DU BRUIT ET DU SILENCE (II)

du travail du négatif dans l'institution analytique et de la création du Middle Group

Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow Macbeth Shakespeare

L.-E. Prado de Oliveira

Nous retiendrons d'abord les exemples du travail du négatif proposés par les organisateurs de notre rencontre: compulsion de répetition et réaction thérapeutique négative, auxquels j'ajouterai sans aucune originalité le transfert négatif, dans la mesure où il se différencie de cette dernière de par leurs conséquences pour la cure. Nous constaterons ensuite la mise en œuvre de ces modes de travail psychique dans la vie des institutions analytiques comme dans celle de toute institution. Nous nous rappellerons aussi que si les pratiques de la formation analytique offrent la possibilité féconde de la reprise de l'élaboration œdipienne, suivie de la découverte du travail du refoulement et du retour de refoulé, elles s'enlisent souvent dans la compulsion de répetition. Les poids des rituels propres aux institutions analytiques vient ainsi à primer sur l'émulation de la créativité. Nous pouvons encore dire, par exemple, qu'une forme de réaction négative à la vie institutionnelle est le silence inhibé qui nous saisit lors des échanges propres à nos rencontres. Ce silence ne serait pas si dérangeant s'il ne correspondait pas à l'une des rares expressions tolérées du transfert négatif dans l'exercice communautaire de la psychanalyse.

D'autres modes du travail du négatif existent cependant, plus discrets. L'ambition louable de protection de l'acquis de la pensée freudienne peut vite devenir prétention intolérante – et difficilement tolérable – à l'exercice d'un monopole. La certitude démesurée de son appropriation, à l'inverse, peut susciter l'arrogance des tentatives de son renouvellement hors de tout critère communément admis. Des mots d'ordre remplacent alors les concepts et finissent par installer une idéologie au lieu de l'attention flottante. Ce sont sans doute des risques inhérents à une démarche scientifique si intimement liée à un nom propre.

 

 

Des noms et des enjeux

 

Une période bien particulière d'éclosion et de résolution du travail du négatif dans une institution psychanalytique nous servira d'exemple. Tous les modes de travail psychique, toutes les formations psychiques dont il vient d'être question y apparaissent particulièrement renforcés. D'autres aussi se mettent en œuvre. Cette période de l'histoire des institutions psychanalytiques, située entre 1941 et 1945, alors que la Grande-Bretagne et Londres tout particulièrement se trouvaient soumis aux bombardements allemands, a reçu le nom de controverses Freud-Klein. Prétendre qu'il s'y agissait d'un tel clivage est un mode particulier de découpage de la situation dans la Société Britannique à l'époque. D'autres étaient possibles, notamment celles proposées par Melitta Schmideberg, d'une part, et Karin Stephen, de l'autre.

Le titre officile de ces controverses correspond à l'analyse que fait Glover de la situation et il est curieux que des analystes qui se voulaient et qui se veulent kleiniens aient accepté cette analyse. Si Glover se considérait comme un bastion du  "freudisme" face aux menaces du "kleinisme", rien ne nous oblige à le suivre et, surtout, rien n'obligeait ceux qui participaient à ces controverses de le faire, comme en effet ils ne le firent pas. D'une certaine manière, créditer la thèse selon laquelle ces débats auraient été freudo-kleiniens revient à reconnaître le bien-fondé des accusations de Glover et, en dernière instance, comme il le faisait, à supposer l'existence d'une école psychanalytique se battant pour survivre face à une autre qui ne l'aurait pas été, car elle aurait exprimé une si grande déviation par rapport aux thèses freudiennes qu'il serait devenu impossible de continuer à la considérer comme telle. Sombre démarche que de magnifier la force de l'ennemi pour mieux apparaître comme son vainqueur !

Le procédé en somme est assez banal et nous ne saurions peut-être pas persister dans notre mégalomanie si nous n'en faisions pas usage. Il est même le destin commun, à un certain moment de leur existence, de toute formation partidaire. Et ce à un point tel que bien peu nous importe ici de rappeler l'avancée théorique d'une pensée par rapport à une autre ou de clarifier exactement les critiques de Glover. Accusait-il l'abandon de la prise en considération des processus secondaires en tant qu'ils se différencient des processus primaires ? Dénonçait-il ce qu'il assimilait à la construction d'une nouvelle métapsychologie, étrangère à ce qu'il considérait comme étant l'approche propre à Freud? Peu importe. L'essentiel est qu'il avait atteint ce point où le souci de protection devient intolérance. Les controverses dites Freud-Klein étaient bien plutôt des controverses Glover-Klein.

