Le rapport d'intimité entre psychanalyse et littérature, d'abord voulu par Freud nourri de lectures et rêvant la chose littéraire, s'infiltre ensuite entre plume et papier et apporte à l'encre des tonalités qu'elle ne possédait pas, une autre épaisseur. Etudes théoriques portant des sous-titres leur attribuant valeur littéraire, intérêt pour un dipe à l'ombre des romantiques, comme Hamlet, comme Don Quichotte. Impossibilité impérative de les imaginer sans les romantiques aussi. A la limite d'une mièvrerie romantique si commune aux fétichistes, d'une Gradiva aux pieds agiles. Véritable tourment d'un Dostoïevski au romantisme méconnu par Thomas Mann. Melanie Klein et le romantisme noir, Lacan et le romantisme chrétien. La psychanalyse serait aussi, avant tout, science romantique 1. Elle ne s'écrit pas autrement. Romantisme des complexes et des mathèmes.
Freud apparaît non pas comme le premier psychanalyste, ni comme scientifique, mais comme poète qui place Rdipe, Antigone et Hamlet dans un monde dominé par Don Quichotte, Don Juan et Faust. Toute lecture en suppose d'autres à l'intérieur du texte lu, non seulement d'auteurs contemporains, mais aussi de plus anciens, même s'ils redeviennent contemporains par le fait d'être lus. Un livre ne prend sens que parmi d'autres livres auxquels il se réfère ou en devenant lui-même référence, dans sa valeur de signifiant 4. Le livre de Schreber se comprend à partir des Suvres auxquelles il renvoie, de manière manifeste ou latente, au-delà des souffrances qu'il expose. Le livre en tant que rêve : « La critique psychanalytique recherche dans les textes les libres associations qui révèlent la lutte qui a lieu entre un corps et la société dont il dépend5. » Les « libres associations » de Schreber sont parfaitement romantiques. Leurs lectures portent aussi les traces de l'inscription du monde schrébérien dans notre monde à nous. L'âme est tissée des liens entre le sexe et la culture.
Le romantisme n'a décidément pas pris fin avec la destruction de nos derniers rêves 6. Au contraire, il y puise la force de sa renaissance, dans son rapport toujours intime avec certaines formes de la folie. Il ne se restreint pas aux beaux-arts, mais son esthétique se retrouve dans tout domaine de la vie sociale, de l'administration de l'entreprise jusqu'au fonctionnement quotidien de la bureaucratie, comme un mode de protection, de défense, comme un rêve craintif de mondes et de façons d'être ravissants, au-delà de l'enchantement.
La chaîne est bouclée : l'un des précurseurs du romantisme est Hölderlin, à qui sa mère avait assigné le destin d'une carrière pastorale. Un de ses héros veut libérer la Grèce. C'est le destin de Byron, qui y échoue et paye de sa vie. Hölderlin veut mettre en accord l'idéal et la réalité ; l'exclusion mutuelle entre l'imaginaire et la réalité désespère Novalis. Hölderlin pose à sa mère une question : sommes-nous trop proches ou trop éloignés ? A la recherche d'une réponse poétique, il veut trouver le ton fondamental. Schreber, épuisé par son ambition prophétique, crée sa langue fondamentale.
Entre romantisme et psychose, des lignes de convergence se dessinent. Schreber en montre certaines, lorsqu'il fait des citations. Son livre, issu de ses lectures, est l'unique voie d'accès à sa folie. Pour mieux expliquer ses sentiments et ses sensations, Schreber, dans la plus pure tradition juridique, fait appel à d'autres auteurs, à d'autres livres : ses citations constituent un champ privilégié pour les recherches intertextuelles, l'intertextualité étant la condition préliminaire à toute visée interprétative 11. A toute construction également, et encore à toute possibilité de théorisation.
1. Précédée d'une psychiatrie romantique. Romantisme fondamental de toute psychiatrie. Cf. K. Weneger et H. Beauchesne, « L'imaginaire dans l'espace psychopathologique de la psychiatrie romantique », L'information psychiatrique, 72, 3, 1996, pp. 262-267.
4. E. Wright, op. cit., p. 152, mais surtout G. Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Le Seuil, 1982. Voir aussi Cahiers confrontation, n° 16, automne 1986, « Palimpsestes ».
5. E. Wright, op. cit., p. 179.
6. Contrairement à ce que suppose A. Kernan dans son Shakespeare, the King's Playwright : Theater and the Stuart Court, 1603-1613, Yale University Press, 1996. Certes, Shakespeare, pas plus que les tragiques grecs ou Cervantes, n'était le héros rêvé par les romantiques. Pourtant ces héros, une fois créés, ne cessent de nous éclairer de leurs ombres. La chasse au romantisme les réveille.
11 J. Bollack, P. Judet et H. Wismann, « La réplique de Jocaste », Cahiers de philologie, n° 2, avril 1977, Maison des sciences de l'homme.