts. Mais pourquoi se restreindre au
Brésil ? Les Anglais avaient installé des camps »
camps de travail » en Amazonie bien avant la Première Guerre,
et les images dont nous disposons de ces camps, elles aussi, ressemblent
beaucoup à celles qui devaient venir mesurer le malheur ? Faut-il
opposer des peuples élus à d’autres peuples
élus ? Le meurtre de l’humanité se traduit toujours en
blessures infligées à des individus.
Le crime commis contre le peuple juif est un crime contre
l’humanité. Mais commis par qui, sinon par l’humanité
elle-même ? Obéissant à quelles ligne de forces et de
ruptures, à quelles histoires, à quelles
désintégrations et regroupements ? A quel inexorable
mouvement obéit l’humanité lorsqu’elle se divise de
manière à commettre un crime contre elle-même ?
Pour le peuple juif, il y a eu une catastrophe. Le crime commis contre le
peuple juif sera-t-il le noyau de vérité autour duquel
l’humanité bâtira ses nouveaux mythes, comme me
l’affirme cette amie ? Le peuple juif deviendrait alors exemplaire de
tous les autres peuples contre qui des crimes ont été commis,
contre qui des crimes sont encore commis.
Il est possible de soutenir la thèse de la naissance
d’Israël à partir de l’existence des camps
d’extermination. Il est sans doute vrai que l’humanité,
prenant pleinement conscience de son crime contre soi-même, a
redoublé d’énergie pour créer un lieu où ce
crime peut devenir inoubliable. Mais ceux qui sont morts dans les camps,
pensaient-ils vraiment à l’Etat d’Israël ? .
En Amérique, rien n’est resté. Des peuples entiers
engloutis avec leur culture, leur mémoire, leur tradition.
Anéantis. Sans fumée. Sans enterrement. »
C’était la fin de la vie et le début de la
survie », a dit ce chef indien.
Comment faire un deuil où la connaissance est interdite ? Le
génocide des camps d’extermination a des précédents
dans l’histoire, et s’il est vrai que le judéocide a des
particularités effrayantes, tenant à la rationalisation parfaite
des tâches à accomplir et à la chaîne grande
industrielle des personnes impliquées dans la réalisation de ces
tâches, il est non moins vrai que tout génocide a des
particularités effrayantes qui lui sont absolument propres.
L’humanité est en situation de crime permanent contre
soi-même, crime qui connaît des paradigmes : le
judéocide et la bombe, l’anéantissement des peuples
d’Amérique et l’esclavage des peuples africains, parmi
d’autre. L’humanité est un deuil permanent, deuil maniaque
presque toujours : répétition maniaque.
Généraliser à l’humanité le crime comme
contre le peuple juif a un corollaire : de ces morts c’est toute
l’humanité qui doit faire le deuil. Mais avant même
d’avoir fini ce travail de deuil elle recommence à se diviser
contre elle-même ; à commettre de nouveaux crimes contre
elle-même.
Et si tout deuil se veut unique, même si tout deuil cherche à
se perpétuer, de l’impossibilité du deuil aussi le deuil
doit se faire. Comment faire le deuil d’un deuil qu’on ne peut pas
faire, éternisé par la force de l’oubli ? La question
a-t-elle déjà trouvé sa réponse lorsqu’elle se
formule ?
La haine est longue à s’émietter, dit
Jabès
[26]. La douleur, elle,
met un temps infini à s’éteindre.
[1] J.C.Rolland :
« Un homme torturé », in L’amour de la haine,
Nouvelle Revue de Psychanalyse n°33, printemps 1986, p.223-234. La
lecture de J.-C Rolland, d’E. Gomez-Mango, de M. et M. Vinar cités
plus loin, est hautement recommandée à qui veut
s’intéresser de plus près aux thèmes abordés
ici, ce texte étant issu d’une réunion de travail de
l’Association psychanalytique de France en
1990.
[2] E.
GOMEZ-MANGO : « La parole menacée »,
Revue
française de Psychanalyse , mai-juin 1987,
p.899-914
[3] E.
GOMEZ-MANGO : « La parole menacée »,
Revue
française de Psychanalyse , mai-juin 1987,
p.899-914
[4] La Globo est
la quatrième chaîne télévisée du monde, aussi
bien par le territoire qu’elle couvre que par le chiffre d’affaires.
Le Réseau Global, qui prend appui sur cette gigantesque pieuvre,
détient le quasi monopole de la radio et de la presse au
Brésil.