Mais les kleiniens aussi se considéraient comme des authentiques freudiens. Le 9 Avril 1943 Melanie Klein écrit à Susan Isaacs qu'elle juge intéressant d'étendre à Anna Freud la dénonciation de l'usage fait par Glover des termes de "freudien" et "kleinien". Leur emploi avait déjà été l'objet d'un rappel à l'ordre de la part de Jones. Une note signée par Marjorie Brierley, Edward Glover et James Strachey, ajoutée aux minutes de l'assemblée du 19 Mai 1943, rappelle que leur utilisation est interdite à tous ceux qui intervienent en qualité officielle, à partir de leurs positions administratives dans l'institution, même si en tant que membre ordinaire chacun est laissé libre de ses paroles.

J'appelle votre attention sur le fait que le découpage d'une institution selon de critères autres que ceux imposés par une hiérarchie élémentaire obéissant à des soucis opérationnels minimaux est déjà une conséquence du travail du négatif, dans la mesure où elle divise et fragmente, plutôt qu'elle ne contribue à la rencontre. Rendre explicite son cadre et sa résolution équivaut à explorer d'autres modes de compréhension des enjeux de ces controverses qui ne mettraient pas seulement en scène deux groupes, mais plusieurs, et qui ne réduirait pas leur relation à celle d'une opposition binaire, mais prendrait en considération un réseau autrement plus complexe, ce qui m'amènera à vous rappeler différents noms dont vous aurez entendu parler à propos de la Société Britannique de Psychanalyse ou au sujet de l'histoire des institutions psychanalytiques.

Il y a eu une trentaine de personnes impliquées dans le plus vif de cette histoire, vingt-huit plus exactement sont reconnues comme y ayant participé. Parmi elles, quinze étaient d'origine britannique et treize donc d'origine étrangère. Parmi les étrangers, cinq étaient autrichiens, quatre allemands, deux hongrois, un nord-américain et un canadien. Presque tous étaient venus en Angleterre dans une situation plus ou moins catastrophique, fuyant des situations assez difficiles.

Ces discussions opposent au départ, par exemple, Glover et les Schmideberg (Melitta, fille de Melanie, et son mari, Walter, ancien ami intime de Freud) à Melanie Klein et son groupe, temporairement assez soudé. Leur cause déclenchante, immédiate, aurait été un saut d'humeur de Rickman à l'occasion d'un débat proposé par Sylvia Payne sur le thème de la société analytique et son public. Rickman, déjà héros de la première grande guerre et d'une analyse avec Freud, prêt à affronter une deuxième guerre mondiale, aurait perdu toute flegme et aurait lancé quelques injures à l'adresse de Glover et d'Ernest Jones, d'où la nécessité d'examiner le climat existant dans l'institution. Melitta, pour sa part, dénonce le comportement partidaire, l'arrogance et le prosélytisme de sa mère et de ceux qui la suivent, mais non pas tellement leur déviationnisme théorique, comme le fait Glover, qui semble considérer cet ensemble de choses comme faisant partie d'un même univers.

Cependant d'autres oppositions se font jour assez rapidement contre Jones, président de la Société Britannique de Psychanalyse, et Glover, depuis longtemps son vice-président. Karin et Adrian Stephen, parmi d'autres, semblent leur en vouloir de ce qui aurait été leur abus de pouvoir. Des modifications au fonctionnement administratif de l'institution sont proposées. Certains s'opposent à leur mise en œuvre immédiate. Ainsi, un autre conflit court en parallèle à la divergence théorique, relatif celui-ci à différentes conceptions de la vie psychanalytique communautaire. S'il n'est pas impossible de les mettre en rapport, nous n'avons aucun intérêt à le faire vite, car nous risquerions d'oublier d'autres dimensions de ces controverses, comme celles relatives aux enjeux transférentiels, où d'étranges triangles s'articulent et se désarticulent.

L'ancien triangle formé par Melanie, Melitta et Walter, qui se fréquentaient avec assiduité et se partageaient les vacances, est remplacé par d'autres, où le beau-fils et l'époux cèdent la place à l'homme de l'appareil et à l'analyste. Le vice-président qui veut exclure Melanie Klein au moins de ses fonctions d'enseignement est aussi l'analyste de sa fille, Melitta. Melanie, Edward et James Glover, cependant, avaient été en analyse très probablement en même temps, avec Karl Abraham. Le frère d'Edward, analyste également, déjà décédé à l'époque des controverses, l'avait précédé dans les nombreuses fonctions institutionnelles qu'il occupait à l'époque, qui ne se réduisaient nullement à la simple gestion des affaires courantes ni n'étaient le levier de la promotion de différences théoriques d'où toute passion serait absente.

Pour chacun, au moins à cette occasion, la vie institutionnelle et l'élaboration de la théorie semblent puiser fortement leur énergie dans des expériences relatives à la mort: celle d'Abraham et de leurs frères, pour Melanie et Glover; mais aussi d'un frère pour Melitta, donc d'un fils pour Melanie. D'autres encore, fantômes nourrissant des douleurs qui s'accumulaient et qui devaient être partagées, perlaborées conjointement, par ceux qui participaient des controverses .

Surtout, pour tous, il y a Freud. Faut-il rappeler que l'éclatement de ces luttes suit de près sa mort ? Ces controverses s'organisent comme un très long deuil, où chacun devait s'approprier les thèses freudiennes autant qu'éviter de le faire. Et Freud avait laissé l'orientation à sa fille, ainsi qu'aux viennois d'une manière générale, de ne rien faire pour favoriser les dissensions à l'intérieur de la société psychanalytique qui les accueillait en exil. Ces modes de relation à la théorie psychanalytique et aux institutions qui la portent marquera durablement les psychanalystes, bien au-delà de ce moment particulier dont nous traitons ici. Ils constituent peut-être des aspects essentiels de leur être.

Nous n'avons donc pas seulement deux groupes qui s'affrontent, mais au moins trois: celui des "continentaux", parmi lesquels les viennois, Glover, Melanie Klein et ceux qui les soutiennent. Non pas seulement deux groupes de problèmes, les administratifs et les théoriques, mais bien d'autres, si nous y ajoutons ceux relatifs au transfert et à la mort. Il y-a-t il une opposition entre "continentaux  et britanniques, entre exilés et ceux qui les accueillent ? Une lettre de James Strachey à Edward Glover, au tout début des controverses, nous le ferait imaginer. " Why should these wretched fascists and (bloody foreigners) communists invade our peaceful compromising island ? " Il est vrai qu'il ajoute aussitôt: " But I see I'm more feverish than I'd thought  ". Mais il ne nous faut pas trop vite croire à ce conflit, car il cache un autre, bien plus délicat: celui qui s'établit entre exilés et qui serait censé ne pas se produire.

S'il est vrai que les "continentaux" sont des exilés, il est non moins vrai que Melanie Klein l'est aussi, même si elle les a précédés de quelques années, immigrant en Grande-Bretagne à un moment où les étrangers y bénéficiaient encore d'un accueil extrêmement favorable. Et elle pressentira le danger : les nouveaux arrivants la menacent directement puisque depuis longtemps ils ont rejeté ses thèses. Elle sera d'une grande ambivalence à leur égard. Dans une lettre de 1941 adressée à Jones, elle écrit: " ... j'étais contrariée qu'Anna s'installe ici avec une partie importante et représentative du groupe de Vienne; je pensais que vous n'aviez pas bien considéré la gêne qui en résultait pour notre travail, et que vous nous mettiez devant le fait accompli  ". Glover, pour sa part, pensera pouvoir utiliser cette dissension à son bénéfice, négligeant les liens de solidairité qui pouvaient également persister entre les deux femmes, grâce à leurs origines communes.

Les complications de cette situation se redoublent sous les bombes allemandes. Melanie Klein, ayant déjà acquis la nationalité britannique, peut quitter Londres et s'installer à la campagne, possibilité interdite à ceux qui viennent d'arriver. Plus tard, lorsque ceux qui étaient parti reviennent à Londres, leur retour suscitera des fantasmes relatifs à un véritable retour d'exil, leur départ ayant été assimilé à un véritable exil. Sylvia Payne, secrétaire de la Société à cette époque, a bien compris la situation. Elle la décrit de la manière suivante: " Avant que la Société Britannique n'ait eu le temps d'assimiler et d'intégrer ses collègues qui arrivaient de Vienne, elle a dû affronter l'éparpillement de ses propres membres provoqué par l'attaque de Londres. Je ne crois pas que nous ayons compris toute la signification de cela avant que les membres ne reviennent à Londres, en l'été 1941. "

Si l'exil est fréquemment lié à une violence, le retour d'exil est toujours compris comme un moment de retrouvailles, où parfois la douleur vient troubler la joie des rencontres. Or, le retour de l'exil est lui aussi porteur d'une grande violence. Toutes les parties en présence en sont marquées. Les retrouvailles entre Ulysse et Pénélope sont inconcevables sans le meurtre de ceux qui prétendent remplacer le roi. Elles ne sont pas dépourvues, elles-mêmes, de la violence des épreuves auxquelles l'épouse soumet son époux.