[5] W.Granoff : »Dans le silence des pères » in
L’Esprit du temps n°5, Questions de
judaïsme,1984
[6] Voir
G.Rosolato : « Culpabilité et sacrifice » dans
La relation d’inconnu, Paris, Gallimard, 1978, et
Le
Sacrifice, Paris, Presses Universitaires de France,
1987.
[7] E.
Gomez-Mango : « L’exilé et son double »,
América Latina,
Cahiers Confrontations n°5, printemps 1981,
p.103-108.
[8] E.
GOMEZ-MANGO : « La parole menacée »,
Revue
française de Psychanalyse , mai-juin 1987,
p.899-914
[9] Ces
deux concepts utilisées par Freud semblent négligés par la
psychanalyse française actuelle, ms ils me sont utiles. J’appelle
position narcissique primaire absolue le point où les pulsions de vis et
les pulsions de mort se rencontrent et fusionnent. Et position narcissique
primaire le point où les pulsions sexuelles et les pulsions
d’auto-conservation se rencontrent pour commencer à former le moi.
Même s’il s’agit d’une mythologie, elle aide à
imaginer d’impossibles
univers
[10] E.
Gomez-Mango : « La parole menacée », op. cit.
p.974
[11] J.-B .Pontalis :
« Une idée incurable », in
L’idée de
guérison, Nouvelle Revue de Psychanalyse n°17, printemps 1978,
p.11
[12] Cf L. E. Prado de
Oliveira, “Mots mangés avec amour” in
Le Coq-Héron n°124, mars 1992,
p.59-62
[13] Comparer
« Question pour penser l’identité de
l’analyste : en relation à sa pratique, à sa
référence théorique, à son appartenance
institutionnelle », in
Géopsychanalyse, les souterrains de
l’institution, Rencontre franco-latino-américaine,
Confrontation, paris 1981, et « la terreur : la place de la
psychanalyse « , dans
Exil et torture, de Maren et Marcelo
Vinar, Paris, Denoël, 1990. La distance entre ces deux textes montre bien
la richesse de réflexion redonnée par l’exil aux
psychanalystes.
[14] Sauf
rarissime et d’autant plus dignes exceptions, comme H. Pellegrino au
Brésil ou M. Langer, en Amérique Espagnole, le groupe
Débat en Argentine et le journal
Gradiva au
Brésil.
[15] Migjieni :
Chronique d’une ville du Nord, précédé de « L’irruption de Migjieni
dans la littérature albanaise », par I. Kadaré, Paris,
Fayard, 1990
[16] E.
Gomez-Mango : »La parole menacée », op.
cit ., p.908, 909et
912
[17] E.
Gomez-Mango : »Une parole exilée », Etre dans la
solitude,
Nouvelle Revue de Psychanalyse n°36, Automne 1987,
p.205
[18] Marcelo
Vinar : » Pedro ou la démolition » et
« Un cri parmi des milliers », in
Exil et torture op.
cit.,p.19-56
[19] M.
Kanza-Razon : « Le travail de psychologue clinicienne au
COMEDE », in
Psychologues et Psychologies, décembre 1990
n°98
[20] J. C Rolland :
„Un homme torturé: Tito de Alencar“, L’amour de la
haine,
Nouvelle revue de Psychanalyse ,op. cit.,
p.225
[21] encore est-il
nécessaire de distinguer entre victime émissaire et victime
rituelle, Cf. G. Rosolato,
Le sacrifice, op. cit., p
79-80
[22] E.
Canetti :
Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966, p.350. Canetti
étudie les religions monothéistes dans une perspective
différente de celle de Rosolato. L’articulation des thèses
de ces deux auteurs est riche de
perspectives.
[23] M.
srifi : »Et dans l’enfer debout nous oserons
rire »,
Le Cheval de Troie, La littérature orale :
Arabes, Juifs et Siciliens, Bordeaux, 1991n°4,
p.101-110
[24] A. Vasquez et G.
Rodriguez : « Bilande trois ans de recherche sur la torutre.
Problèmes méthodologiques », in Répression,
torture et exils, étude psychopathologique à propos des
réfugiés d’Amérique Latine,
L’information
psychiatrique,vol. 59 n°1, janvier 1983,
p.31-40
[25] A. Vasquez et G.
Rodriguez, op. cit., p.30
[26] E. Jabès :
Le Livre de l’hospitalité, Paris,
Gallimard, 1991