Le retour des membres qui s'étaient absentés de Londres et, en particulier, celui de Melanie Klein, déclenche cette hostilité. Immédiatement la vie psychanalytique institutionnelle à l'époque des bombardements est considérée de manière idyllique et l'apparition des problèmes est associée au retour de ceux qui étaient partis. Ainsi, ce ne sont pas les britanniques qui s'opposent aux "continentaux", ce ne sont pas ceux qui accueillent qui s'opposent aux exilés. Ce sont ces derniers qui s'opposent entre eux également au sujet de la signification de l'exil et de leur rapport à leurs hôtes. Ces thèmes réapparaîtront à de nombreuses reprises au cours de ces controverses, liés à ceux qui portent sur le courage et sur la lâcheté dans le sauvetage de la psychanalyse des dangers qui la menacent.

A la réunion générale de Février 1942, pour la première fois, Melitta Schmideberg proposera une analyse qui découpe l'institution en trois groupes distincts. Elle dit, en somme, qu'il y a ceux qui ont pris la fuite, ceux qui sont partis combattre et ceux qui ont gardé la psychanalyse vivante sous les bombes allemandes. De ce dernier groupe font partie notamment elle, son mari et son analyste. Ils sous-estimaient néanmoins l'intensité du chagrin que nourrissaient contre eux ceux qui étaient parti au combat et, surtout, ils avaient complètement négligé la possibilité bien réelle, qu'effectivement se produira, d'une alliance entre les deux premiers groupes, à savoir, notamment, l'alliance de Melanie Klein avec Rickman et Bowlby qui, la guerre suivant son cours, deviennent de véritables héros du monde analytique et médical.

Quelques mois plus tard, lors de l'assemblée générale de Juin 1942, Karin Stephen proposera une autre approche de la situation. Selon elle, le conflit obéit à d'autres critères: il y a deux groupes qui veulent prendre le pouvoir pour faire prévaloir leurs conceptions théoriques et exclure celles des autres, alors qu'un troisième groupe veut absolument les empêcher de le faire, ne souhaitant que personne puisse instaurer ses thèses psychanalytiques de forme permanente et définitive. C'est la racine de ce qui sera plus tard connu sous le nom de Middle group.

Ces controverses ne sont ainsi en rien un jeu d'échecs comme ceux auxquels nous sommes habitués. Elles ressemblent plutôt à sa variante chinoise, où quatre joueurs, sinon plus, s'affrontent en vue de l'occupation d'une seule position centrale. Toute alliance est concevable, tout retournement acceptable, toute combinaison imaginable. Glover et les siens, Melanie Klein et les kleiniens, Anna Freud et les "continentaux" (mais les kleiniens, pour bon nombre d'entre eux, le sont aussi, alors que tous les "continentaux" ne soutiennent pas Anna Freud), les "psychiatres militaires", enfin, constituent autant de groupes dont les intérêts et les conceptions se heurtent.

 

Le travail du négatif et le Middle group

 

Une situation de conflit généralisé à l'intérieur d'une institution, avec les menaces de rupture qui s'accumulent, correspond bien à de réactions institutionnelles négatives. Nourrie de l'intensification d'impossibles deuils, elles permettent l'exacerbation d'inavouables compulsions de répétition. L'identification narcissique, indiquée par Freud comme mécanisme psychotique par excellence, où l'ombre de l'objet s'abat sur le moi, gouverne à leur insu les échanges de ceux qui s'y heurtent avec le plus de violence. Le transfert qui se manifeste dans l'institution comme négatif l'est aussi envers ce lieu qui, pourtant, l'accueille.

Rickman a eu beau s'excuser de son saut d'humeur, les invectives étaient devenus de plus en plus violentes. Les thèses de Melanie Klein sont comparées aux thèses nazies. Le prosélytisme kleinien devient l'équivalent des pratiques nazies d'intimidation et de recrutement. Marjorie Brierley lance un appel à un armistice généralisé, à une trêve qui permettrait de voir plus clairement la situation, mais il est évident qu'il ne s'agit que d'un répit. Chacun campe sur ses positions, chacun est sûr du bien-fondé de ses thèses et méprise celle de l'autre. Le moi de chacun souffre d'un gonflement démesuré, alors que celui de l'autre est l'objet d'un mépris souverain.

Certains, comme Ella Sharpe, cherchent à intervenir dans le tumulte avec humour ou au moyen d'exposés de cas cliniques qui pourraient représenter la situation de l'institution et d'où devraient se dégager les éléments d'une réflexion à son sujet. Sa démarche est osée: de la considération de l'exposé de cas comme effort de métaphorisation de la situation de l'institution psychanalytique, de la compréhension de cette institution en tant que cas clinique. Elle demeure à peine audible dans le fracas des invectives.

Les mythes les plus fous, qui idéalisent la psychanalyse et son histoire, bénéficient de l'approbation générale, sinon de la générale indifférence. La violence négativiste du transfert appelle à la conception d'un moment où les conflits auraient été inexistants. Ainsi, les réunions du mercredi, à Vienne, ou encore le mouvement psychanalytique du temps de Freud, sont conçus comme des entités paisibles et harmonieuses. Les origines de l'institution psychanalytique, qui obéissent aux caractères communs à toute naissance, sont oubliées. Elle ne serait pas issue d'une série de conflits et de ce qu'ils recouvraient, notamment de celui qu'ont connu Freud et Jung, mais de l'amitié entre Freud, Jones et quelques autres, rêvée comme infaillible.

Il n'y a rien en tout cela qui soit exclusif des groupes psychanalytiques, mais de le retrouver parmi les psychanalystes ne laisse pas de provoquer une certaine surprise, de créer quelque déroute. Il n'y a rien en tout cela qui ne se soit pas produit auparavant parmi les psychanalystes, mais jamais avec une telle ampleur, ni avec une telle intensité. D'autres tourmentes dans le monde analytique devaient se produire plus tard, bien plus étendues, dont le meilleur exemple est celle qui a abouti à la scission lacanienne. Elles suivent les mêmes mouvements généraux qui se dégageaient alors.

En juillet 1942, Barbara Low, une " gloverienne ", questionne l'appareil administratif, notamment Glover, au sujet des conséquences sur la formation analytique des débats en cours. Glover répond que le problème est à l'étude, Anna Freud ajoute qu'il leur faut du temps pour cela et Balint propose qu'une date soit fixée pour que le Comité de Formation présente ses conclusions. Un vote met en échec cette proposition et aucune limite n'est fixée à l'examen du problème. C'était une occasion où l'alliance entre Anna Freud et Glover a été le plus proche de se réaliser.

En fait, les discussions au Comité de Formation semblent avoir été bien plus avancées que son président, Glover, n'a voulu le dire. Dès le mois de février Strachey y avait déjà présenté une série de notes sur ce thème et peu après l'interpellation de Low, au mois de septembre, Glover présente ses notes d'introduction à la réponse que demandait l'assemblée . Elles proposent que des décisions interviennent sur trois points principaux: les thèses à transmettre aux analystes en formation, ceux qui seraient habilités à le faire et sur leur manière de s'y prendre. Il propose une analyse de la situation de l'institution où elle apparaît divisée en trois groupes: les "viennois", aussi freudiens que tout groupe freudien, les "kleiniens" et le groupe... . Il ouvre à ce point précis des parenthèses. En fait, comment les appeler ? Groupe du milieu ? Des modérés ? Du compromis ? Composé ? Le reste ? L'incertitude quant à leur désignation cache à peine le mépris sur ce qu'ils représentent.

En février de l'année suivante Strachey apporte sa contribution, contradictoire avec ces thèses. Il prend appui sur Freud, pour qui " la psychanalyse n'est pas un système, comme ceux de la philosophie, qui part de quelques concepts fondamentaux rigoureusement définis, avec lesquels il cherche à saisir l'univers puis, une fois achevé, ne dispose plus d'espace pour de nouvelles découvertes et de meilleures façons de voir. Elle s'attache bien plutôt aux faits de son domaine de travail, cherche à résoudre les problèmes immédiats de l'observation, s'avance en tâtonnant en suivant l'expérience, est toujours inachevée, toujours prête à aménager ou modifier ses doctrines.  ".

Strachey observe leurs difficultés et il conclut que leur origine est l'existence de sectarismes, auxquels s'opposent ceux qui ne les acceptent pas. Il reprend donc l'analyse de Karin Stephen et il considère que cette difficulté est inhérente à la définition proposée par Freud de la psychanalyse en tant que science empirique. Son caractère inachevé, le tâtonnement auquel sont voués les psychanalystes peut induire en eux l'espoir trompeur que des chefs de file, omniscients et tout-puissants, viennent les débarrasser de l'inconfort de leur position, en apportant des réponses claires et définitives à certaines questions, dont celles soulevées par Glover sont un bon exemple. Qui oserait prendre les décisions qu'il sollicite ? Pourtant, poursuit-il, Freud avait déjà proposé un règlement possible de ces questions. Dans le même texte qu'il vient de citer, les piliers de la théorie psychanalytique sont clairement énoncés: " L'hypothèse des processus animiques inconscients, la reconnaissance de la doctrine de la résistance et du refoulement, le prix accordé à la sexualité et au complexe d'Œdipe sont les contenus principaux de la psychanalyse et les fondements de sa théorie, et qui n'est pas en mesure de souscrire à tous ne devrait pas se compter parmi les psychanalystes.  "

En fait, propose-t-il, une autre source importante de leurs difficultés du moment semble être la confusion qui découle de la croyance en l'assimilation des théories que chacun soutient à la technique psychanalytique dont il fera usage. Cela pose la question des critères pour définir une bonne technique analytique. Strachey ajourne son examen, tout en indiquant que la technique ne dépend pas de la théorie générale soutenue par le psychanalyste, mais plutôt des qualités que lui sont propres.

Glover, qui lui répond, ne le suit pas. Il considère que le Comité de Formation est d'ores et déjà incapable d'accomplir sa mission. Pour lui, la technique garde un rapport de proximité, sinon d'intimité, avec la théorie, leur racine commune étant les rapports transférentiels, qui ne se réduisent pas à diverses empathies. Il avait cru à la possibilité de les réduire au moyen des différentes activités proposées aux analystes en formation, comme les groupes de travail, les conférences, les séminaires, etc. Il ne le croit plus. Dans une situation où existent de si importantes divergences théoriques, dès la sélection initiale des candidats à la formation tout devient problématique. Il est prêt à accepter des compromis relatifs à l'enseignement, mais le domaine de l'analyse didactique est inviolable. Si des analystes dont les divergences théoriques sont importantes devraient le partager, ou bien l'institution doit décider de finir avec cette pratique, mettant un terme à l'existence de la catégorie d'analyste didacticien et revenant à d'anciens usages, où toute analyse entreprise par l'un de ses membres était considérée comme didactique, ou bien l'institution prend l'initiative d'organiser différentes filières de formation.

L'intervention de Glover sera suivie de l'exposé par chacun des membres du Comité de Formation de sa manière de concevoir la technique analytique et son rapport à la théorie, parfois de manière plutôt théorique, comme Anna Freud, qui suit Glover de près, mais ne rejette pas les thèses de Strachey, proposant même leur élargissement, parfois de manière plutôt clinique, comme Melanie Klein, mais le plus souvent en intégrant ces diverses approches, comme Marjorie Brierley, Ella Sharpe ou Sylvia Payne. Notons, cependant, que la Société Britannique de Psychanalyse finira par retenir la deuxième solution indiquée par Glover, au moins dans une certaine mesure. D'autres institutions, au cours de l'histoire du mouvement psychanalytique, adopteront tantôt la première de ses suggestions et mettront un terme à l'expérience de l'analyse didactique, tantôt la garderont intacte, la considérant comme un acquis d'importance.

De toute évidence, déclarer impossible ou voué à l'échec le fonctionnement d'un comité auquel on s'adresse est une démarche assez peu habile. Ces échanges aboutiront à un Rapport Préliminaire dont la rédaction est confiée à Strachey, qui développe et approfondit ses thèses. Elles sont absolument révolutionnaires d'un point de vue épistémologique, extrêmement riches par rapport aux thèses d'un Popper, par exemple.

Elles obéissent à un raisonnement rigoureux et s'appuient sur le questionnement du rapport des psychanalystes à leur formation et à leur théorie. Elles portent sur l'incomplétude et l'imperfection de toute formation comme de toute théorie. Elles affirment que la prétention à l'état de béatitude rêvé pour et par ceux qui auraient été longuement analysés est une chimère. La théorie est toujours défectueuse et ne peut couvrir qu'un champ limité de l'expérience de chacun. Strachey refuse tout rapport de causalité entre théorie et pratique analytiques. L'institution analytique elle-même lui apparaît comme défaillante par rapport à ses buts et doit en permanence réviser ses méthodes de travail. La crise, souligne-t-il, est bien plus fréquente qu'on ne l'aurait voulu.

Elles portent aussi sur la relation entre le psychanalyste et la théorie supposée le servir. Il est erroné de prétendre, avance Strachey, qu'une théorie fausse ou incomplète disqualifie un analyste pour la conduite de la cure ou pour l'entreprise de son travail d'enseignement et de formation. Ce n'est pas la théorie qui est en cause, mais le rapport de chacun à la théorie, répète-t-il inlassablement. Bien évidement, s'empresse-t-il d'ajouter: il y a des degrés de fausseté ou d'incomplétude, il y a ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas. Ce n'est pas un défaut majeur de ne pas avoir lu tel article de tel auteur publié dans un petit journal en telle année, mais ce sera un défaut majeur que de ne pas bien connaître l'œuvre de Freud. Les divergences sur la pulsion de mort ne disqualifieront personne pour l'analyse d'un obsessionnel ou d'un mélancolique et ne seront pas non plus utilisées comme arguments disqualifiants lors des débats sur ces cures analytiques. Il rappelle les points essentiels pour la psychanalyse, définis par Freud.

De même, par rapport à la vie institutionnelle, si chacun était un peu plus sceptique sur ses propres thèses et un peu plus enclin à envisager la possibilité d'une certaine vérité des thèses des autres, les choses seraient grandement facilitées. En revanche, tout dogmatisme serait à exclure, le meilleur critère des défauts d'un analyste étant le nombre de ses adeptes sortis du rang de ses analysants, puisque la visée ultime de l'analyse est l'éveil du patient à sa propre pensée.

Glover, ne peut pas accepter ces thèses, alors qu'il aurait pu s'en servir. Ne se dégage pas d'elles une orientation qui vise à écarter de toute activité didactique tous ceux qui font preuve de sectarisme devront être fermement écartés de toute activité didactique? C'est que, en préconisant l'élection d'un nouveau Comité de Formation aussitôt la guerre finie, dont seraient écartés ceux qui ont une participation majeure dans les controverses, le comité actuel semble désavouer Glover. Melanie Klein, en revanche, s'empresse de soutenir ce Rapport Préliminaire, alors qu'elle aurait dû de toute évidence s'en offusquer. N'est-elle pas l'un de ceux considérés comme sectaires ? C'est qu'en soutenant le Rapport elle montre justement ne pas l'être.

C'est aussi que la logique de ce que soutenait l'un excluait tout compromis, alors que celle qui portait l'autre en exigeait. Melanie Klein pouvait accepter ces thèses, puisque les enjeux institutionnels qui en découlaient lui donnaient entièrement satisfaction. Glover, en revanche, ne pouvait rien en entendre, du moins de ce qu'elles signifiaient d'enjeux institutionnels pour lui-même, tout en étant vraisemblablement en pratique bien plus proche d'elles que son ennemie. Glover aurait été un honnête homme, affable et plein de civilités, alors que Melanie Klein aurait toujours été dogmatique et envahissante. Ici, leurs rôles se renversent. Elle était sûre du caractère rédempteur de ses thèses, prête à lutter pour elles jusqu'au bout et accepter bien des compromis. Glover en revanche était sûr qu'elles représentaient la fin de la psychanalyse freudienne. Il lui fallait jusqu'au bout se battre pour les exclure. Il est curieux de signaler qu'il est revenu à Strachey de dénouer le conflit, en mettant en marche ce qui allait provoquer la démission de Glover, alors même qu'il proposait une réconciliation. Le renversement d'une chose en son contraire est aussi une manifestation du travail du négatif en bon nombre de cas.

Glover envoie une critique du Rapport Préliminaire, où il reprend encore ses thèses en les opposant à chaque phrase de Strachey, mais il ne participe pas à la réunion du Comité de Formation, qui tiendra pourtant compte de ses remarques, au moins dans une certaine mesure et demandera à Strachey de rédiger un rapport final en conséquence. Le 2 Février 1944, Sylvia Payne donne lecture aux membres de l'institution d'une longue lettre de Glover en date du 24 Janvier, dont les membres du Comité de Formation avaient pris connaissance lors de leur réunion de ce même soir . L'idéalisation de sa propre conception de l'apport freudien et du rôle de la société à laquelle il participait dans sa préservation s'était transformé en transfert négatif envers l'une des pensées qu'elle abritait, puis en réaction institutionnelle négative comme moyen de maintien de l'idéalisation initiale. A cette même réunion, se considérant personnellement offensée par le rapport final de Strachey – mais il n'était pas rare qu'elle éprouve de tels sentiments –, Anna Freud démissionne du Comité de Formation, mais non pas de la Société.

La lettre de Glover est assez émouvante. Elle rappelle son œuvre auprès de sa Société, en justifiant de ses sombres prédictions sur l'avenir de ses collègues les raisons de sa démission. Les controverses, d'un point de vue scientifique, n'amènent à rien et n'ont pas eu raison d'être, le prosélytisme kleinien ayant déjà fait son chemin, dit-il. La psychanalyse, telle que peut la développer la Société Britannique est vouée à se rapprocher de la psychiatrie, comme ce fut déjà le cas aux Etats-Unis, prédit-il également. Il se trompait, comme nous avons vu: en effet, le " kleinisme " n'a jamais été accepté dans ce pays et, là où il le fut, la psychanalyse ne s'est pas rapproché de la psychiatrie. Paradoxalement, elle le fît là où les principales thèses de Glover prirent racine.

Pendant quelques réunions le geste de Glover fera l'objet d'un débat entre certains membres de la Société, dont principalement Barbara Low, Melitta Schmideberg, Rickman et Bowlby. Le fait qu'Anna Freud ait démissioné du Comité ne semblera pas immédiatement clair et pendant un moment un certain brouillard règne sur la manière de comprendre ses déclarations. Plus tard Melitta Schmideberg recevra le conseil de partir pour les Etats-Unis. Walter, son mari, partira pour la Suisse. Sylvia Payne devient presque immédiatement président et Marjorie Brierley vice-président.

Les remarques de Strachey sont d'une telle importance, elles ont un tel effet d'interprétation pour ceux qui participaient des débats, qu'elles mettent presque immédiatement fin à la violence qui tendait à y régner, si nous ne considérons pas qu'elles ont agi au moyen d'une grande violence à l'égard de Glover, sinon d'Anna Freud. En effet, leur réaction est plutôt due à un aspect paradoxal de la démarche de Strachey, qui est radicalement – et, dans ce sens, violemment – opposée à la violence. Au niveau des institutions psychanalytiques, elle préludait à ce poignant paradoxe de toute démocratie. Le document de Strachey constitue proprement le programme du Middle group, qu'il fonde ainsi en droit, vu que Karin Stephen n'occupait pas une position institutionnelle telle qu'elle ait pu le faire. Il est soutenu par Marjorie Brierley, Ella Sharpe, Sylvia Payne et même par Melanie Klein, comme nous l'avons vu. Quelque temps après Balint et Winnicott les relaieront.

Glover avait perdu, mais, vaincu, il obtenait des victoires de taille. Il a été le premier à dénoncer les voies de la psychanalyse aux Etats-Unis, le premier aussi à revendiquer toute la valeur de la première topique freudienne. Il est encore responsable d'avoir fermement établi les distinctions entre un certain freudisme et un certain kleinisme, entendus tous les deux comme des mots d'ordre, au détriment de Melanie Klein, ce qui rendra impossible ou extrêmement difficile l'acceptation de ses thèses, ou simplement leur étude, en Europe continentale et aux Etats-Unis . Vainqueur, pour ne pas se trouver confiné à une île, le kleinisme devra immigrer en Amérique Latine.

Une fois Glover ayant posé sa démission, il reviendra à Balint de proposer une explication psychanalytique de l'ensemble de la situation. Ce n'est pas seulement que tous ces débats furent entrepris à l'ombre du deuil de Freud, ce n'est pas seulement que c'était là une manière d'élaboration d'un deuil pour ce groupe d'analystes. C'était aussi qu'un passage se préparait, où la psychanalyse abandonnait une forme d'organisation de type patriarcal pour aller vers un mode d'organisation de type fraternel. Les frères, unis dans la démocratie, ne veulent plus des pères usurpateurs, qui ont rêvé de prendre la place des véritables pères fondateurs.

Le Middle group, à son origine, visait le dénouement par des moyens raisonnables de conflits qui s'étaient instaurés dans la violence institutionnelle, au moyen d'une reprise des thèses freudiennes sur la science et de la proposition d'une nouvelle articulation des rapports entre théorie et pratique psychanalytiques. Il visait le maintien d'une sociabilité possible pour des psychanalystes, qui devraient pourtant interroger toute sociabilité dont la prétention serait de ne pas descendre du père et de son meurtre, sinon du meurtre sans objet prédéterminé. Le travail du négatif a été remplacé par une créativité certaine, au prix de son exclusion à la périphérie de là où il se manifestait. Exclu, il allait réapparaître en provenance de l'extérieur. Il est remarquable, dans ce sens, que le "kleinisme" ait été, lui aussi, exclu de l'institution où il avait pris souche et que, pour y survivre, il ait dû accepter une très forte influence du Middle group. Il est également remarquable que la démission de Glover ait pu préluder celle de Lacan, dont la présentation comme une "excommunication" obéit à une idéologie précise qui vise à empêcher la pleine compréhension des enjeux auxquels elle obéissait. Enfin, le document fondateur de ce mouvement qui servira d'inspiration à différentes mises en échec du travail du négatif parmi les psychanalystes est dû à un traducteur, celui de l'œuvre de Freud, de surcroît. Il n'est pas exclu, dans un jeu de mirroirs sans fin, que sa démarche en tant que tel ait pu avoir des conséquences pour ses contributions au surmontement des manifestations du négativisme institutionnel que je viens de décrire.

Ceux qui ont maintenu le Middle group en existence rêvaient peut-être de l'établissement de la fraternité comme mode de régulation des rapports institutionnels, ce qui est un tout autre programme, sans doute périlleux.